“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (76) soigné (76) groovy (69) Doux-amer (60) ludique (59) poignant (59) envoûtant (55) entraînant (53) original (52) lyrique (48) sombre (48) communicatif (47) onirique (47) élégant (47) pénétrant (46) audacieux (45) sensible (45) apaisé (44) hypnotique (42) attachant (40) lucide (40) vintage (39) engagé (35) intemporel (31) Expérimental (29) Romantique (29) orchestral (29) efficace (28) frais (28) intimiste (27) rugueux (27) spontané (27) fait main (26) varié (25) contemplatif (24) funky (23) extravagant (21) nocturne (21) puissant (20) sensuel (18) inquiétant (16) lourd (16) épique (11) Ambigu (10) heureux (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

lundi 30 novembre 2009

Sonic Youth - Rather Ripped (2006)







Parution2006
LabelGeffen
GenreRock alternatif
A écouterIncinerate, Do you Believe in Rapture, Pink Steam
°°
Qualitésrugueux, soigné
Sonic Youth renoue avec la joie d’exécuter des morceaux plus concis plutôt que des tableaux imposants et difficiles à manipuler. Voilà Rather Ripped, disque facile à appréhender, souple, rebondissant, plein de feu et de voix de Kim Gordon.
Ils sont au mieux de leur lucidité et de leur optimisme artistique avec Ripped.  Je ne sais pas s’ils ont parut aussi enthousiastes depuis leur troisième disque, Evol (1986). A cette époque, ils semblaient sympathiques et légèrement naïfs ; puis est venu Daydream Nation (1988), un double écrasant qui a marqué l’apogée et le déclin d’une vibe. Le son du groupe n’allait être que la somme de son travail, un carcan sans passion particulière – à nuancer selon les disques. Sous l’agressivité des guitares et les attitudes désinvoltes – la crise. Plus tard, avant A Thousand Leaves (1996), le groupe a quasiment disparu. Ce que je ressens en écoutant la plupart de leurs disques, c’est un problème de présence. On voulait les voir faire une erreur, juste pour le panache. Les entendre reprendre I Wanna Be Your Dog ou même Sweet Jane pour prouver leur affiliation à la musique rock et non à tous ces effrayants auteurs de livres abscons. Rather Ripped est donc le disque qui débloque Sonic Youth, qui le fait sortir de ses gonds, lui fait donner du plaisir à nouveau. Pour d’autres, c’est Sonic Nurse (2004), déjà, qui annonçait quekque chose, comme la résurgécence d’une exigence perdue, chez Sonic Youth.

Kim Gordon est bien présente, et il semble qu’elle sait pourquoi elle travaille. Elle qui, mentalité arty oblige, s’imaginait l’action même de chanter un morceau comme une chose purement conceptuelle, et l’enregistrement comme yune chose vraiment bizarre – pure invention de ma part, avec la partde vérité qui lui revient. Sur The Neutral, par exemple, elle est autre que cette partisane du tout construit, apparaissant passionnée et nue. Et puis, il y a le "What a waste/You're so chaste/I can't wait to taste your face." 
C’est difficile, on imagine, pour de tels penseurs du son de se convaincre que quelques accords soutenus peuvent vous donner la sensation de flotter et porter votre émotion. Sur Lights out for You, la tension s’apaise et il est plus difficile de trouver le ton juste. 

C’est dès lors une bonne chose que les morceaux les moins bruyants du disque sont d’aussi bonne qualité que les imposant Reena, l’insistant Incinerate ou l’aggressif Rats. Pink Steam renouvelle de belle manière ce que le groupe fait de plus progressif, parvenant pourtant à ne dispenser que l’indispensable – le titre du morceau faisant, comme il c'est souvent le cas, référence à l’œuvre d'un écrivain : ici, Didie Bellamy. Il est de notoriété suffisante que l’on peut utiliser les notes des pochettes du groupe comme listes de nouvelles lectures, tant elles sont truffées de références. 

What a Waste ou Reena nous convainquent que les Youth sont d’autant plus pertinents quant ils parviennent à condenser leur message, même s’il y a dans leur carrière de longues plages excellentes (Hits of Sunshine et Karen Koltrane sur A Thousand Leaves…). Ils retrouvent, en plus produit, les Tom Violence ou Shadow of a Doubt de Evol. Bien sûr, les temps ont changé, et il n’est plus nécessaire de laisser résonner les instruments comme dans un souterrain ou d’afficher la froideur sensuelle d’alors. Rather Ripped est un disque plus chaud que presque tout Sonic Youth. Même la progression rigoureuse de Pink Steam est envahie de lumière. 

Do You Believe in Rapture est sans doute le morceau qui fait la différence, justifiant le plus la progression du groupe vers un son plus doux et attirant.






samedi 28 novembre 2009

Jesca Hoop - Kismet (2007)


















Parutionseptembre 2007
LabelColumbia
GenreFolk alternatif
A écouterSeeed of Wonder, Money, Intelligentactile
/106.75
Qualitésoriginal, groovy, soigné


C’est la deuxième chanson, Seed of Wonder  – avec Stuart Coppeland, de The Police, à la batterie - , qui fut envoyée par Waits à l’attention d’un découvreur influent de Los Angeles avat que celui-ci ne le passe à la radio. Le refrain est séduisant, la section rythmique versatile qui évoque Rain Dogs (1985), le disque qui fit de Waits un conteur excentrique et exotique après qu’il se soit débarrassé de sa réputation de pilier de bar. Les difficultés mélodiques se concilient à merveille avec ses ambitions à produire un 'son' plein d’appel. Hoop entretient des connections avec la nouvelle scène folk américaine en pleine expansion, partageant l’étonnante maturité de leurs meilleurs éléments.

Les paroles sont imagées, la passion prenant les formes d’un paysage pastoral.  Il y a beaucoup de tendresse dans les évocations de ce disque, où Jesca Hoop propose de « s’aimer et de s’aimer encore ». Elel nous surprend dans chaque  recoin d’impressionnantes architectures de pop folklorique. Les qualités esthétiques de Kismet sont celles qui frappent le plus en premier lieu, et les thèmes des chansons se révèlent tout aussi intéressants. Hoop semble signifier : il est temps de se replonger dans ces anciens contes, ceux que l’on raconte encore aux enfants mais de manière bien trop naïve et sans relation avec leurs préoccupations. Elle leur redonne tout leur ruguosité, en faisant les connections avec ses propres désirs. C’est un genre de réponse à l’éducation de sa famille Mormone, pour qui des valeurs telles l’argent (Money) sont taboues. Ici, elle tient à donner son avis sur la situation du musicien tenté par le succès : « Si tu veux y appartenir, écris un classique».
L’Amérique est bourrée de talents spontanés, d’artistes dont les chansons succèdent à la pensée avec une apparente facilité et produisent un résultat jubilatoire. Jesca Hoop en fait partie, sans doute possible. Issue d’une famille de Mormons, elle fut animatrice auprès d’enfants à problèmes un sein d’un programme « découverte nature », avant de devenir la nounou des enfants de Tom Waits et Kathleen Brennan -   est pourtant bien tournée vers le présent, et vient de marquer le second pas d’une carrière d’ores et déjà impressionnante. Une série d’heureuses rencontres lui permirent de révéler rapidement un talent pour l'écriture de chansons. Waits dira de sa musique : « c’est comme nager dans un lac la nuit », commentant ainsi sa sensualité rude et sauvage. Summertime s’ouvre avec une guitare froide et des chants de corbeaux… avant que la voix aux accents chauds de Hoop ne lance un morceau plutôt sautillant en enlevé.



Jesca Hoop




Jesca Hoop est une parolière et compositrice américaine née au sud de la Californie de parents Mormons. Elle grandit chantant des chansons de folk traditionnelles. Elle s’émancipa de son éducation en travaillant comme animatrice lors de stages de découverte naturelle pour les enfants en difficulté, puis fut la nounou des enfants de Tom Waits et Katthleen Brennan.

Avec l’intérêt que lui portait Waits, Jesca Hoop gagna expérience et renommée, après qu’elle eut montré son talent de composition évident. Ses chansons sont souvent très sophistiquées, tout en restant irrésistiblement pop. Son premier disque alterne morceaux complexes et plages plus centrées sur l’émotion. Elle cite parmi ses influences Kate Bush et est fortement connectée à des artistes comme Natasha Khan (Bat for Lashes), Pj Harvey et Tom Waits, bien entendu.

En 2007 elle partit en tournée avec les Polyphonic Spree, en 2008 avec Elbow et Mark Knopfler (Dire Straits), et en 2009 avec Greg Laswell. Hoop a fait paraître deux disques, Kismet en 2007 et Hunting My Dress en 2009.


Discographie

  • Kismet (2007)
  • Hunting My Dress (2009)

{archive} Lou Reed - Berlin (1973)





Parution1973
LabelRCA
GenreRock
A écouterMen of Good Fortune, Carolyne Says I, The Bed
°°°°
Qualitésengagé, habité, poignant


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“Lou Reed's Berlin is a disaster, taking the listener into a distorted and degenerate demimonde of paranoia, schizophrenia, degradation, pill-induced violence and suicide. There are certain records that are so patently offensive that one wishes to take some kind of physical vengeance on the artists that perpetrate them. Reed's only excuse for this kind of performance (which isn't really performed as much as spoken and shouted over Bob Ezrin's limp production) can only be that this was his last shot at a once-promising career. Goodbye, Lou. »


Rolling Stone Magazine.

Berlin, de Lou Reed, est un disque qui contient tout, ou presque tout ce qui fait l’essence du rock. En même temps, c’est un disque farouche, solitaire, qui n’a que faire de comparaisons, de contextes – en dépit de la trame de l’histoire qu’il raconte : un couple à Berlin au temps du mur -, de patrons.  C’est ce que le magazine Rolling Stone n’a pas compris lorsqu’il le qualifie, dans un formidable accès d’hypocrisie et de conservatisme (on préfère ignorer quels sont les critères de tels journalistes), de « désastre » - et ne lui accorde pas une seule étoile. Comme si Reed, par la simple idée de réaliser Berlin, avait emporté dans son sillage toute la création pour la transformer en amas d’odieux dédain. Pas étonnant que l’artiste ne devienne, les drogues aidant sans doute quelque peu, misanthrope (“Men of good fortune wait for their fathers to die – Men of poor beginning just drink and cry – and me, i just don’t care at all…”) et paranoïaque. Pour le coup réellement méprisant de son public comme des médias, sans différenciation.

Il ne voudra plus voir de tels immondices à son sujet, et on le comprend ; dès lors, Berlin devient le disque maudit dans une carrière très disparate.  Lou Reed est têtu ; il y aura, après Berlin, plus de bas que de hauts, télégrammes cryptés pour dire « je vous emmerde » - Metal Machine Music (1975) en est un bel exemple. Même dans ces sombres périodes cependant, Lou Reed continuait d’être honnête, ou au moins il semblait être honnête avec lui-même.

Berlin a souffert d’autant plus de la déception du public parce qu’il faisait suite à Transformer (1972), le disque adulé de Reed  – contenant Satellite of Love, Perfect Day, Walk on the Wild Side… -  produit par David Bowie en pleine vague glam-rock juste un an auparavant. On le sait, tout grand succès entraîne une dépression de l’artiste à son origine – en amenant la question difficile : que faire ensuite ? Reed répond à cette question en engageant Berlin et prouve sa force de caractère et la hargne de son égo. Il le savait, un second Transformer n’aurait été qu’une caricature – c’est justement de caricatures que s’est joué David Bowie à cette époque, beaucoup plus à l’aise à endosser des fausses identités et à émerveiller un public alors plutôt jeune que Reed. Et il n’avait évidement plus l’humeur qui prédomine sur Perfect Day, à supposer qu’il l’ai jamais eue – même à ce moment, déjà, la félicité affichée n’est pas dépourvue d’ambigüité.

Un chef d’œuvre un peu particulier du fait de son histoire, à la fois passionnant dans sa multitude d’aspects et effrayant comme une gueule béante, pour l’artiste, puisque le disque a aggravé son état et celui de son producteur : Bob Ezrin. Un disque fondé dans l’intimité, avec réserve, et pourtant avec des moyens considérables.  Un disque sans grand mythe ni renommée, même s’il est confidentiellement reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands albums de l’histoire du rock.

Un disque pessimiste, comme on lui autant reproché – alors que pourtant il ne n’a pas l’outrance de dépasser son sujet, ce couple allemand dans le collimateur avec, en arrière plan, Lou Reed lui-même – et peut être Nico, chanteuse teutonne qui prêtait un peu de sa présence au disque de 1967 du Velvet Underground – celui produit par Andy Warhol. On peut regretter, c’est vrai, que Lou Reed n’ait pas fondé un nouveau groupe après le Velvet Underground – et on l’aurait regretté amèrement s’il n’y avait eu Berlin.

Qui tente de trouver à Berlin quelque aspect de défouloir sera deçu – hormis le solo incisif sur How does you Think it Feels et quelques autres moments. L’énergie de ce disque est viciée, comme transformée sous l’effet des drogues – Lester Bangs en sait des choses à ce sujet, cf. ses « Fêtes sanglantes » aux éditions Tristram -, reflétée dans un miroir de paranoïa. Heureusement, l’ambition immense du musicien et de son producteur va donner un résultat qui est la vision pleine d’ironie qui annonce la fin des illusions – tel le faisait Sticky Fingers (1971) dès Brown Sugar,  il me semble. Ainsi l’auditeur lambda, un peu rebuté par une musique aux arrangements incongrus à première écoute – mais tout change, comme toujours chez les meilleurs – pourra passer sa frustration sur l’extraordinaire contenu des textes – et je ne parle pas encore du scénario glauque qui lie tous les titres entre eux dans l’idée de monter une terrible tragédie. 

Men of Good Fortune, par exemple, prend la forme d’une observation très intelligente si l’on considère ce qui était écrit par les musiciens anglo-saxons à l’époque. "Les hommes de bonne fortune/très souvent sont impuissants/Quand les hommes aux débuts pauvres/souvent ne peuvent avoir de but." Satire sociale, ce jeu de miroirs (disque en est plein de tels face à face) met en évidence l’inutilité des classes et des conditions face à l’inexorable pouvoir des obligations sociales et financières qui clouent les riches comme les pauvres au sol. Dans cette société de l’immobilisme, le pratiquant de Wall Street ne vaut pas plus que le junkie – l’un et l’autre sont dépendants. Vision d’un Reed amusé qui voit bien que chacun dépend de l’autre ; que même les courants artistiques ne sont le plus souvent pas spontanés, mais organisés par le marché. La réflexion (réflection ?) peut aller loin… Kant disait bien qu’a l’homme ne plaît pas l’idée de liberté, elle l’effraie. C’est cette relation servile et complaisante entre les individus que décrit Lou Reed.

La musique est surtout le fait de Bob Ezrin, le talentueux producteur du disque. Puissamment orchestrée, portée par de nombreux et excellents musiciens, lourdingue diront certains, elle est parfois oppressante mais reste toujours belle, et se démarque surtout par une généreuse évocation  des différentes scènes décrites par Lou Reed, répondant souvent parfaitement au contenu des textes. C’est particulièrement le cas sur le premier titre, Berlin, et son piano que l’on imagine joué ce fameux soir fête qui introduit l’héroïne Carolyne sous son meilleur jour. « It was very nice, candlelights and Dubonnet on ice » murmure Reed, une grande émotion dans la voix. Impossible d’imaginer alors que le canevas est aussi fragile et va se déchirer.
Sans vouloir en donner tout les tenants et aboutissants, puisque le principal intérêt de Berlin est la musique et les émotions qu’elle dégage, voici l'histoire de l'album. Reed raconte la romance entre Jim et Carolyne, deux jeunes allemands de Berlin par le mur, une histoire à l’avenant superficielle qui tourne lentement au cauchemar de mœurs.  Le caractère imprévisible et l’exigeance de petit reine de Carolyne qui fait qu’elle décide de jeter Jim : « She wants a boy, not just a toy » (Carolyne Says I) qui se retrouve alors dans la tourmente (Oh Jim). Carolyne tente d’élever ses enfants mais est tentée par la prostitution. Avide de richesse qu’elle n’a d’autre moyen d’obtenir, elle est fascinée par les apparences ; sa propre apparence, car elle est toujours richement décorée ; et celle de ses compagnons, qu’elle passe les uns après les autres. Finalement, on lui retire ses enfants, et elle met fin à ses jours « dans le lit ou ils furent conçus ». C’est un tragédie implacable et très bien séquencée que nous propose Lou Reed, en dernier lieu ; mais on peut tout à fait se repaître de phrases apparaissant ça et là, isoler des observations ou des morceaux sans toujours se rapporter à l’histoire de Jim et de Carolyne.

D’ailleurs, Lou Reed avait des versions préformées de la plupart des titres du disque avant même d’avoir l’idée de ce qu’il y raconterait, il est donc evident que le critère de la qualité musicale n’a pas été délaissé au détriment de la narration – dans ce ces Bob Ezrin n’aurait probablement pas été invité.  Berlin apparaissait sur le premier album solo de Reed ; les paroles en sont seulement simplifiées, et, on l’imagine, recontextualisées ici – tandis que la mélodie est réarrangée pour piano.  Oh, Jim utilise une chanson non utilisée du Velvet Underground, Oh, Gin. Caroline Says 2 est une réécriture de  Stephanie Says du Velvet également. Le groupe avait d’ailleurs enregistré une version Sad Song, qui avait des paroles bien plus légères dans cette première mouture. Men of Good Fortune avait aussi été joué par le Velvet dès 1966. 

Carolyne Says a les attraits d’une chanson pop évidente, How do You Think it Feels est un rock rageur, Lady Day est tout simplement majestueuse avec ses trois accords qui annoncent la véritable ouverture de rideau, après que Berlin ait attiré plus près les auditeurs indécis.

Le disque s’articule en 2 parties, la première racontant les scènes de couple mouvementées entre les deux protagonistes, et contenant les morceaux qui ont fait le succès – à retardement – de Berlin ; How do You Think it Feels ?, Carolyne Says I, Berlin… Ce sont les titres les plus impressionnants, mais pas les plus captivants. Car quand le disque bascule dans sa part d’ombre et de pessimisme, après Oh Jim, on est bien obligé d’être hapé par l’histoire et la façon dont Lou Reed accompagne la chute de Carolyne ; avec une tendresse évidente. Ce sont quatre titres plus longs.  The Kids est très dure, avec, en dernier lieu, ces cris d’enfants appelant la mère dont ils ont été privés – on confisque ses enfants à Carolyne, considérant qu’elle n’est pas capable de les élever. Selon la légende, Bob Ezrin aurait retiré ses propres enfants à leur mère le temps d’enregistrer leurs pleurs. The Bed est quant à elle epreinte d’une vraie compassion, un sentiment que Reed, on le devine réserve aux personnages de fiction. Enfin Sad Song termine le disque de la plus belle manière, en le délivrant de la chape qui le recouvrait, de plus en plus épaisse.

Lou Reed et Bob Ezrin termineront l’enregistrement épuisés, physiquement et moralement, et incapables de défendre leur travail d’un impressionnant mépris médiatique. En 2006, trentre-trois ans plus tard, Reed décide de jouer pour la première fois Berlin en live, à New York. Il va finalement le jouer plusieurs dizaines de fois.


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jeudi 26 novembre 2009

Them Crooked Vultures - Self Titled




On reproche rarement à un groupe, aujourd’hui, de mettre trop d’idées dans sa musique. Pitchfork le fit  il y a quelques jours pour ce disque ; étonnant. Et puis, est-ce bien raisonnable de reprocher quoi que ce soit quand on a affaire à un trio composé de John Paul Jones, un temps bassiste et claviériste au sein de Led Zeppelin – ce solo sur Kashmir ! On se contentera ici de celui sur Bandoliers notamment – ainsi que de Dave Grohl (Nirvana, Foo Fighters) à la batterie et de Josh Homme, Mr. Queens of the Stone Age, à la guitare et au chant ? 

On pense aussitôt que la patte inimitable de ce dernier, à savoir des riffs épileptiques de hard-rock et des paroles alliant obsessions, sexe et scènes grotesques, est celle qui prédomine sur l’ensemble. Bientôt apparaissent les signes d’un psychédélisme très emprunté à ces mêmes désert sessions ( exercices de composition entre amis au studio Joshua Tree, en plein désert) qui ont donné Someone in the Wolf ou The Blood is Love, deux chefs-d’œuvre de Lullabies to Paralyse (2005). C’est la fin de Scumbag Blues, mais surtout Interlude with Ludes qui nous plonge dans une ambiance lounge. 

Dave Grohl apporte évidemment son imposante façon de jouer, puissante et précise, un peu majestueuse ; batteur autrefois grunge, c'est un admirateur des deux autres  – de Jones bien sûr mais aussi de Homme, puisqu’il considère à l’évidence Queens of the Stone Age comme un exemple d’intégrité pour son propre groupe. Il faut se souvenir sa participation cruciale à Songs for the Deaf (2002).



Lors d’un concert au Wembley Stadium en 2008, alors que le batteur des Foo Fighters chantait, Grohl de dire : « tu ne chantes pas mal pour un batteur ». Et l’autre de répondre : « Toi non plus ». 85 000  personnes rigolent. Mais pourquoi se priver de changer de rôle quand on a tant de talent ? C’est dommage que Grohl, ne serait-ce que pour donner un autre cachet que celui de Homme à certains titres, ne chante pas davantage. Un peu sur Interlude with Ludes… mais pour le reste, on est loin de ce grand chien très charismatique qui tint en haleine tant de public lors de ce fameux concert à Wembley – le lendemain, ils rejouèrent au même endroit et invitèrent Jimmy Page et John Paul Jones à jouer avec eux deux morceaux de Led Zeppelin ; l’idée de monter Them Crooked Vultures a peut être fleuri alors. Warsaw on the First Breath you Take After you Give Up laisse imaginer un floraison plutôt cadavérique. 

John Paul Jones est sans doute un bassiste impressionnant, mais sait aussi arranger la musique comme il faut – en témoigne Automatic for the People (1992), qu'il a produit pour REM. Au sein de Led Zeppelin, il suffit d’écouter Physical Graffiti pour se donner à voir la vision aux bases épaisses et classiques de celui qui eut au moins une fois son nom gravé dans le marbre (Led Zeppelin II). Il y a un genre d’idéal chevaleresque romantique autant que séduisant, mais aussi une vraie part d’ombre dans le personnage de Jones, qui a toujours hésité à se mettre en avant au sein de Zeppelin. Et encore ici, il est malaisé de détecter sa présence. Il est pourtant là, donnant un fonds plus riche et parfois incongru à certains titres. Et il y a son jeu de basse comme une  roquette élastique, bien entendu. 

Them Crooked Vultures est ainsi l’occasion pour John Paul Jones d’accomplir de nouvelles prouesses, afin que de concrétiser la synthèse entre le stoner enfumé de Homme et un hard rock plus classique dans la tradition moins fantaisiste de Led Zeppelin. 

Les riffs entrent les uns après les autres sur Elephant, tandis que ses compères, en plein trip hallucinatoire – ça y est, on y est, on joue avec  John Paul Jones ! , ce genre de chose – veulent donner toutes leurs forces, quitte à partir un peu dans tous les sens. Ce sentiment d'un résultat décousu s’aggrave à la longue, jusqu'à donner la sensation d’une disque sans horizon. Il y a trop de relâchement, d’enthousiasme dépensé au détriment de finesse de composition ou de sens – celle dont on sait Josh Homme capable, après I Never Came (sur Lullabies to Paralyse) par exemple.

La musique a pourtant bien de la gueule, dès le premier titre No One Loves me and Neither do I et son riff de basse appelant Out on the Tiles. La grande force du disque est que même sur des morceaux comme celui-ci, longs et ardu, la lourdeur du son et la multiplication des riffs et des idées rythmiques en font une musique impressionnante dans chaque instant. Les titres les plus directs se démarquent ; Scumbag Blues et New Fang, ou encore Mind eraser, no Chaser ont d’évidents crochets. Reptile illustre peut-être le mieux ce que fait le groupe, en puissance et en luxuriance, l’originalité en plus. Les arrangements y sont particulièrement savoureux et efficaces, et démarquent le groupe du travail de Homme comme du reste de la production musicale ambiante. 

Le problème est de savoir combien d’écoutes suffiront à épuiser votre intérêt pour ce hard rock arrangé à la sauce virtuose mais pourtant trop dépendant de son leader improvisé – Homme -  et trop peu calibré – pour ressembler à autre chose qu’a un prétexte certes solide et prometteur de s’éclater sur scène. 

  • Parution : 17 novembre 2009 
  • Label : Interscope
  • Producteur : Them Crooked Vultures
  • A écouter : New Fang, Scumbag Blues, Reptiles

  • Appréciation : Mitigé

  • Note :  5.75/10
  • Qualités : fun, puissant, groovy


samedi 21 novembre 2009

Lightning Bolt - Earthly Delights (2009)




Parution13 octobre 2009
LabelLoad records
GenreNoise rock, metal, instrumental, exprimental
A écouterSound Gardians, Flooded Chamber, Funny Farm
/107,25
Qualitésintense, ludique, original

Condensé. Brut. Sismique. Bruitiste. Les mots qui viennent à l’esprit pour décrire cet album ne manquent pas. Une écoute répétée les fait monter à l’esprit, transforme notre tête en casserole écumante ou se pressent sentiment d’agression et jubilation. Avec Sound Gardians, morceau hyper saturé qui laisse crainde rapidement une lourde fatigue auditive, Lightning Bolt fixe les règles ; recréer avec un duo basse/batterie cette nova brûlante qui leut sert de nom, dégager un espace à eux, se protéger d’ultra-agressivité et fuir en super-vitesse vers d’hallucinantes poignées de riffs tournoyants et répétitifs, tout en développant une diversité de styles et de genres – une prétention qui n’est possible à viser qu’à un train suffisamment élevé, énervé, délirant et glouton.

Le duo a exploré, en un poignée de disques et quelques années de collaboration avec sa maison de disques Load Records, les gisements d’une brèche sonore qu’il n’est pas près d’abandonner, se contentant de changer, plusieurs fois par disque, la tête de son marteau-piqueur. S’engouffrer avec eux nécessite de contrecarrer vos dernières habitudes -  au risque de susciter votre réticence. Lightning Bolt est pourtant de ces groupes à la violence exacerbée et enivrante qui nous font souhaiter d’en devenir nous–mêmes les acteurs, plutôt que d’en être des spectateurs. Nine Inch Nails en fait partie, mon témoignage portant sur le souvenir d’un concert aux Arènes de Nimes cet été 2009 -, et il y a bien de l’indus dans ce duo de Rhode Island.

Lightning Bolt est de ces groupes à la violence exacerbée et enivrante qui nous font souhaiter d’en devenir nous–mêmes les acteurs, plutôt que d’en être des spectateurs.

Earthy Delights mord dans le genre métal – Sound Gardian, Nation of Boar, Transmissionnary ont des relents de Motorhead démultiplié en nombre et en vélocité - mais embrasse à chaque étape une nouvelle influence, comme s’il y avait la recherche d’une source de mana – comprendre d’alimentation magique - en même temps qu’une investigation là dans la musique nord-africaine (Sublime Freak), ici développant des accents country (Funny Farm) ou encore s’exprimant à la façon d’une formation japonaise extrême sur le curieux S.O.S., morceau comme une lame violente qui débute et se termine par un bruit de sirène. Les explorations à Fort Thunder, garage de Providence, dans l’état de New York, réussissent particulièrement à Lightning Bolt.

Le mystère du duo Lightning Bolt, c’est qu’avec ce qui apparaît comme un bassiste – Brian Gibson – le groupe parvient à émettre des salves hallucinantes de riffs certes lourds, mais clairs et tranchants, et à y mêler feedback et échantillons – on suppose - jusqu’à créer structure mouvante et d’une précision sonique qui va crescendo au fur et à mesure que l’on grimpe dans les aigus – un bassiste serait capable de ça ? Dans le peu d’espace qui lui est dévolu pour jouer – lors de concerts particulièrement survoltés dans lesquels le duo est piétiné par un public qui n’est même pas retenu par des barrières – Brian Gibson doit trouver une pédale d’effets à la hauteur des cathédrales agressives qu’il charrie. Le batteur, quand à lui, est tout bonnement possédé et les formats ouverts que proposent la majorité des titres lui donnent le pouvoir d’en découdre avec touts la personnalité survoltée dont il est capable. 

Le résultat du travail qui reste souvent simplement le fruit d’improvisations autour d’un seul gimmick offre un véritable challenge pour l'auditeur. L’intérêt pour leur musique est même décuplé par les contraintes- structures, formats assez courts - même Transmissionnary fait preuve d'intelligence plutôt que seulement d'endurance. Les quelques paroles devinées et englouties par le mixage et les échos renforcent la sensation qu’il s’agit de pièces qui gardent une lointaine parenté avec du rock’n roll.

Générant un véritable changement chimique dans le corps de l’auditeur, le duo peut être assimilé à des lanceurs de sorts, des magiciens d’un nouveau genre ; des chamans technoïdes, des fervents guerriers dont le combat se situe dans cet espace restreint qu’ils tentent de recréer, à leurs risques et périls – c’est un spectacle qui nécessite de l’endurance, et, à un certain point dans la recherche de l’alchimie, du masochisme.

Atlas Sound - Logos




On avait laissé Bradford James Cox avec son groupe Deerhunter, qui a récolté en 2008 un succès important avec Microcastle. Un disque indé-pop dans la grande tradition, et notamment dans la lignée de My Bloody Valentine. Disque particulièrement homogène, Microcastle se déroulait avec une ferveur et une simplicité qui n’avaient d’égales que son évidence mélodique, et devrait se retrouver parmi les meilleurs travaux de la décennie – gardien de cette flamme là, celle des marginaux pour qui la musique est le véhicule du bonheur juvénile, de la sensation plutôt que de la confrontation. On retrouve sur Logos ce flottement qui caractérise l’écriture de Cox ; peu de torsions et de détours, peu de complications aussi ; finalement peu de surprises mais une vraie réussite.

La principale force de cette musique est son honnêteté, sa fidélité. Elle se développe lentement tandis que Bradford Cox gagne ses galons de vrai talent de la scène indépendante – ces fameux « indés » qui à l’excellente approximation qui pullulaient dans les années 1990. Aujourd’hui, les territoires musicaux occidentaux continuent de s’élargir, tandis que la scène New-Yorkaise fait en moyenne cinq bonnes découvertes par an – avec l’intrusion maîtrisée de sonorités africaines par Yeasayer, Akron et quelques autres - ou que la californie en appelle aux chants incantatoires et autres vibrations chamanes pour réanimer les Doors dans des formes infernales. Dans ce climat, l’aventure Cox peut paraître désuette, si ce n’était sa farouche – à défaut d’être vraiment remarquable – excellence. Ses héros : Ricky Wilson de The B-52’s et Laura Carter du groupe d’Athènes les Bar B-Q Killers.

 On le devine à cette révélation, l’atout de Cox est sa sensibilité ; il apprécie la musique des autres d’une manière totalement singulière, ce qui lui permet de régénérer ses influences avec ce même genre de sensibilité discrète et appliquée. Atlas Sound n’aurait pas pu mieux se nommer tants sa diversité est marquée. Projet qui est l’occasion pour Cox d’expérimenter davantage qu’avec le quintet Deerhunter, dont le son est désormais reconnaissable, Atlas Sounds est la somme des influences du mélomane et la preuve de ses aptitudes de musicien. Logos fait aussi montre du tempérament particulièrement ouvert et pacifique de Cox, qui n’hésite pas à inviter des amis chanter et occuper plus ou moins de champ artistique au cours de l’aventure – Walkabout, avec Noah Lennox, est presque complètement un morceau de Animal Collective, par exemple – mais constitue encore un sommet de candeur heureuse dans ce disque malicieux.

C’est par malice que Cox avance, en pleine lumière, quelque part plus engageant que Stephen Malkmus, chanteur de Sparklehorse dont le son ressemble beaucoup à ce qu’on entend ici. Seulement, Logos est ouvert et chaleureux, spontané et charnel – Cox empruntant au folk sensuel ce qu’il ne trouve pas dans sa propre intimité (Attic Lights). Sheila sonne comme un parfait morceau « indé », concis, et à la fois caressant et débraillé. Le titre le plus mémorable dans ce fouillis plutôt familier, c’est Quick Canal, neuf merveilleuses minutes en compagnie de Lætitia Sadier de Stereolab. C’est un morceau dont les bases se développent lentement, s’ouvrant sur un orgue rêveur et poussant l’auditeur vers le monde alternatif parfait, faisant disparaître ses craintes, ses appréhensions – parfois il nous semble entendre le son d’ouverture d’Echoes, le chef-d’œuvre de Pink Floyd. Bercés par les douces vibrations de cet indulgent sommet, on se demande ; que sera le prochain mouvement de Bradford Cox ? Logos, c’est le pas côté et l’élégance des chevaux sur l’échiquier. Mais c’est à Deerhunter, à la fois le roi et la reine de cette partie, d’annoncer le prochain coup.

Un disque gracieux, émouvant, équilibré, intelligent. Un travail qui permet à Cox de se déployer dans l’impitoyable monde de petits bricoleurs et de grands architectes, ceux qui sont, quel que soit leur échelle, remarquables.

  • Parution : 20 octobre 2009
  • Label : Kranky/4 AD
  • Producteur : Bradford Cox
  • A écouter : Quick Canals, Walkabout


  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.25/10
  • Qualités : poignant, varié

jeudi 12 novembre 2009

Devin Townsend - Addicted (2009)



Parutionnovembre 2009
LabelInside Out Music
GenreMetal, Pop
A écouterSupercrush, Resolve, Numbered
/107
Qualitésludique, puissant


Etrange vision que celle de Devin Townsend, l’adepte de gros son à l’origine de cette longue expérience qu’est le Devin Townsend Project – inaugurée en 1997 -, en train de réenregistrer inlassablement les mêmes vocalises pour Supercrush, morceau-phare de ce qui constitue son nouveau disque. Non loin de lui, une cafetière que l’on suppose largement utilisée – Townsend, les yeux hagards, affiche une fatigue prononcée. Mais le musicien de chanter quelques mots, sans en avoir l’air, les faisant pourtant sonner comme s’il se donnait corps et âme à ce nouveau projet très personnel : Addicted, en créant ainsi l’un des rares moments épiques de ce nouveau disque. Cette séquence visible sur son propre site représente, il me semble, l’une des meilleures illustrations des coulisses de la création musicale contemporaine.

Cette vidéo donne le sentiment qui cristallise la principale idée derrière The Devin Townsend Project ; c’est le labeur d’un homme travailleur qui prend seul les décisions, et qui, même s’il est adulé pour l’apparente aisance de son talent, passe du temps à tenir chaque nouveau projet à bout de bras, avant que son groupe - monté pour l’occasion sur Addicted - , n’y ajoute sa patte. L’essentiel avec un nouvel album de Townsend est de savoir où il a voulu nous mener, quel concept, quelles vibrations il va tenter de partager avec ses auditeurs. La constante jusqu’à présent ; ses guitares et effets si singuliers. On aurait cru le nouveau Mastodon maculé de cette influence.


Même la participation de Anneke van Giersbergen, ancienne de The Gathering, sert pour commencer la vision très aiguisée de l’artiste. Dans cette quadrilogie dont Addicted constitue le deuxième chapitre, Townsend souhaitait une voix féminine pour compléter un supposé aspect narratif. Ainsi, le processus de création découle toujours d’une réflexion très appuyée de forme plutôt que comme le jeu d’opportunités d’où jaillirait un échafaudage aléatoire. C’est de la même façon que les deux prochains disques sont déjà préparés, pour, au final, donner quatre œuvres bien différentes les unes autres. Addicted sera sans doute la plus accessible des quatre, et ce malgré l’identité excentrique qui couve sous ses formats peignés.


L’un des plus remarquables disques du canadien repéré par Steve Vai le voyait construire, d’après la confection désintéressée d’une marionnette aux yeux en balles de ping-pong, une vaste comédie spacio-caféinée et hallucinante de virtuosité. Ziltoid the Omniscient – dont l’un des meilleurs morceaux, Hyperdrive, est réecrit ici et chanté par von Giersbergen - , il l’avait fait tout seul. L’extraordinaire section rythmique n’était qu’une boîte à rythmes. C’était en 2007, il y a à peine deux ans, et déjà Townsend a publié un nouveau disque, Ki, le premier de cette nouvelle expérience qui finira probablement avec fracas en 2010 – on ne veut craindre un nouveau coup dans l’eau. Ki dessinait un nouveau Townsend, moins instinctif, plus réfléchi encore qu’a l’accoutumée, et toujours capable de montrer son aisance à intégrer des styles datés à son propre son, extrêmement neuf – après l’intermède country était venu le tour d’un titre pseudo-rockabily.


La discographie du canadien est une harde sans cesse en mouvement, plutôt qu’une œuvre qui tente de trouver son chef. Cette voie ; un son lourd constitué de multiples strates de guitare électrique nourrie d’effets splendides ; cacophonie mélodique ; un chant clair puissant en ying, un cri de maniaque en yang. Les deux cohabitent avec bonheur et un souffle épique parfaitement ménagé. Et toujours, la double pédale ; même sur le titre Bend it Like Bender, supposé pop, il faut suivre. L’héritage de Strapping Young Lad, autre groupe de Townsend décrit parfois comme faisant la musique la plus violente du monde. Furieuse escogrifferie jouissive ; et le canadien à l’exigence débridée, toujours grimaçant en photo, détestable mais tellement sympathique pour cela.


Addicted démarre par deux bêtes énormes, par une furieuse agitation. Les sonorités électro et le format répétitif de ces titres nous informent de la nouvelle direction prise par Townsend sur ce disque. Alors que Ki s’avérait presque progressif et globalement reposé, mais néanmoins sauvage, Addicted effectue un virage complet en proposant des titres massifs, limpides et efficaces. La forme policée du son, alors même que ces morceaux donnent furieusement envie de sauter dans tous les sens, peut décevoir. On attendra Bend it Like Bender, au refrain en crescendo excellent interprété par von Gierbergen, pour se faire une raison ; si Townsend a délaissé l’épique et les terrains sacrés qui ont vu naître de véritables pièces comme Earth Day, Triumph ou Deep Peace, on retrouve l’énergie dispensée dans Bastards, sur Ocean Machine (1997) mais restituée de manière compressée, et compensant en audaces mélodiques et en refrains ravageurs ce qu’elle a perdu en puissance. Addicted se révèle être un disque très divertissant et agréable à écouter, depuis le magique Supercrush jusqu’aux très denses Resolve ou Numbered.


Album de rock au fort optimisme – cette fois, Townsend a décidé de ne pas donner à la puissance de son travail les brides du cynisme, s’amusant simplement à s’aventurer avec von Ginsbergen et ses jeunes comparses aux frontières du jeu, de l’exigence mélodique et des acquis sonores que l’artiste a accumulés depuis quelque quinze années et onze disques - . Ou comme il le dirait lui-même : guitares lourdes, gros refrains et rythmes tueurs. La tenue de l’ensemble qui rend le disque particulièrement plaisant et long à épuiser.

Dead Man's Bones - S/T. (2009)



Parution : Novembre 2009
Label : Anti-
Genre : Alt-folk
A écouter : My Body's a Zombie for You, Lose Your Soul, In the Room Where you Sleep

7.25/10
Qualités : habité, rétro, self-made, original

Issu d’une collaboration à la sauce Hollywood alternatif entre une star de cinéma, Ryan Gosling (Drive), son pote Zach Shields et une chorale d’enfants du Silverlake Conservatory of Music, l’album sans titre de Dead Man’s Bones est tellement curieux et excentrique, avec une genèse comme un film de Ed Wood donnant un music hall à Broadway, qu’on ne peut s’empêcher de penser à un disque unique, un dead end – cul-de-sac - en quelque sorte. Une surprise d’automne qui s’avère suffisamment complexe d’un point de vue musical pour tenir face aux « vraies » formations – Dead Man’s Bones est un travail multimédia (supporté en concert par un spectacle de marionnettes) plutôt qu’investi seulement dans le son comme un groupe classique.

Effectuant une première date de sa tournée dans le théâtre de marionnettes du vieux Bob Baker – le plus ancien de tous les Etats Unis, à Los Angeles -, le groupe ne lésine pas sur les moyens les plus alternatifs – ce qui ne veut pas dire qu’il s’agisse d’amateurisme, ces artistes savent bien ce qu’ils font - les enfants ont sur le visage peinture blanche et les yeux surlignés de noir pour mimer un parterre de morts-vivants plus attendrissants qu’effrayants - un sentiment qui peut être retenu pour le disque. Dans l’auditorium, des marionnettistes professionnels actionnent des pantins à l’effigie de squelettes burlesques. D’après Baker, c’est la préparation d’un spectacle prometteur. Les enfants, public privilégié de l’endroit, continuent de venir, avec la promesse de passer une heure « loin de leurs problèmes ». Parmi le public ce soir, cependant ; Devendra Banhart ou Gary Oldman, Dracula chez Coppola. C’est avant qu’un alcoolique annonce avec l’approximation joussive d’un Tom Waits révolu « une histoire d’amour et de mort ». Le spectacle peut commencer.

La production laisse apparaître des éléments insolites avec un sens de la mise en scène, et la construction du disque est en forme de fresque, pour progresser de l’ombre désespérée vers très titres où prédomine la mélodie sur l’humeur.

Toutes les images que renferme ce vieux théâtre, c’est déjà presque trop pour un disque. Signe d’influences profondes tirées du folklore américain, on trouve en survolant ce qui a été qualifié de « bande son de halloween » des réminiscences de Department of Eagles – indies classicistes aux compositions délicates qui font vivre eux aussi majoritairement leur son au crépuscule – à travers percussions à la main et arpèges rustiques (In the Room Where You Sleep) tandis que Gosling s’avère un crooner très capable. Les harmonies évoquent parfois Arcade Fire, lorsqu’un genre d’urgence tout à fait théâtrale transparaît dans la narration. Il y a les hantises que l’on trouvait déjà chez Soap and Skin, une sorte de fascination morbide comme expression naturelle, mais qui se transforme ici en l’espace de quelques titres en énergie sauvage et vivante.

Dead Man’s Bones est un nouveau genre de concept album, d’ou émane un puissant souffle artisanal. La production laisse apparaître des éléments insolites avec un sens de la mise en scène, et la construction du disque est en forme de fresque, pour progresser de l’ombre désespérée de Dead Hearts ou Buried In Water – c’est là que l’Autrichienne Anja Plaschg vient à l’esprit, tant ces premiers titres sont dispensées avec un doigté maniéré très européen – vers très titres où prédomine la mélodie sur l’humeur, comme Pa Pa Power, Lose Your Soul ou Dead Man’s Bones – celle donnant l’image d’un monstre de Frankenstein qui aurait la voix de Nick Cave. Werewolf Heart évoque Beck. Plutôt homogène quelques morceaux se détachent par leur forme plus directe et dispensant une énergie plus communicative que narrative. Fait rare pour un disque de rock alternatif : il n’y a quasiment pas de guitare.

L’utilisation des chœurs est sans doute ce qui rend l’album si différent. Répondant pour une part au plaisir que Roger Waters avait eu à faire chanter aux enfants d’une école « Hey, teacher, leave the kids alone » sur The Wall, Gosling leur donne du « My body is a Zombie for You » à chanter en chœur - dans un morceau proche de la pop baroque de Arcade Fire qui aurait croisé l’atmosphère moite du Berlin (1973) de Lou Reed - , musique à jouer sur les planches - ou « Like a Lamb in the Slaughter » sur Buried in Water. Des images pas vraiment appropriées, qui rendent toute l’interprétation plus ambigüe. Le chœur donne aussi dans les contrepoints aux harmonies de pop de chambre de Pa Pa Power par exemple. Echos et unissons donnent cet aspect vibrant et amusant sans quoi Dead Man’s Bones n’aurait été que joliment tourné. Ces chorales en font un travail du cœur, avec ses approximations. Et l’ensemble est une musique d’intérieur, habitée.

Lose Your Soul a peut être quelque chose de plus, un spectre de cendre dans cette voix ici particulièrement bien établie et entêtante. « I Get Up ! » ponctuent les enfants, tandis que le clavier propulse les couplets vers une évidence mélodie plutôt dénigrée jusqu'à ce point. 

vendredi 6 novembre 2009

Queens of the Stone Age - Songs for the Deaf


Si Lullabies to Paralyse (2005) était la fin de la route, la perte dans d’improbables bois aux sorcières balayés de brumes et de vapeurs (remontant en fin de matinée avec le soleil), Songs for the Deaf raconte la virée un tantinet old-fashionned – d’un côté, Queens of The Stone Age est en train de devenir une formation hard-rock trop crédible - qui précéda cet égarement infernal. Au volant : Josh Homme, le « géant roux », au mieux de sa forme, avec sur le siège passager le bassiste chauve Nick Oliveri, et sur la banquette arrière, le plus chevelu Dave Grohl ex-Nirvana, et enfin le troubadour ténébreux Mark Lanegan – vous l’entendrez sur Hanging Tree par exemple.

A quoi bon chanter pour les sourds ? C’est à cette question que ce disque épique va répondre. Est sourd à la raison qui veut bien entendre Songs for the Deaf. Alors que Rated R (2002), le précédent disque de Queens of the Stone Age, était encore underground, même s’il s’est bien vendu aux états Unis, le groupe touche ici plus fort en secouant les radios avec un premier extrait hallucinant d’efficacité – No One Knows et son riff dantesque. No One Knows est un titre ivre et embrasé contre la soumission sociale et intellectuelle – les drogues, c’est si mauvais ! diront les auteurs de Feel Good Hit of the Summer - , mais c’est bientôt tout l’album qui se transforme, sans besoin de substances, en trip tout feu tout flammes, comme l’odyssée américaine vue à travers un rétroviseur cassé.

Queens of the Stone Age est à la musique – Stoner rock pour être précis – ce que le fantasque Terry Gilliam est au cinéma. Un colporteur de projets tellement ambitieux et imposants, à leur manière – toujours inexplicablement barrée -, qu’ils laisse les autres raconteurs d’histoires du moment disparaître dans le rétroviseur.

Le casting de Songs for the Deaf permet de donner vie à son concept ; une heure de route droite et sèche, de soleil insolent qui fait bientôt sortir de leurs gonds les quatre stars du combo. Ce casting comporte un certain nombre d’animateurs radio (dont Jeordie White, bassiste et plus si affinités de Marilyn Manson) qui font monter la sauce - piquante, forcément, on parle de préparation mexicaine – tantôt en espagnol - deuxième langue en Californie, même dans ce coin de désert – tantôt en anglais. Vraiment étranges parfois, ils font globalement sourire comme de stupides moqueries de l’empire radiophonique américain puisque tout a vocation à fonder un empire dans ce foutu pays) – « Clone radio, The station that sounds more like everybody else than anybody else » - et sont censés, selon homme, donner de la fluidité au disque.

De nombreux morceaux de Songs for the Deaf dérivent des désert sessions, ces exercices d’enregistrement qui rassemblent le groupe et ses invités ( PJ Harvey y a participé). You Think i Ain’t Worth a Dollar, but i Think Like a Millionnaire est le titre d’ouverture des volumes 5 et 6 – car toujours fournis par paires – de ces sessions. Pour en rester à ce premier titre extravagant, il a peut-être déterminé un autre groupe de stoner proche de Homme, Millionnaire, à emprunter ce patronyme. Hanging Tree vient quand à lui des volumes 7 et 8.

Le son, quelle que soit la fréquence, est excellent. Quelques crachouillis renforcent l’aspect un peu vieillot de certaines rengaines – l’agressivité débridée de Six Shooter et ce qu’elle doit au punk daté. Les guitares sonnent comme les quatre cavaliers de l’Apocalypse sonore, croisant le véhicule où nous sommes embarqués à pleine vitesse, dès You Think i Ain’t Worth a Dollar... Les voix évoquent ce qu’il y a de plus dégradé et maniaque, à commencer par le falsetto de Homme sur First it Giveth – la fin d’une trilogie d’ouverture mordante. Plus loin, Hanging Tree et Go With The Flow bastonnent, dos à dos. Nous sommes bien terre hard-rock, et nous y sommes enfoncés avec un sérieux jamais effleuré sur les deux précédents disques du groupe.

Quelques salves impitoyables (Songs for the Deaf), et on perd un peu les pédales. S’il y a bien un reproche que l’on pourrait faire à ce grand œuvre, c’est d’être franchement fatiguant par moments, à force d’alterner morceaux plus conventionnels et plages de sable kaléidoscopiques comme Songs… Pas d’échappatoire à cette fichue route, à croire qu’on a à nos trousses quatre malfrats à qui l’on doit 200 000 dollars sous peine de castration après une mésaventure à Las Vegas. Obligation de conduire, jusqu'à la dernière note. (Après apprivoisement de ses excentricités, le processus s’inverse ; obligation de relancer le disque jusqu'au dernier mile). Il y a tellement d’urgence derrière la mécanique imparable de ce long disque, c’est une musique d’exaltés.

Même lorsqu’on nous suggère de fermer les yeux pour voir le ciel tomber (The Sky is Fallin), on continue d’avoir les yeux rouges et exorbités, l’attention étrangement capturée par le point d’horizon de la route, son improbable fin. On se met à regretter les sirènes des flics que l’on a abandonnés quelques miles après la sortie du dernier patelin. Et les klaxons des taxis à Frisco. Le désert, c’est dur.

Genre de mini-tragédie dans cet énorme prise garage, la sanité douteuse de personnages qui ne sont qu’a moitié joués – Nick Oliveri, le braillard sur Six Shooter est bientôt viré du groupe pour violences conjugales présumées. Josh Homme, quand à lui, joue comme quelqu’un qui cherche à se débarrasser de démons trop agités. A savoir : s’il a quelque névrose paranoïaque – le genre de celle qui conduirait un homme à qui tout réussit à s’isoler loin dans le désert pour enregistrer. Crainte, on se le dit, d’un artiste sensible et sur productif pour qui la civilisation signifie saturation de son inspiration. Quelques idées en forme de rochers suffisent. En reprennant Gilliam, c’est par le film Tideland que l’on peut entrevoir cette facette du groupe.

Les images sont plutôt, de ce fait, celles de rêves intéressants à psychologiser – on se souvient des monstres sous le parasol, il est question ici de sang dans une cuillère, plus généralement de paranaïa surjouée (Gonna Leave You) que, pour se référer une nouvelle fois à Gilliam, on identifiera à Las Vegas Parano, ce film dans lequel Johnny Depp et Benicio del Toro jouent d’improbables prophètes de la décadence à Vegas.

C’est parfois prendre des moulins à vent pour des géants (Don Quichotte, un autre projet de Gilliam avorté à grand fracas) que de faire tourner ces mécaniques plus que de raison. Tant pis, c’est d’éloge à la folie, mi-ironique mi-grosse mécanique, qu’il est question. Comme le bruit insistant du moteur qui, de plus en plus, râle d’agonnie, le disque devient élément lancinant qui habite votre corps, et votre tête de se balancer d’avant en arrière. God is in The Radio est profondément traumatisante, disons, autour de la troisième écoute.

Lorsque vous commencez à saisir toute la tragédie de ce voyage, tout ce que vous avez laissé derrière et qui importait davantage que vous ne l’auriez cru, l’atmosphère oppressante entre l’asphalte et tous ces inconnus que vous croisez, dissimulés derrières leurs pare-brises réfléchissants… Une situation insupportable, vous ne pouvez pas y accepter le silence, et remettez le WOMB – du nom de quelque radio citée - en route, une fois, deux fois. « You’re too stupid to realize yourselves » exulte la voix qui ouvre A Song for the Dead. Tandis que son riff effrayant tourne et vire dans divers shemas écrasants, que Homme se fait apôtre de la lobotomie, vous devez rire et pleurer à la fois, à demi hystérique. Ou seulement nostalgique ?

Heureusement, comme tous les grands disques, Songs for the Deaf permet aussi d’extérioser certains sentiments. On ne déteste plus tellement les personnes trop envahissantes après cette expérience.

Un disque qui laissera plus de séquelles à votre esprit que tout ce qu’a fait le groupe auparavant. Et populaire en Diable comme, quoi ? Black Sabbath ? Arrivés dans la cour du studio, à la nuit tombée, on se dit qu’on a bien laissé quelques neurones au bout de la fourche.


  • Parution : 27 Aout 2002
  • Label : Interscope
  • Producteur : Josh Homme, Adam Kasper, Eric Valentine
  • A écouter : You Think i Ain't Worth a Dollar, No One Knows, A Song for the Dead


  • Appréciation : Méritant
  • Note : 7.50/10
  • Qualités : groovy, intense
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