“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (74) soigné (74) groovy (68) Doux-amer (59) ludique (59) poignant (59) envoûtant (54) entraînant (53) original (52) communicatif (47) sombre (47) lyrique (46) onirique (46) pénétrant (44) sensible (44) élégant (43) apaisé (42) audacieux (42) attachant (40) hypnotique (40) lucide (38) vintage (38) engagé (35) intemporel (31) Expérimental (28) Romantique (27) frais (27) intimiste (27) orchestral (26) rugueux (26) efficace (25) fait main (25) spontané (25) contemplatif (23) varié (23) funky (21) extravagant (20) nocturne (20) puissant (20) sensuel (18) inquiétant (15) lourd (15) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

vendredi 30 octobre 2009

Animal Collective - Merriweather Post Pavillon (2009)


Parution : janvier 2009
Label : Domino
A écouter : My Girls, Also Frightened, Summertime Clothes

°°°
Qualités : original, heureux

Animal Collective n'a pas fait 2 fois un album ressemblant. Ce genre d’énorme surprise-party psychédélique qu’est Merriweather Post Pavillon est le dernier en date d'un collectif de quatre jeunes de Brooklyn, sans leader et affublés de pseudonymes fumés ; Avey Tare, Pandar Bear, Deakin et Zeologist. Here Comes The Indian (2003) ; Sung Tongs (2004) ; Feels (2005) et Strawberry Jam (2007) et les EPs People (2006) et Water Curses (2008) illustrent la décadence acidulée que livre le groupe. Une confiture électro-folk à ses débuts, devenue l'objet de disques plus construits et plus agencés, jisqu'à atteindre de grends débats sur le séquencement des mocreaux de Merriweather Post Pavillon ; l'onirique No More Running, avec ses sonrités marécageuses, ou plutôt l'hypnotique et musclé Brother Sport pour clôturer l'album ?
Tout est plus organisé, mais le sentiment d'exploration intact. Avey  Tare chante presque toujours, sa voix se distinguant par sa vivacité. Le groupe y recherche une sorte d’extase jouant sur l’affect plutôt que la perfection.

Sorti en janvier 2009, le disque était alors particulièrement appréciable, ses bouquets d’électro fleurie et animée évoquant de manière étonnante l’aspect chaleureux d’une soirée au coin du feu plutôt que la divagation dans une chaleur étouffante. Bien sûr, il y a tout un côté « bruits de jungle » - l’album est très documenté côté samples - , mais, au lieu de nous dépayser, cette trame nous plonge dans le plus profond confort, nous éloigne à chaque fois de nos angoisses disproportionnées – c’est une disproportion qui en chasse une autre.

L’un des mérites du groupe est ainsi de produire la bande son du bien-être, nous transportant par moments et nous réconfortant toujours, de ses textures de claviers étoilés (In The Flowers), de chœurs musclés (Also Frightened) de rythmiques chaloupées (Bluish), de calme nuptial (No More Runnin’), de fête colorée (Summertime Clothes). Les textures extrêmement produites mêlent échantillons de bruitages variés et clavier sans retenue. C’est une œuvre très cohérente et égale, des morceaux à l’alchimie souvent parfaite et parfois surprenante, quelque fois poussifs – mais pour notre plus grande joie. Brother Sport ou Also Frightened sont presque criards, exagérément propulsés – mais le résultat est finalement bien plus adroit que ce qu’on peut penser, et constitue, avec le reste, un voyage sur pirogue deux cents chevaux.

Certaines pièces se détachent du lot – My Girls et Summertime Clothes méritent de figurer sur les compilations célébrant la musique américaine d’aujourd’hui – tandis que Bluish ou Also Frightened font preuve d’un talent insolent, et ce dans un registre parfaitement original. On peut gager que Animal Collective est l’un de ces groupes qui vont inspirer nombre de descendants par la qualité inédite d’un son sur la brèche – et ce de manière très inattendue.

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vendredi 23 octobre 2009

{archive} Kraftwerk - Computer World



La musique de Kraftwerk sera bientôt assistée par ordinateur, et avec Computer World en 1981, le groupe est encore une fois visionnaire. Dix ans plus tard, le numérique remplace l’analogique – pour des résultats souvent fort décriés, jusqu’au milieu des années 1990. Beaucoup de groupes continueront quelques temps d’utiliser les bonnes vieilles méthodes – il semble que d’autres, comme les White Stripes, ne craqueront jamais pour le numérique - , mais pas Kraftwerk, qui va transformer tout son travail sur bandes en banque de données informatique. Kraftwerk, depuis ses débuts et encore davantage après Autobahn, son important travail de 1974, est tourné vers l’avenir, quoique l’avenir puisse leur réserver, et avec un genre d’excitation malsaine. Ce serait les derniers à être impressionnés si les machines prenaient définitivement le contrôle sur toute forme de musicalité, voire de pensée. Hütter évoquait d’ailleurs la possibilité que la prochaine étape musicale soit la transmission directe de la pensée musicale en musique par l’intermédiaire de machines. Evolution musicale et technologique, précision et performance vont de pair pour le groupe allemand.

Chez eux, au studio Kling Klang de Dusseldorf, les machines ont déjà pris le contrôle, partiellement au moins. Ralf Hütter, le Werk en chef, statuait « Parfois, c’est nous qui jouons du studio…Parfois, c’est lui qui nous joue ». C’est ce qu’explique la voix lobotomisée dans Pocket Calculator : “By pressing down a special key, It plays a little melody”. Une vision à la fois inquiétante – car dans ce cas, à quoi sert d’avoir une sensibilité ? – et amusante. En tout cas, il s'agit de se poser les bonnes questions.

Est-ce pour autant une musique complètement vendue aux machines ? Non, car elle sait se faire humaine et susciter l’émotion. Au moins trois morceaux ont des mélodies inoubliables ; Computer World (titre en deux parties avec une variation intéressante du tempo), Pocket Calculator / Dentaku, et Computer Love, sans doute l’un des meilleurs titres du groupe – comment ne pas y voir nos sites de rencontres amoureuses si envahissants aujourd’hui ? - ; à la fois atmosphérique et machinesque – les claviers ne perdent jamais la main. Sur Home Computer, les sons du moog, qui furent inaugurés par le groupe à l’occasion d’Autobahn et qui sont ici soulignés de beats électro presque contemporains, paraissent déjà étrangement lointains, mélancoliques, appartenant à une époque révolue. Et de fait, Computer World sera le dernier grand disque de Kraftwerk, le dernier de cette période où il aura dominé le monde de la pop électronique. S’apprêtant en 1983 à sortir un nouveau disque, techno-pop, il annulera sa parution, remettant en question sa modernité à l’heure où Michael Jackson produira Billie Jean.

Au début des années 1980, Kraftwerk est rejoint par ses imitateurs. Cependant, ce n’est pas cette concurrence que dépeint Computer World ; c’est le son d’un groupe libéré qui se laisse à loisir jouer de ses outils, laisse courir ses machines avant de les faire chuinter savamment en leur tirant la bride. L’économie de moyens que revendique le groupe est particulièrement visible sur ce disque, des mélodies étant réutilisées pour plusieurs morceaux. Ce stratagème augmente la cohérence du disque et lui donne l’aspect d’un leitmotiv d’un seul tenant.

Les paroles sont celles de chansons pop accomplies, incisives mais pas creuses de sens ; pleines d’humour et parfois de bile, elles font le contrepoint parfait des ces « little melodies ». Comme sur les albums précédents du groupe, la plupart de ces paroles sont en anglais, mais certaines chansons seront interprétées en plusieurs langues par la suite – Computer Love devenant Computer Liebe par exemple. La trame multilingues de Numbers montre bien la fascination de Kraftwerk pour une musique qui franchisse les barrières de la compréhension par le langage.

La voix atonale de Hütter est aussi l’un des avantages précieux du groupe allemand sur le reste de la production pop. Cette façon détachée de chanter, qui trahit un esprit ingéré par les machines, crée en réalité une distanciation de type second degré qui sied parfaitement au discours à la fois alarmiste et complaisant de Kraftwerk. De ce côté-là, il s’agit d’une formation unique. Aujourd’hui, Rammstein ou Laibach sont parmi ceux qui, adoptant une formule d’humour similaire, rencontrent le plus de succès.

Kraftwerk a suscité une folle inspiration après Computer World, notamment sur la scène techno – appelation provenant de Techno-pop, titre du disque repoussé du groupe, qui finalement s’appellera Electric Cafe (1986) – une référence à 2001, l’Odyssee de l’espace – à sa sortie.

En concert, Kraftwerk va jouer très longtemps Computer World, Numbers, Computer Love ou Pocket Calculator, ce qui prouve l’estime que portent ces créateurs à cet album. Cet album, en effet, est sans doute celui dont les thèmes (l’informatique qui permet la communication, le divertissement mais aussi la surveillance) sont le plus d’actualité. Les idées abordées par The Man Machine et empruntées à Fritz Lang sont passées, et l’utopie de Trans-Europe Express n’a pas de chute concrète ; dès lors l’humour du groupe, qui s’attache à des images concrètes, est quelque peu brouillé dans ces précédents travaux.

Computer World, malgré la qualité tout à fait nouvelle de ses sonorités et ses rythmes et les astuces de sa production, reste symboliquement en deça d’ Autobahn qui a eu le rôle de précurseur ultime en ce qui concerne la pop électronique.

  • Parution : mai 1981

  • Label : Kling Klang, EMI

  • Producteur : Kraftwerk

  • A écouter : Computer World, Pocket Calculator, Computer Love


  • Appréciation : Monumental
  • Note : 8.25/10
  • Qualités : rétro, humour

Shrinebuilder - Self Titled


La fosse aux serpents est à nouveau ouverte ! La belle pochette est signée Josh Graham, un habitué de la maison de disques Neurot Recordings, et membre du groupe qui a popularisé le mouvement post-core (on parle de musique métal), Neurosis. L’expérience inoubliable donnée par les élucubrations soignées des six musiciens de Oackland, en Californie - vingt ans d’âge tout de même depuis leurs débuts hardcore en 1988 – a inspiré des groupes toujours plus nombreux et talentueux aux Etats Unis, comme les Red Sparowes, Pelican, Isis, Cult of Lune, Battle of Mice.

On retrouve les membres de Neurosis dans d’autres projets – un certain nombre de ces « exercices parallèles » qui caractérisent des musiciens sur-actifs. L’un des plus remarquables parmi les personnalités de cette scène est Scott Kelly, co-leader de Neurosis qui a rejoint Shrinebuilder et ses amis Scott « Wino » Weinrich, Dale Crover des Melvins et Al Cisneros. Leur entreprise, que la presse qualifierait de « supergroupe » (formation à laquelle participent des musiciens reconnus par ailleurs au sein d’autres groupes) offre un résultat à l’alchimie nouvelle et puissante.

Imaginez les riffs stoners de Black Sabbath, avec des vocalises plus Ozzy Osbourne que nature par Weinrich, ajoutez-y les lourdeurs post-core de Neurosis, et, cerise sur le gâteau, la voix inimitable de Scott Kelly, qui brillait d’excellence sur The Ladder in my Blood, pièce isolée de son dernier effort. Poète fasciné par sang et viscéralité, par des images de portails antiques et de marques complexes, et enclin aux plongées honnêtes au fond de lui-même, il parvient parfaitement à apposer son imposante personnalité au son compact de Shrinebuilder.

Shrinebuilder, ce n’est pas seulement du gros son, il y a par là l’idée d’une quête, d’une progression. Les cinq plages dépeignent une torpeur, une transe morbide aux accents spontanés et résolument nouveaux, nés de ce mélange naturel de stoner énorme – The Architect vaut bien sa place sur Paranoïd - et de paysages arides à la narration éprouvante. Chaque musicien y apporte son bagage plutôt important ; quelque abstraction provenant de Cisneros et la concision des autres exercices de « Wino » sur le susmentionné The Architect. Un solo qui n’est pas sans évoquer les Queens of The Stone Age arrive à point nommé après quatre minutes de sujet plutôt brûlant.

Si la bande à Josh Homme a connu un succès médiatique évident avec Lullabies to Paralyse (2005) - son chef d’œuvre), il y a fort à parier que le voyage terra-stellaire d’un trop jeune quatuor (oublions un instant leur passé lourd comme un ciel de pluie en avril - Neurosis par exemple n’a aucune publicité dans la presse rock de notre pays) aura quelques difficultés, malgré la qualité immédiatement percevable de leur alchimie montée en diable, d’atteindre les oreilles de l’auditeur commun. Ainsi, ce groupe va d’abord viser les accoutumés du Hellfest et autres occasions de se foutre des décibels de dentelle – en égard à l’extrême ouvrage des pièces de bonne musique métal.

Pour entrer dans le cercle envoûtant de ces groupes d’apocalypse dont raffole la scène Californienne, le mieux est d’écouter, pour commencer, l’œuvre « doom » The Eye Of Every Storm (2004), de Neurosis. Sans vraiment parvenir à étiqueter ce que l’on est en train d’entendre au moment de le découvrir, ce son énigmatique, lourd et puissant, dont les vocalises explorent les confins de la violence et de sentiments qui n’ont pas encore été évoqués auparavant, va rapidement apparaître comme une référence essentielle aux oreilles de celui qui eu la curiosité d'y prêter une oreille. Black Sabbath et aujourd'hui Queens of The Stone Age ne sont t-il pas devenus des références grand public ? Je garde bon espoir pour Neurosis et son nouvel acolyte Shrinebuilder (placer là tout autre groupe de cette grande famille qui vaille).

Shrinebuilder a ainsi quelque chose d’ancien, d’une vieille messe aux étoiles, mais l’essentiel de sa musique est tendue vers l’avant, nous propulsant à la manière d’un Hawkwind dans des zones trop peu visitées qui sont à la fois loin du regard et si profondément enfouies en chacun de nous. Jouant d’une corde sensible avec une passion, une patience – Blind for All to See - et un panache trop rares par les temps qui courent, cette musique prend la forme d’une conjuration.

  • Parution : octobre 2009


  • Label : Neurot Recordings
  • Producteur : Shrinebuilder, Deaf Nephews


  • A écouter : The Architect, Pyramid of The moon, Science of Anger



  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7/10
  • Qualités : soigné, puissant

jeudi 22 octobre 2009

Sonic Youth - A Thousand Leaves


Limiter Sonic Youth à son ère grunge, c’est comme limiter le Floyd à Syd Barrett. Bien sûr, Evol pou Goo était des albums délicieux, mais après un Dirty, Experimental Jet Set, Trash and No Star ou encore un Washing Machine en demi teinte, il est temps pour la formation de sonner à nouveau comme une terrible alternative à la pop. A Thousand Leaves est l’un de leurs meilleurs disques, celui qui les voit se débarrasser de considérations superflues et de compromis pour offrir un voyage froid et industriel, mais aussi sexy et organique comme un autre rejeton du Velvet Underground. Comme eux, Sonic Youth parvient ici à restituer un côté énigmatique et vaguement salace tout en faisant une musique murement réfléchie. Kim Gordon y incarne une Nico acculée dans quelques mètres carrés qui sentent le trouble et la fumée. Sur Female Mechanic Now On Duty, elle balance sur une base vibrante : "I want to shut you down, love your sight and sound ; I wanna spin you round till your underground…” Groupe adolescent ? Pas tant que ça. En fait, il se pourrait que la formation adulée en 1988 avec Daydream Nation n’ait jamais été aussi adulte. Ces questions peuvent paraître futiles, mais le problème semble se poser à nouevau à chaque étape de la carrière d’un groupe que l’on accuse parfois d’imposture. Dès le début de ce disque, que ce soit à travers le genre d’introduction glauque que constitue Contre le Sexisme ou avec le flamboyant Sunday, on ne peut qu’acclamer le talent évident de Sonic Youth qui semble avoir réappris un certain genre de spontanéité.

Les accords dissonants et les structures qui ont fait la réputation du groupe sont partout le prétexte d’une beauté en embuscade. Imprévisibles, les sonorités électriques qui empruntent au noise (rock du bruit) comme à l’après rock (post-rock) créent une ambiance cohérente, en son tapageur mais largement appréciable. Rien ne semble acquis au groupe, qui, on le sent, a évité les sentiers balisés de par sa propre carrière – ils auraient pu répéter Daydream Nation, engager d’autres rappeurs ou devenir trublions politique pour de bon. Plutôt que cela, ils ont trouvé le moyen d’écrire de nouvelles chansons passionnantes et intimistes, qui font la part belle au talent de Gordon pour ce qui est de l’interprétation fiévreuse. Elle contribue beaucoup au succès de l’expérience, avec Female Mechanic…, French Tickler ou Heather Angel. Et malgré quelques plages cérébrales, des titres comme Wildflower Soul offrent une balance parfaite en empruntant à la pop. Les longueurs de Wildflower Soul, Hits of the Sunshine ou Karen Koltrane sont toujours justifiées. Très écrit, le disque offre bien des retournements, loin de la langueur dans laquelle on craint toujours de voir tomber Lee Ranaldo et Thurston Moore.

C’est donc loin de la popularité que Sonic Youth travaille le mieux. Groupe hésitant et plus respectueux de son public qu’on l’air de le penser certains – il fait un peu figure de penchant américain à Radiohead – il semble qu’ils aient tenté une nouvelle fois de se mettre en danger. Le choix récent de quitter Geffen pour un label indépendant est encore une manière de prendre le large, même si cela a donné le bien décevant The Eternal. Ce dernier étant du Sonic Youth classique, en somme, pour un groupe qui n’est vraiment excitant que lorsqu’il sort un peu de ses gonds - déjà pleins de jeu.

  • Parution : 12 mai 1998


  • Label : DGC


  • Producteur : Wharton Tiers avec Sonic Youth


  • A écouter : Sunday, French Tickler, Wildflower Soul



  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.50
  • Qualités : bruitiste, habité, sombre

{archive} Kraftwerk - Autobahn


Conduire sur l’autoroute. Cela demande de la concentration et de l’accomplissement, surtout s’il s’agit de la première autoroute du monde, celle entre Koln et Bonn, l’A555. C’est celle là qu’ont empruntée Ralf Hütter et Florian Shneider, les deux têtes pensantes de Kraftwerk. Autobahn est leur premier concept album, et aussi, même aux dires di groupe, le premier de leurs travaux qui mérite la postérité. Les trois albums précédents, intitulés Kraftwerk 1,2 et Ralf and Florian, s’attachaient encore à une expérimentation orchestrale. Ici, une page du groupe est tournée, tandis que les deux énergumènes s’engagent sur la voie rapide de la reconnaissance et, de façon plus relative, du succès.

Autobahn est ainsi le quatrième album studio du groupe. Il parait en 1974, soit un an après Dark Side of The Moon, de Pink Floyd, qui deviendra l’archétype de l’expérimentation à l’anglaise. Mais si le modèle anglais est écrasant pour beaucoup de ses contemporains, Kraftwerk sait comment se donner du style.

La pochette originale du disque représente une autoroute, bien entendu, sur laquelle deux voitures se croisent ; une Mercédès et une Volkswagen. Cette image caricaturale d’un âge d’or fut peu apprécié par les critiques allemands, qui lorsque l’album parut, virent bien la moquerie embusquée sous cette effigie. Les deux musiciens avaient cependant réellement foi en la capacité de leur pays ee en sa sincérité ; cependant, les progrès de l’industrie et des communications les inquiétaient autant qu’ils les réjouissaient, d’ou ce besoin de canaliser une certaine ironie par leur art. Le reste du monde occidental apprécia beaucoup cette vision mêlant foi de l’avenir un peu désuète et angoisse dans l’air du temps.

Le morceau titre – qui occupait toute la première face du disque, plus de 22 minutes - est conçu pour capturer la sensation hypnotique d’une virée sur l’autoroute. S’il comporte encore quelques éléments épiques – notamment une partie centrale où l’on s’y croirait, entendant en stéréo les bolides défiler à vive allure – c’est un long morceau pop. Le morceau Autobahn va être la pièce qui va définir l’identité du groupe tel qu’il est connu aujourd’hui. Le son de Kraftwerk est déjà très abouti, très mélodique et finalement assez complexe – l’épure viendra plus tard. Pour l’heure, il s’agit de célébrer tout à la fois une identité et la puissance des machines.

Des paroles font pour la première fois une apparition, avec un refrain en allemand mais qui sonne beaucoup comme de l’anglais : « Fun, Fun, Fun Auf the Autobahn » croirait t-on entendre, même si ce n’est pas tout à fait ça. Chanté en harmonie, c’est une manière de revendiquer l’héritage des Beach Boys – bien que le groupe se défendait de ne rien devoir à personne. Ils furet d’ailleurs appelés les « Beach Boys de Dusseldorf » par la presse américaine. Aux Etats Unis, le single de trois minutes qui fut tiré de la longue version du disque fut un franc succès.

La deuxième partie du disque est constitué de morceaux dont au moins un est excellent – Kometenmelodie 2. Les quatre pièces qui constituent cette face ont un côté illustratif, et il est sur qu’a leur écoute des images vous viendront à l’esprit. Les deux premiers titres semblent célébrer une ville depuis ses bas fonds ouvriers jusqu'à ses sommets de gloire éphémère – imaginez Metropolis – un morceau sur The Man Machine sera d’ailleurs appelé ainsi. Si Kometenmelodie 1 est une lente progression psychédélique depuis des abysses brillantes jusqu'à un seuil de planant et rêveur, Kometenmelodie 2 prend les choses en, main, développant le thème en forme de pop imparable et illuminée. La chute est dure lorsqu’arrive le claustrophobe Mitternacht, qui évoque une vision bien plus glauque et intrigante. A peine le temps de s’’y plonger que c’est déjà l’aube qui se lève avec Morgenpaziergang, qui fait honneur à la flûte de Shneider.

Autobahn n’est de ce fait pas un album totalement électronique ; Shneider y apporte de bienvenues touches classiques par le biais de sa flute, sur le morceau titre comme sur le dernier morceau, qui sert principalement à nuancer l’importance synthétique dans le son Kraftwerk – cependant la flute disparaitra sur les disques suivants. Violon et guitare sont aussi joués ponctuellement.

Le matériel utilisé pour le disque comprend le cultissime Mini-moog – dont l’achat représentait alors un investissement identique à celui d’une Volkswagen – ainsi qu’un ARP Odyssey, et un EMS Synthi AKS. A travers ses instruments, le duo parvint à développer des sonorités qui portaient leur propre marque de fabrique, comme les percussions électronique qui suscitèrent la fascination des musiciens électroniques qui devaient leur succéder. L’imperfection de ce disque ajoute à son charme, et l’intelligence des musiciens à en faire délibérément un objet à demi désuet le rend complètement cohérent et intemporel. Restera toujours visible dans le rétroviseur.

  • Parution : Novembre 1974


  • Label : Philips


  • Producteur : Conny Plank avec Kraftwerk


  • A écouter : Autobahn, Kometenmelodie 2



  • Appréciation : Monumental
  • Note : 8.25/10
  • Qualités : rétro, épique, fun

Kraftwerk

  • Centrale Electrique

Kraftwerk est l’un des plus grands groupes de rock du monde. Si cette affirmation est vraie, on peut alors se demander qui est Kraftwerk – l’essentiel est d’essayer d’en apprendre le plus possible sur eux, sans imaginer avoir fait le tour du phénomène avant un bon moment. En effet, vouloir en apprendre davantage sur leur identité – au-delà des quatre pantins en costume sur la pochette de The Man Machine - c’est presque comme chercher à obtenir des informations confidentielles sur quelque projet d’entreprise particulièrement brûlant. Alors qu’il s’agit de musique populaire.

Mais peut-être faut t-il d’abord tenter de redéfinir ce qu’est un groupe de rock, et réfléchir à comment se mesure son importance. Si l’on s’en tient à Kraftwerk, on peut suggérer que c’est l’originalité de l’art qu’il véhicule, le progrès culturel qu’il amène et l’influence générale qu’il produit sur ces contemporains et sur les générations futures, qui lui donne son importance. Alors, est-ce une superstructure ? Une micro entreprise ? Une franchise tournée vers le long terme ? Une matrice dont l’élément humain n’est qu’un conduit ? Ou simplement un groupe de rock tel que d’autres on défini la chose avant eux ? C’est cette question, parmi tant d’autres, que vous vous poserez à leur contact. Et maintenant, on enlève le cache de sécurité qui les dissimule si bien au monde, et on pénètre pour une visite éclair – mais je l’espère vous donnant l’envie d’aller plus loin - dans les entrailles du groupe qui a le plus défini la techno et l’électro pop…
  • Désenchantement

Kraftwerk est le projet de deux universitaires allemands, Ralf Hütter et Florian Shneider à la fin des années soixante à Dusseldorf.

Mais il faut d’abord en venir au contexte ; un univers musical contrôlé par la scène américaine ou anglaise – le flower-power, Woodstock et les grands groupes que l’on sait ; d’un côté de la manche les Who, les Beatles et les Stones, et de l’autre Bob Dylan, les Beach Boys et les Doors. Le summer of Love battant son plein, avec tous les aléas (drogues) que l’on sait, s’est révélé une situation propice à la naissance de l’expérimentation, à l’ouverture à des structures plus ouvertes comme les hippies revendiquaient une plus grande ouverture au monde. Free jazz et influences ethniques vinrent se greffer à la musique de groupes tels que Pink Floyd – on différenciera cette grande formation selon que ce soit le Floyd de Barrett ou de Waters, l’esprit n’est pas le même -, et Soft Machine en Angleterre ; Grateful Dead, Jefferson Airplane ou les Mothers of InventionFrank Zappa – aux Etats Unis. Plusieurs de ces groupes abritaient de fortes personnalités – Frank Zappa le gourou anti drogue, etc. – et iul serait injuste de les mettre tous dans le même sac. Cependant, ils participaient à un courant – qui est décrit comme psychédélique - qui s’avéra bientôt rivaliser – en termes de ventes comme de pouvoir d’influence - avec les formations plus classiques.

La fin des années soixante fut celle du désenchantement ; les hippies n’étaient arrivés à rien, le modèle musical, vestimentaire et idéologique imposé par une partie des Etats Unis et par l’Angleterre s’essoufflait. Et cela au moins aux yeux d’artistes européens et notamment allemands, qui, ambitieux, voulaient apporter leur propre genre de musique au public. De tels musiciens avaient la volonté claire de faire progresser le monde par leur art, de le rendre meilleur. Il y avait aussi la nécessité de proposer une alternative aux courants dominants de pop rock Anglo-saxonne.
  • Sur l’autoroute

Le groupe Kraftwerk fut ainsi mis en marche à peu près à al même période que d’autres grandes formations encore influentes aujourd’hui telles que Tangerine Dream ou Can. Amon Dull, Guru Guru, Faust et Cluster ou Aash Ra Tempel sont d’autres groupes dont les formules n’ont pas eu le même succès que celui que l’on connait pour Kraftwerk.

Hütter et Shneider vont peu à peu se démarquer par l’utilisation inédite du synthétiseur (de leurs débuts jusqu'à l’apparition du modèle culte Mini-Moog) comme architecte de mélodies pop. En effet, jusque là les claviers n’avaient été utilisés que pour créer des nappes ambiantes ou des boucles destinées à servir de fond sonore aux morceaux. De surcroit, le duo décriait des groupes comme Tangerine Dream qui revendiquaient une identité propre tout en utilisant la langue anglaise – Kraftwerk voulait revendiquer à pleine puissance leur identité allemande - chose qui changea dès Radio-Activity, puis dans les albums suivants car ils utilisèrent à leur tour la langue anglaise.

Il fallut bien trois albums aux deux « chercheurs » allemands pour trouver la formule qui ferait leur succès ; il la trouvèrent avec Autobahn, en 1974, disque qui fut pour eux un tel bond en avant que les musiciens du groupe en parlent comme de leur véritable naissance. Conçu pour restituer la sensation de rouler sur une autoroute allemande – la pochette du disque montrait une autoroute avec deux voiture ; une Mercedes et une Volkswagen -, Publié sous forme de single aux Etats Unis, le morceau titre du disque leur vaudra le surnom de « Beach-Boys de Dusseldorf ». Les Hells’s Angels, en Californie, citaient même ce morceau comme l’un de leurs préférés. Ce succès important va mettre quelque temps à se renouveler, mais dès lors, un mythe est lancé.

Dès lors, si la discographie de Kraftwerk démarre avec Autobahn, elle va rapidement se développer pour comprendre à la fin des années 1970 cinq grands disques ; Autobahn, Radio-Activity, Trans-Europe Express, The Man Machine et Computer World.
  • Engeance surréaliste

De nombreux éléments constituent l’identité de Kraftwerk. Dès son succès, c’est un groupe de quatre membres, du moins sur scène – trois musiciens et un chargé des visuels. Encore que musiciens est un mot qui a été remplacé dans leur bouche par « travailleurs ». Leur lieu de travail ? Le Kling Klang Studio, une incroyable machinerie au centre de Dusseldorf, qui suivant les progrès de la technologie, est devenue un studio high-tech et transportable aujourd’hui. Les horaires ? De sept heures de soir à une heure du matin. Mais en quoi consiste le job ? Faire « jammer » des appareils électroniques ; l’électro, contrairement à ce qu’on s’imagine, c’est beaucoup d’improvisation. Le studio, pour Kraftwerk, est un instrument à part entière. Et eux ne se considèrent parfois que comme les catalyseurs de leurs machines, révélant « parfois, c’est nous qui jouons du studio…parfois, c’est lui qui nous joue ». Il y a eu des accidents électroniques, nous dit t-on.

Pourtant, la musique du groupe ne ressemble pas à une musique accidentelle. Pop synthétique sortie d’une épure absolue, chaque élément est parfaitement rangé. Même les voix et les mots – le langage est utilisé comme un instrument – sont patiemment ordonnés. Et souvent transformés par un vocodeur. Mais l’essentiel est ailleurs.

Car dès lors que l’on s’y intéresse de plus près, Kraftwerk est une engeance quasiment surréaliste. Créateurs et inventeurs – Shneider a déposé plusieurs brevets, notamment pour un générateur de voix – le groupe dénie le concept même de groupe et de célébrité. Sur les quatre membres, personne ne se démarque, il n’y a pas de leader. Si c’est Hütter qui donne la majorité des interviews – et aujourd’hui Shneider ayant quitté le groupe, Hütter s’impose comme celui qui incarne le mieux Kraftwerk – il reste très distant et dénonce à sa manière, avec un humour aride, le système qui élève et détruit des personnalités artistiques dans le monde économique de l’industrie musicale. N’apparaissant que très peu dans les média alors que tout le monde leur tendait la main – admirateurs, collaborateurs éventuels – la rumeur évoque Michael Jackson ou David Bowie, ils ont là trouvé le secret de la longévité.
  • Papier à musique

Cette carrière, menée avec un sang froid et une régularité exemplaires, alla jusqu’au point où Hütter se demanda s’il ne ferait pas mieux de créer des robots qui puissent répondre à sa place aux questions des interviewers, qui n’auraient qu’a appuyer sur un bouton. Les robots – une idée fameuse qui participa beaucoup à l’image du groupe comme une engeance mécanisée quadricéphale – prirent très vite la relève des vrais musiciens sur toutes les photographies promotionnelles – et encore aujourd’hui – et participaient même au concert, jouant le morceau appelé The Robots, justement, et figurant sur l’un de leurs disques les plus marquants, The Man Machine.

Musique réfléchie et conceptuelle, les différentes pièces que Kraftwerk assemblait pour constituer un disque, étaient issues d’une réflexion approfondie, afin de dégager ce que serait, à chaque fois, la prochaine étape de leur progression. Une progression logique qui s’attaqua d’abord à un objet phare de la société de consommation, la voiture, avant de grimer à l’avenant le monde occidental dans tous ses excès de mécanisation et dans son déficit d’affection. Par une habileté artistique qui constituait aussi une part de leur identité, Kraftwerk associait autant que possible à ses visions d’un avenir réglé comme du papier à musique - -l’expression aurait pu être la leur – des artefacts des années vingt ou trente, leur donnant ainsi un côté rétro. Les centrales nucléaires sont ainsi associé dans Radio-Activity à un modèle de poste radio qui prit son essor à l’époque totalitaire, tandis que les robots qui symbolisaient une société mécanisée par le y travail et en perte d’identité par l’argent – sur le morceau The Model – faisaient assez explicitement référence au régime soviétique, ne serait-ce que par sa pochette rouge. Le disque Trans-Europe Express racontait lui l’utopie d’une Europe unie par le rail.
  • Interactivité

Computer World, qui est encore considéré aujourd’hui comme le dernier grand disque du groupe, fut aussi celui qui influença le plus le mouvement techno – « techno » étant un mot probablement issu du titre Techno-Pop d’un album de Kraftwerk. Les sons qu’ils continuaient à créer avec Computer World restaient souvent des énigmes de construction que beaucoup d’artistes se sont contentés de sampler plutôt que de chercher à les reproduire. Considérant ses chansons comme une banque de données sonores pour la musique à venir, Kraftwerk a par la suite patiemment numérisé tout son travail analogique. Ils laissent ainsi, outre de grands morceaux pop comme The Robots, Trans-Europe Express, Autobahn ou Computer Love – à la simplicité revendiquée, pour en faciliter l’héritage -, une panoplie de sons que personne n’avait été capable de créer jusque là. Leurs rythmiques ont également été recyclées dans des productions de divers horizons, y compris par la scène Noire de Brooklyn.
Les concerts du groupe sont réputés pour leur interactivité ; bien que sur scène les quatre membres de Kraftwerk demeurent quasiment immobiles, leurs prestations sont soutenues par les images qui sont projetées derrière eux – une partie du show est même en trois dimensions. Et si Kraftwerk peut sembler froid et distant, il n’hésite pas, à l’occasion, à manifester son humour particulier – ainsi sur Pocket Calculator, Shneider sera pris en train de jouer de sa calculatrice de poche derrière son dos, imitant les poses d’un guitar-hero ; et le public sera invité, à son tour, à participer aux mélodies.

On peut, au regard de leur carrière, considérer Kraftwerk comme un groupe punk qui a particulièrement bien réussi. Aujourd’hui virtuellement intuable – Hütter évoque la possibilité pour d’autres personnes de reprendre le groupe après lui – Kraftwerk est un modèle d’économie de moyens, quand l’image du punk est plutôt celle d’un type un peu dérangé, arborant des swastikas et jouant jusqu’à l’overdose – carrières éclair. Que va-t-il rester de ces punks dans un demi-siècle ? On peut gager que Kraftwerk, eux, auront continué à évoluer. Avec les progrès technologiques et relationnels – comme une véritable entreprise.



mardi 20 octobre 2009

Roy Harper : l'amorce d'une carrière


And now, Ladies and Gentlemen, a few lines on Roy Harper

Roy Harper est un compositeur et chanteur de folk anglais né en 1941. Il est devenu musicien professionnel au milieu des années soixante, commençant par faire la tournée des bars, dont le plus célèbre reste Les Cousins – un club de Soho, quartier effervescent de Londres. L’ambiance des premières tournées transparaîtra dans son premier disque, Sophisticated Beggar (mendiant sophistiqué) en 1966. Il va plus tard apparaître dans une série de concerts gratuits donnés à Hyde Park (Londres) ce qui va « propulser » sa carrière et le faire signer avec EMI pour son quatrième disque, Flat, Baroque and Berserk (1970) – travail qui dévoile un peu plus la personnalité humaniste de l’artiste, dénonçant l’hypocrisie politique et religieuse, la guerre ou encore le colonialisme. Ce discours très marqué va devenir partie intégrante de l’identité de Roy Harper.

Il va ensuite réaliser avec Stormcock (1971) une œuvre d’une intensité et d’une intelligence telles qu’elle sera amenée à révolutionner la musique folk en un sens, lui donnant l’allure épique d’une suite en quatre parties somptueusement écrites. Ce disque va rester comme l’un des plus grands albums de la période, pour ceux qui connaissent le travail de Harper, peu visité aujourd’hui. Des problèmes de santé très graves et la perspective de sa propre mort seront le contexte qui va amener Harper à réaliser, toujours au sommet de son art, Lifemask – album iconique par sa pochette montrant la reproduction du visage de Harper en cire – un sorte de masque de mort. Loin d’être anecdotique, une telle décision dénote d’un musicien qui a décidé de se dédier à sa musique jusqu’à transparaître à travers, même malade ou mort. Ambitieux, il souhaite que sa musique lui survive.
Cela ne l’empêche pas de se renouveler, sans craindre de brouiller les pistes, dès qu’il se sait tiré d’affaire, avec HQ (1975) ; un disque aussi important que les précédents, qui le voit chanteur dans un vrai groupe de folk-rock électrique. And life goes on…
Roy Harper se dit inspiré par diverses formes de musique ; depuis Miles Davis jusqu'à Stravinski., citant sans doute ce dernier pour les structures changeantes et enlevées, à la dimension épique de ses meilleures pièces – dont celles qui constituent son chef d’œuvre Stormcock. Ses influences comptent aussi naturellement des musiciens blues comme Lead Belly, Josh White, Big Bill Broonzy et le musicien folk Woody Guthrie qui inspira aussi beaucoup Bob Dylan – et à travers lui toute la scène folk.

Le jeu de guitare de Roy harper est particulier dans sa sophistication – hérité quelque part de Bert Jansch, musicien qualifié de Jimi Hendrix acoustique (il joue encore aujourd’hui), et au service de compositions complexes. Sa versatilité lui fait emprunter les chemins du folk progressif – style qu’il a quasiment inventé avec Stormcock – comme du folk-rock, ou du rock alternatif, comme lors de ses collaborations avec Jimmy Page dont le célèbre What Ever Happened To Jugula. Sa voix sensible, subjective et personnelle est également une marque de son art. Artiste prolifique, Harper a fait paraître la plupart de ses travaux successifs sur son propre label Science Friction. Beaucoup de musiciens ont reconnu en lui une inspiration, que ce soit Jimmy Page et Robert Plant de Led zeppelin, Pete Townsend des Who, Kate Bush, Ian Anderson de Jethro Tull, Pink Floyd – il apparaît sur la chanson Have A Cigar, sur Wish You Were Here -, ou plus récemment Joanna Newsom, jeune harpiste prodige. On se réfère à sa légende comme à la plus longue carrière underground

Discographie sélective

dimanche 18 octobre 2009

Red Sparowes - Biographie


Les Red Sparowes sont une formation de post-rock de Los Angeles comprenant des membres d'Isis, de Halifax Pier, de Angel Hair et de Pleasure Forever. Leur son est caractéristique du post-rock matiné de quelques lourdeurs drone ou post-core et tend à être épique autant que rigoureux. Ils se démarquent par l’utilisation d’une guitare en pedal-steel (à plat) qui donne une fluidité bienvenue à leurs pièces changeantes.

Le groupe s’est formé en 2003. Grâce à leur signature chez Neurot Recordings, label de Neurosis, ils ont pu tourner en compagnie d’importantes formations de la scène indépendante américaine, Dillinger Escape Plan et Made Out of Babies, en 2004.

Le premier disque a été enregistré en mai 2004 par Desmond Shea, avec un son qui évoque les projets des guitaristes Bryant Clifford Meyer et Jeff Caxide - Isis, et Pélican - , ainsi que des formations aussi variées que Sonic Youth et The Cure.

At the Soundless Dawn a été publié en février 2005, le groupe s’engageant ensuite avec Isis dans sa tournée en première partie de Panopticon. Un split-single a ensuite été enregistré avec Gregor Samsa. Après cette expérience le groupe a été la tête d’affiche d’une tournée en Europe et a participé à une tournée américaine avec Pelican, Big Business et Breather Resist.

Les Red Sparowes ont enregistré un nouveau disque, Every Red Heart Shines Toward the Red Sun, en 2006. Ce disque a été suivi par plusieurs tournées en amérique du nord et en europe, entre autres aux Etats unis avec Nick Cave and the Bad Seeds.

En 2008, Josh Graham a quiité le groupe pour son propre projet, A Storm of Light.

Les Red Sparowes ont commencé à enregistrer de nouveau avec le producteur Toshi Kasaï (Melvins, Big Business, Tool) en mai 2008 pour faire paraître le mini disque Aphorisms, par voie numérique. Une version sur support vinyle de ce travail est prévue en automne 2009, à temps avant une tournée en compagnie de Russian Circles.

Les Red Sparowes ont récemment terminé de travailler sur leur troisième album et en ont commencé l'enregistrement le 24 août 2009.
Discographie

Red Sparowes - Every Red Heart Shines Towards the Red Sun

Le second chef d’œuvre des Red Sparowes, paru en 2006, cristallise les éléments les plus identitaires du groupe, et prouve surtout qu’il n’était pas incapable de reproduire un travail aussi fort que At the Soudless Dawn (2004). Après la Sixième Extinction (celle qui est supposée causer le crépuscule de l’homme) – le thème du précédent disque – c’est ici, sur fond de symbolisme rouge sang, au problème de la famine globale et de la rupture de la chaîne alimentaire que s’identifie le grand groupe de post rock américain.

L’histoire racontée par les Red Sparowes, c’est celle de la Chine entre 1959 et 1961, frappée d’une peste qui était transmise au bétail par des animaux sauvages, dont des oiseaux comme les moineaux (Sparowes en anglais). Cette famine fit alors 30 millions de morts. Le gouvernement lança une grande campagne, "The Great Sparrow Campaign" pour l’élimination des animaux infectés. Cela amena une invasion de sauterelles épargnées par la disparition des moineaux, qui créèrent la famine ; fable d’un fragile équilibre qui fut réalité.

Ce n’est peut-être pas une façon très saine de commencer à présenter ce disque si balancé que d’évoquer ses penchants apocalyptiques. Mais Every Red Heart Shines Toward the Red Sun. Mais il s’agit au contraire d’une musique muette, précise, retenue, jouée avec une minutie et un talent immense. Le résultat n’a pas la lourdeur que l’on peut craindre d’une formation produite par Neurot Recordings (Neurosis, Isis). Il en devient même surprenant et finalement révélateur de voir comment est gérée cette sorte de longue mais douce litanie.

Le groupe est très ambitieux. S’il s’agit de morceaux totalement instrumentaux, ils sont intitulés de longues phrases appelées à jouer le rôle de chapitres. Le titre  du disque en entier comporte plus d’une centaine de mots. Les thèmes puissants et documentés et cette propension à divulguer autant par les titres que par la musique est une façon de revendiquer l’instrumental comme genre musical à part entière. Par un artwork puissant, ils donnent à la musique une imagerie forte et propre. C’est ce que des groupes comme Sigur Ros ont exploité ; dans leur cas précis, étant donné que leur langue est peu parlée et comprise. L’image ajoute à la musique une autre dimension.

La musique des Red Sparowes est constituée de pièces assez importantes mais surtout impressionnantes pour leur rigueur. La batterie métronomique évoque Can. La guitare en pedal-steel apporte une fluidité à la construction articulée, de manière à ce que l’on ait l’impression d’une infaillible horlogerie. Le temps est géré comme une dimension à part entière, les morceaux s’épanouissant avec circonspection. Parfois, cela donne l’impression d’une musique recroquevillée, presque bridée, plutôt que totalement libérée, bien l’œuvre dans son ensemble soit effectivement libre.

Le long échafaudage construit peu à peu une ambiance de laquelle émane une intelligence tout à fait particulière. C’est presque une provocation ; par la célébration d’une musique extrêmement pensée, le groupe pourrait être prétentieux ; mais cependant, le résultat est très agréable à écouter. C’est un genre de pop, ou presque. C’est ce que ce que Kraftwerk a donné à la musique électronique, cette fois appliqué dans un domaine qui embrasse les déflagrations et accalmies de Neurosis, à laquelle les Red Sparowes apportent leur propre sens de la clarté et de l’aménagement sonore.

Chaque morceau apporte une progression intéressante, depuis la basse en forme de grande poussée en avant sur The Great Leap Forward..., jusqu’à la rythmique de pendule de Like the Howling Glory… et au doux intermède de piano intitulé And by Your Own Hand... Les qualités mélodiques déjà remarquables sur le précédent opus sont encore bien présentes, notamment sur la deuxième moitié du disque, atteignant peut être un point hors de toute comparaison sur Millions Starved and as we Became Skinnier and Skinnier…, pièce de plus de neuf minutes qui enfonce le couteau dans la plaie.

Il est ainsi intéressant de voir comment la formation joue de son équilibre précaire, fournissant pour l’essentiel une introspection qui peut être prise à la légère, avant de décider, lorsque le moment est venu, d’ouvrir les abysses qui leur font retrouver leurs origines plus caverneuses sur As That Blazing Sun Shone... et de retourner à nouveau, l’espace d’un instant, à une lubie plus pastorale.

  • Parution : 19 septembre 2006

  • Label : Neurot Recordings

  • Producteur : Red Sparowes, Tim Green
  • A écouter : "Like the Howling Glory of the Darkest Winds, This Voice Was Thunderous and the Words Holy, Tangling Their Way Around Our Hearts and Clutching Our Innocent Awe", "Millions Starved and Became Skinnier and Skinnier, While Our Leaders Became Fatter and Fatte"

jeudi 15 octobre 2009

{archive} Roy Harper - Flat, Baroque and Berserk

Après Folkjokeopus, le songwriter anglais Roy Harper est amené à faire des concerts à Hyde Park, à Londres, aux côtés de pointures comme Led Zeppelin, The Nice, Taste ou Fleetwood Mac. On pourrait dire aujourd’hui qu’il valait bien ces quatre là réunis… Mais alors, il n’était qu’un troubadour à la Dylan, sans l’apparat définitivement bourgeois de celui-ci, légèrement effrayant. EMI, la grosse centrale du disque anglais, le remarqua à ce moment, et le fit signer sur Harvest, une filiale du groupe - ce que Harper commentera – « L’odeur était là. La puanteur du succès. »

Flat, Baroque and Berserk va alors constituer pour Harper un exerce dans l’acceptation de son nouveau statut ; des morceaux plus concis, plus clairs, mais dont la qualité progresse encore par rapport à ses trois précédents efforts. Et, si Another Day, repris plus tard par Kate Bush et Peter Gabriel , adoucit les mœurs avec ses violons de circonstance – c’est une magnifique ballade, il faut le reconnaître – l’essentiel du disque est ailleurs. Car en signant son contrat, Harper, n’a pas perdu sa personnalité provocante.

La première partie du disque est ainsi constituée de morceaux enregistrés en live, avec notamment le protest song I Hate the White Man, qui attaque le colonialisme blanc d’une manière qui ne peut laisser d’équivoque. Il introduit ce morceau de cette manière « C’est un morceau pour ceux… Je n’ai pas besoin de les nommer. Il n’y a absolument aucune raison de les nommer ». Plus que la colère, c’est la honte qui transcende le propos de Harper : "And I Hate The Whiteman / In His Doctrinaire Abuse / Oh I Hate The Whiteman / And The Man Who Turned You All Loose ...". Plus loin, sur Hell’s Angels, Roy donne sa ligne de conduite, celle qu’il a probablement suivie le jour où il a escaladé l’horloge de St Pancras Station pour tenter d’arrêter le temps : « Live your own law ».

Enregistré aux Abbey Road studios – connus pour les Beatles, etc. – ce disque est sûrement une bonne manière de découvrir l’artiste à qui l’attrait du succès réussit plutôt bien ; lui permettant d’exprimer ses idéaux quelque peu anarchistes, tout en profitant d’un son mieux organisé que par le passé. Il a conscience d’être à la recherche d’un public plus large, qu’il puisse toucher de ses vers sardoniques – bien qu’il ne soit pas tout à fait sûr de trouver un public sur la même longueur d’onde que lui (“I’ve got endless books to write to you but my tale I cannot tell / Because the only way you’ll ever hear me is if your living in the same hell.”) ; le nouveau contrat, même s’il d’une certaine façon il l’oblige çà retailler Flat, Baroque and Berserk, lui permet cela.
La deuxième face du disque est plus apaisée, entre Another Day – sa chanson préférée - et Song for the Ages – que Joanna Newsom, aujourd’hui en 2009, n’aurait pas renié. Un beau enchantement. L’album se termine sur l’abrasif Hell’s Angels qui voit la participation de The Nice et donne un rock sautillant et plein d’ironie de huit minutes.

  • Parution : 1970
  • Label : Harvest
  • Producteur : Peter Jenner
  • A écouter : Don't you Grieve,I Hate the White man, Another Day

mercredi 14 octobre 2009

{archive} Roy Harper - Folkjokeopus (1969)

Assez étrange que les seuls signes de la présence de Folkjokeopus sur le web soient des « reviews » - en anglais, le français n’ayant rien d’autre que les notes d’Amazon à se mettre sous la dent - qui disent l'album « vaste et difficile à manier » ou note « des pièces longues et absconses » - ce qui faisait sûrement référence à l’enivrant One for All – je ne vois rien d’autre. Ailleurs, on trouve un improbable formulaire de téléchargement : « Mc Goohan Blues comme sonnerie de portable ».

En est t-on vraiment arrivés là ? Arrivés où, d’ailleurs ? On ne va nulle part, on marche à reculons, et encore, à grand pas. Quoi, une trentaine d’albums au compteur, un parcours quasiment sans faute, des accompagnateurs de génie – Page, etc., et tout ça pour se retrouver, lorsqu’on le demande en magasin, face à la moue désespérée de qui va regarder dans la base de donnée en étant déjà sur de ne rien trouver ? « Vous ne recherchez pas plutôt Ben Harper ? » Vous demande t-on. Non, pas vraiment. Et pire encore, Harper est t-il devenu un produit que l’on peut transformer en sonnerie de portable ? Bande d’enfoirés. C'est fou le ombre de personne dont le travail est de détruire des créations. Oeuvres, artistes.
Ouais, il vaut mieux que vous foutiez la paix au vieux héros soi vous devez leur offrir le traitement rétrograde qui consiste à bousiller ces tranches d’art en les transformant en navets Nokiesques.
Il faudrait être sur une planète parallèle vraiment étrange pour que le coq Roy soit en fait Ben. Roy, entre troubadour imitant Dylan, éclectique à la Zappa, et qui influença Jethro Tull (non, ce n’est pas Jay Reatard !) ou Pink Floyd qui le fêta sur Have a Cigar… Alors oui, le début des années 70 a signé la mort des Beatles, et bientôt la décadence des Stones, mais d’autres vont bientôt avoir des carrières formidables ; David Bowie, pour commencer. Et, dans une autre catégorie, Neil Young et Roy Harper.

Folkjokeopus est un exercice étrange qui n’a pas valu à Harper une grosse augmentation de ses ventes de disques, ni reconnaissance quelconque – c’est du moins ce qu’il faut croire aujourd’hui. Et ce n’est pas cette chronique, je le crains, qui va changer les choses. La plupart de ce qu’on en pense est de l’ordre du ressenti, et de l’attachement ; on ne peut pas s’empêcher de se lier d’amitié avec Roy, mais si c’est de la « Science Friction ».

Pourquoi l’indifférence ? Est-ce à cause de ces faiblesses ? (au nombre de deux ; Exercising Some Control en Beatles are back peu engageant, et Manana où tout foire alors que Harper reprend son souffle. Avant que le disque ne s’achève, allons bon. Mais quel disque ! Inoubliable à ses sommets - au nombre de deux, aussi.

Si, pour le défricheur lambda, découvrir Stormcock aura été un véritable choc – mais, comment ? Comment ce type s’y prend t-il pour faire épique, être réellement bon à la guitare, parfait tout le long, avec cette voix qui hérisse puis prend au tripes !!? On y revient souvent ensuite, histoire de savoir si vraiment, il y avait une raison pour que cet artiste nous obsède si longtemps après avoir cessé de l’écouter. En réalité, ce que l’on admire, alors – faisant abstraction de cette carrière si longue et si belle jusqu'à aujourd’hui – c’est cette ambition terrible et salutaire, sentiment que l’on retrouve trop rarement aujourd’hui. Il semblerait que de nos jours, il soit suffisant de « jouer à la manière de » pour entrainer le respect de tous ces auditeurs surprise, qui du moment que le morceau est écoutable en trois minutes…

C’est ce que j’aime le moins en évoquant des disques si peu frais. Lorsqu’on les ramène à aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de regretter cette ère où les musiciens avaient le temps. Où ils n’hésitaient pas à se trouver fainéants – alors qu’on voit tant de travailleurs bobos qui doivent se payer l’appartement à la capitale et donc faire de la musique. Artiste est devenu un moyen, et il y a trop d’artistes moyens. Avec Harper, à cette époque, tous les albums étaient des fins en soi. Même Exercising Some Control, qui peut signifier pour nous autres « regardez, moi aussi je peux faire le beatle, il n’y a pas besoin de s’appeler Paul » veut en réalité dire « attendez, je ménage l’ambiance parce que si vous avez laissé tourné One for All, il vous faut le temps de digérer ». Vision certes prétentieuse qui veut que l’on écoute d’affilée les deux faces du vinyle. Trop flop aujourd’hui, mais revanchard à l’époque. Une manière comme une autre de se battre.

Mais prenez le temps. Sgt Sunshine met les pieds dans le plat, sorte de morceau country pop assez bien roulé, avec une présence féminine en son sein – le Roy de l’époque n’était pas du genre tombeur, je crois. L’expérience est rapide, ressemble vraiment à la musique de quelqu’un qui se dit ; voilà, ça c’est fait, et je ne sais pas comment j’en suis arrivé là, mais le résultat est proprement formidable, il me met du baume au cœur. Je vais au moins apprécier ce morceau le temps que j’ai mis pour l’enregistrer avec cette fille, qui chantait mal, ça y est, je le vois maintenant, mais sur le coup ça sonnait plus vrai que nature. Bref, il y a quelque chose de furieusement spontané dans ce « sunriiiiiiiiiiise ! » , Harper émettant avec ce titre une simple envie. Son talent est de transformer de telles fantaisies en fantasmagories hantées et qui ne quittent plus l’esprit.

She’s the One est de celles là. Roy Harper se transforme en architecte canon, tandis que cette fois la gent féminine se cantonne à l’intérieur du texte. Majestueux, avec son refrain lancé en écho, cette simple phrase qui fait titre. La voix joueuse de Harper y est magique.

Le jeu de rôles continue avec non pas une, mais deux pièces à la sitare et à la harpe, excentricités orientales. L’artiste semble vouloir se libérer du studio, ou il a déjà enregistré, surement, trop de morceaux identifiables à son goût. On sent bien que ces titres sont des one shots, des essais d’éclectisme, des curiosités, dont personne ne reparlera jamais… Mais alors, n’ai-je pas enfreint quelque règle ? En réalité, ce sont de remarquables compositions, qui donnent à la diversité des aspirations de Harper quelque crédibilité.

One for All est un morceau compliqué à la guitare superbe et épique. Majoritairement instrumental, le titre forme en volutes des motifs découpés dans une dentelle psychédélique.
Mais le plus gros de tous, c’est Mc Goohan’s Blues - complainte épique de dix sept minutes dans laquelle Harper illustre de différentes façons, changeant d’humeur comme de jeu de guitare. Très bavarde, la chanson fustigue l’hypocrisie des classes dirigeantes, auxquelles Roy oppose « my stupid poetry ». Surement un très grand blues, qui arrangé de cordes pourrait devenir un morceau immense. Le travail de la scène ? En tout cas, oncle Mc Goohan ne vous dit qu’une chose, en premier lieu, et le reste c’est accessoire, purement décoratif ; PRENEZ LE TEMPS ! Et vous pourrez dormir dessus. Si vous terminez l’écoute, vous aurez un genre de sentiment d’insatisfaction qui va s’installer. C’est ce sentiment-là qui peut vous transformer et faire de vous un être supérieur. Vous allez vous mettre à exiger, même dans un champ où vous n’avez aucun rayon d’action comme la musique. Vous allez barrer des noms sur des listes, mais le coq Roy va rester dans votre cœur d’auditeur.

Cet album, loin d’être raté, voit Harper enfoncer le clou de ses aspirations, et bien qu’il cherche encore ce qu’il peut devenir, son talent perce clairement à travers tous ses battements d’ailes. Il y laisse déjà de merveilleuses plumes.
  • Parution : 1969
  • Label : Science Friction
  • Producteur : Shel Talmy
  • A écouter : She's The One, Mc Goohan's Blues

mardi 13 octobre 2009

{archive} Roy Harper - Stormcock


"Stormcock was born in 1969 as I began to stretch my wings. »… Stormcock est un vieux nom anglais pour un genre de grive ayant la particularité de chanter fort et mélodieux surtout en cas de mauvais temps. Et Roy Harper, à la tête des quatre pièces de ce disque, est un bel oiseau. Quatre énormes pièces dont on désire bien vite connaître toute l’histoire.

Roy Harper a produit son premier disque, Sophisticated Beggar, comme l’exercice d’un musicien de cabaret qui avait l’habitude de jouer dans un endroit appelé Les Cousins. Cependant, dès son second disque Come Out Fighting Genghis Smith, il va s’aventurer dans une musique plus progressive, avec une pièce à l’écriture engagée – « longer statement » de onze minutes, Circle.

Aussitôt insatisfait du travail qu’il vient d’accomplir, il va créer avec Folkjokeopus sa première aventure épique.

Le disque donnait dans l’éclectisme et pêchait d’être légèrement inégal – montrant la fascination de Harper pour un mysticisme oriental comme pour les Beatles, mais encore illustrant son inclinaison pour les numéros jusqu’au-boutistes (avec, un blues de dix-sept minutes qui s’élève en spirale, Mc Goohan’s Blues – ou un titre quasi-instrumental de huit minutes, One for All). Les paroles révélaient un humaniste de gauche, ferme opposant à l’ordre et la justice établis.

Hantée, She’s the One était aussi une excellente chanson, ce qu’on pourrait appeler du pur Roy Harper - fiévreux. Chacune dans son style, les morceaux du disque proposaient des tableaux obsédés par la perfection ; le souffle épique, le registre dense y était contrebalancé par des morceaux plus légers – Exercising Some Control, Manana.

Alors que Roy est ensuite pris sous l’aile de EMI par intermédiaire de la maison de disques Harvest, il va produire un disque – Flat Baroque and Berserk - plus accessible mais toujours très exigeant et brûlant au niveau lyrique, avec notamment la chanson I Hate The White Man.

Stormcock a, entre autres, ce même genre d’exigence. Roy Harper y laisse son appréhension vagabonder. Dressé contre la cruauté, après les manifestations qui fustigeaient la guerre au VietNam – en 68, à Grosvenor Square, dans le quartier de Mayfair à Londres, Harper y était, et Mick Jagger aussi.

Cet album, on peut le suspecter, est aussi une vraie machine de guerre autour de l’ego de l’artiste, qui ne parvient pas, malgré d’excellents travaux comme Flat, Baroque and Berserk, à obtenir une grande reconnaissance.

Stormcock est conçu comme une suite de quatre morceaux, majoritairement faits de la voix et de la guitare de Roy Harper - l'étiquette folk y est encore plutôt évidente. Cependant, la longueur et l'ajout de divers instruments, comme le hautbois, allait faire de ce disque une nouvelle étape dans l'histoire de la musique folk, l'amenant à de nouveaux idéaux orchestraux.

Si l'ambition de Harper avec Stormcock est d'abord personnelle - laisser sa marque dans un paysage envahi par les groupes énormes, elle est aussi d'apporter quelque chose à genre musical dont il se montre largement insatisfait. "I was listening to Crosby, Stills and Nash and The Beatles at the time and thinking, They're not saying it properly !" En réalité, l'artiste trouvait trop peu marquantes les chansons de ces groupes à cause de leurs formats courts et de leur idéalisme évaporé. Ces travaux faisaient pour lui peu de sens. C'est bien l'esprit des années 60 qui est combattu par Harper dans cette réflexion ; il y a la volonté de faire une musique plus responsable. A la recherche d'images plus fortes, il va trouver Lennon meilleur, quoiqu’imparfait.

Stormcock concrétise son projet d'amener la musique populaire plus loin, en dispensant des images plus fortes. Le format des morceaux ne signifie donc pas que le contenu soit dilué ; en réalité c'est un disque qui dure conventionnellement quarante minutes - et n'est donc pas tant un happening de forme qu'une volonté de révolution sur le fond. A sa façon, Robert Wyatt, autre musicien anglais culte, produisit un travail dans le même esprit avec Rock Bottom. (Ce que je qualifierais de happening de forme, c’est un disque du genre de Tales from Topographic Oceans, de Yes).

Roy Harper apparaît comme un personnage un peu réservé – peut être prisonnier de son égo qu’il ne veut partager -, réaliste et très ambitieux. Il est aussi un excellent musicien ; non content d’écrire pour les quatre pièces de Stormcock des histoires qui débordent à dessein le statut de simples chansons – sans effort apparent, Bob Dylan a fait de même, à sa façon, avec Desolation Row, sur Highway 61 RevisitedHarper fait preuve d’une endurance et d’une dextérités seulement égalées par son aptitude à toujours revenir sur les bases qu’il commence par poser.

Pour s’en tenir aux paroles, Hors d’Oeuvres évoque le cas d’un criminel qui fut condamné à mort après avoir défendu son propre cas pendant dix ans, ce qui fit de lui, virtuellement, un avocat.

One Man Rock’n Roll band (écrit pendant un pèlerinage à Big Sur, la terre Californienne célébrée par Kerouac, dont Harper est admirateur), met en scène toute une série de personnages. The Total Stranger, Johnny Soldier, The Grandad, Nero et le Cardinal Doomsday, qui dessinent la futilité du conflit au VietNam, tel qu’il a été pointé au cours de la fameuse manifestation de mars 68. Roy Harper se considérait comme un témoin privilégié des évènements, sentant qu’il avait pu vivre la violence telle qu’elle éclata au moment des manifestations. Il dira d’ailleurs : « I wanted to broadcast injustice to the world because i knew what injustice felt like ».

The Same Old Rock s’atèle à « la grande désillusion de la religion organisée. » Quant à Me and My Woman, il questionne le refus de l’humanité à se mettre face aux problèmes environnementaux que cause sa présence.

Attaquant l’hypocrisie et la nécessité d’une politique de spectacle, Harper brûle son talent en images surréalistes mais aussi réalistes – une époque menacée par le mysticisme à la crédibilité fragile de Yes, de David BowieZiggy Stardust, vous connaissez ? - ou même de l’ami guitariste de Roy Harper, Jimmy Page. C’est un déluge d’idées qui forme, jusqu’à la chanson épique Me and My Woman, un tableau de talent cru.

Le travail narratif rendu par la musique composée est supérieur tout ce que Harper a fait auparavant. Ces compositions sont des échafaudages solides, de l’architecture ; plutôt que simplement aller de l’avant, Harper façonne différents paysages. C’est particulièrement visible dans les deux pièces les plus longues, qui semblent contenir plusieurs chansons emboitées, nous donnant la sensation que Harper a ouvert tout les tiroirs de son esprit, a mobilisé toutes ses forces. Cette nouvelle complexité, dans The Same Old Rock ou Me and My Woman – inspiré par Wagner -, témoigne des progrès de l’artiste depuis son blues de plus d’un quart d’heure sur Folkjokeopus, qui, bien que passionnant, était, si l’on parle de stricte musicalité, répétitif. Ou, au moins, il y manquait l'orchestration qui fait de Me and My Woman une pièce néo-classique.

Page, sous le pseudonyme de S. Flavius Mercurius, y joue un mercenaire de qualité, apportant pour The Same Old Rock un riff digne de Led Zeppelin et un solo que Roy, déjà, l’imaginait jouer en écrivant le morceau. Page et ses pairs ont d’ailleurs enregistré une chanson hommage à Harper – qui a aussi influencé Pink Floyd aux alentours de 1971.

Le travail de Harper est aussi porté sur la voix, ce que Mc Goohan's Blues illustrait déjà de façon excellente. Le musicien se pose dans la catégorie des rebelles vocaux, ceux qui, à la suite de Dylan, n’ont plus craint d’émettre ce que leurs détracteurs ont considéré comme des plaintes davantage que comme du chant. Souvent sur le fil de rasoir, la voix de ce disque se soucie peu d’être dans le ton, aillant sa propre et remarquable personnalité, et sa fragilité. L’alchimie opère aussitôt. Le prouve Hors d’œuvres, qui, par un habile jeu de crescendo, permet à Harper d’escalader peu à peu des échelons imaginaires de son art. En même temps, le morceau garde cette étrange léthargie que possède, par exemple, Fearless, sur Meddle de Pink Floyd.

Travail commencé au beau milieu d’une fièvre créatrice, il est probable que Stormcock a été difficile en gestation. Tout, dans le sens aigu de la perfection qui s’en dégage, indique les monstrueux maux de tête qu’a pu avoir Harper. Même si sur quelques passages il semble se fier à son instinct qui est un penchant pour grandeur, instrumentalité et mysticisme – la deuxième moitié de The Same Old Rock – donner tête et sens à de telles délibérations demande du souffle. Il est su, par exemple, que les méthodes d’enregistrement rudimentaires ont obligé à concevoir Me and My Woman en deux parties, à cause de sa longueur avant de les relier par une note de hautbois, ce qui a été très long à mettre en place.

L’énergie que l’on dit Harper avoir alors consumée est semblable à celle qu’a mise Lou Reed dans Berlin, un autre genre de revanche sur l’adversité. Mais comment exister, sinon, face aux archétypes immenses que constituaient les Stones, etc.?

Harper a compris que la musique qu’il jouait, si elle pouvait être naturelle et spontanée, devait tout de même dégager une intelligence particulière et qu’il lui fallait travailler à multiplier les idées en amont. C’est à cette époque que son nés les premiers albums concept, provenant d’artistes – The Pretty Things, The Who – qui sentaient que là, sur l’écriture, sur l’histoire qu’allait raconter leur disque, se jouerait la nouvelle concurrence. Stormcock n’a pas joué autour d’un thème, mais c’est le talent brut que Harper a montré, avec une once de prétention, mais tout à son avantage ; il a réalisé un disque capable de rivaliser avec les grands noms d’alors et d'en surpasser beaucoup en originalité.

Le problème qui s’est posé à la parution du disque concernait le fait qu’il était impossible d’en extraire un single, étant donné qu’il s’agissait d’une pièce de musique soudée. Cela déplut fortement à la maison de disque, qui comptait bien exploiter la maigre popularité que Harper avait gagnée à être cité dans un titre de Led Zeppelin paru l’année précédente, Hats Off to Roy Harper.

Cependant le cas de Roy était assez enviable si l’on considère que d’autres troubadours, incapables de se plier au « jeu de l’exercice stylisé » entrainé par les plus gros vendeurs de disques, n’auront même pas la même chance. Nick Drake, par exemple. Et Bob Dylan lui-même ne ressurgira qu’en 1975 avec son sang froid habituel, disant très justement qu’il ne fait qu’écrire des chansons. On ne lui en demande pas plus, et pourtant, personne, sur la durée, ne rivalise avec lui.

Quand la concurrence étouffe le talent – et en fabrique quelques cimes…

L’oiseau n’a pas tout à fait cessé de chanter. Il a accompagné, en 2007, l’un de ses élèves spirituelles ; Joanna Newsom, qui avec Ys a produit un disque parfait et quelque part ressemblant à Stormcock.
  • Parution : 1971
  • Label : Science Friction
  • A écouter : The Same Old Rock

Morceau # 11 - Timi Yuro - Only Love Can Break a Heart

  • Artiste : Timi Yuro
  • Morceau : Only Love Can Break Your Heart

Oldie mais tellement délicieux, avec l'instrumentation typiquement d'époque. Peu d'informations à son sujet. Le morceau agit comme une étrangeté, Une relique d'un temps ancien. Timi Yuro est une chanteuse à découvrir absolument.

Efterklang - Parades (2007)

Parades est un disque profondément européen. Cette étiquette n’a que peu à voir avec une comparaison facile, bien que Polygyne commence doux comme un morceau de Sigur Ros, avant que des chœurs entrechoqués évoquent les travaux les plus inspirés de Bjork. Cependant, pour l’essentiel, ses orchestrations abstraites embrassent plutôt des touches ethniques, et canonisent les vestiges d’une civilisation jamais complètement reconstruite. Mirador a quelque chose de la vieille Russie. Il y a des nombreux éléments de fanfares – cuivres, et l’on dira roulements de « tambours » plus que batterie ; il y a de la musique de chambre, beaucoup de chant choral, de « aaaaaaas » et autres unissons débarrassées de mots. Il y a le freak folk de la côte ouest, et même des lignes de post-rock suffisamment mémorables ; Mirador, Horseback Tenors. Cette musique voit apparaître toutes sortes d’aberrations, diables verts, serpents jaunes, c’est une volonté d’embrasser plus que des genres, des traditions, des modes de vie. Le folklore islandais y rejoint l’indé américain farouche, le folkie entraînant est en proie à des visions gothiques du fond de la Scandinavie.

Avant cette grande œuvre, le mini-album Under Giant Trees avait débuté en haut des charts au Danemark, pays d’origine de cette troupe atypique. Parades, en 2007, a parachevé de statuer le collectif comme l’un des groupes phares de la scène européenne la plus identifiée. Que le groupe soit signé par le label nordique Leaf (Wildbirds and Peacedrums) est une autre manifestation de son identité.

Parades développe un instrumentation qui n’a que peu à voir avec le rock ; il n’y a quasiment pas de guitares, tout étant recentré sur le chœurs – un très lointain cousin des Beach Boys ? – et sur les orchestrations ostentatoires. Evoquant souvent la procession de quelques marcheurs slaves, cette musique lorgne aussi du côté d’un certain genre de pop baroque popularisée par Arcade Fire. Comme eux, c’est un couple qui chante les titres ; Thomas Sjöberg et Linda Drejer Bonde, bien que par ailleurs on assiste à la présence très prononcée de chorus féminins. Leurs chants incantatoires sont à mi chemin entre le décorum vocal à l’allemande et l’ensorcellement typiquement nordique. Un peu d’électronique, très discrète, agit comme un relique du temps de leur première œuvre – Tripper, en 2004.

Il y a la volonté de projeter une sorte de grandeur, un charme insaisissable qui n’était pas absent du travail de Peter Broderick, Home – celui-ci, qui vit en partie au Danemark, les a accompagnés en tournée. Les musiciens se sont tournés volontairement vers une musique que l’on peut appeler folklorique – changeante au gré des humeurs de ses gens, ouvrant tiroirs sur tiroirs de teintes pastel, parfois austères. Sur Frida Found a Friend, on trouve un élément morbide, renouant avec une tradition construisant sur les ruines de châteaux aux évocations de vampires.

Après un Caravan en forme de longue attente, le maléfice culmine sur Illuminant, qui conjure folk méditatif, touché par une vision toute puissante, et quelque angoisse inconnue. Il semble que Parades suive un itinéraire sans cesse changeant ; et jusqu’au bout, on se demande si le groupe va trouver une issue à sa tragédie ; finalement, Cutting ice to Snow, non content de ne pas reprendre où Illumant nous avait laissés, ne nous donne pas davantage de clefs lorsqu’il se termine abruptement.
Parades, dispensant un envoûtant et riche voyage, est à la croisée de traditions plutôt que de genres – une stratégie qui donne à Efterklang une identité particulièrement forte. C’est un disque de référence dans le paysage musical actuel, entre les expérimentations post-rock d’islandais déjà reconnus et l’envol, encore à venir – outre Kusturica -, d’une identité rock en Europe de l’Est.
Parution : 15 octobre 2007Label : Leaf
Genre Pop baroqueA écouter : Mirador, Horseback Tenors, Frida Found a Friend

7/10
Qualités : communicatif, orchestral
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