“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

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Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

mercredi 30 septembre 2009

Blk Jks - After Robots


La guerre fait rage autour des Blk Jks (Black Jacks). Dispensateurs d’une musique frénétique alliant rock progressif, dub, jazz, ska et musiques africaines, on les stigmatise maintenant pour avoir la prétention de Tv On The Radio, mais sans le talent particulier qui a fait le succès du quintet de Brooklyn ; obtenir une clarté de son qui n’était pas vampirisée par leurs audaces techniques, fabriquer de la pop véritable des morceaux avec un début et une fin.

After Robots ne fait pas cela, il est sans queue ni tête, c’est vrai ; mais tellement vibrant et surprenant que, dans sa prétention obstinée à embrasser le monde entier, il opère au premier abord comme un cocktail extraordinaire, sorte de The Mars Volta en moins agaçant. Le quatuor de Johannesburg, Afrique du sud (dont on a entendu parler à l’occasion du film District 9 ) publie là son premier disque, enregistré aux Electric Lady Studio dans l’Indiana, aux Etats Unis, dans des conditions qui ont sans doute terminé de les rapprocher de formations très en vue comme Akron/Family – un autre de ces groupes qui réfléchissent trop - et autres formations américaines qui mettent aujourd’hui de la world music dans leur cuisine.

Alliant une excellente technicité, des nombreuses références passionnelles et des moyens importants – dont une section de cuivres -, cela donne un disque qui est comme une bombe à plusieurs étages. Le problème selon qui en parle, c’est que même s’il fera forte impression à sa découverte, l’intérêt pour le disque ne durera pas à cause de son manque de ferveur mélodique et d’identité. Mon objectif est cependant de vous conduire à écouter ce disque au moins une fois ; alors vous serez libre d’y trouver ce que vous voulez.

Les solos de guitare électrique de Lindani Buthelezi y sont pour beaucoup dans l’attractivité de cet improbable melting pot. Parmi les ingrédients – groove, batterie rutilante et motifs psychédéliques – ils terrassent toute appréhension et procurent une excitation bienvenue. La rythmique tourne et vire avec une superbe toute à la gloire des styles prog et jazz. Un morceau comme Lakeside communique une énergie tout à fait extraordinaire, tout comme Taxidermy, faisant écho au travail de White Denim ; mais pourtant, et c’était un peu le problème du trio texan, c’est pour n’aller nulle part. C’est une attitude tout à fait rock en soi – privilégier l’instant, donner le maximum dans l’idée d’impressionner la gent féminine, etc – (encore quatre mecs, ce groupe, il est tant de le dire).

Mais voilà, il faut en régresser à ce genre de constats pour pleinement apprécier la musique des Black Jacks, et du coup on peut imaginer qu’ils auraient plus convaincu encore avec une harpiste Appalachienne en leur sein, ou quelque autre préciosité qui serait une façon d’être plus excentriques encore. C’est un jeu qui ces derniers prend son envol, celui qui voit quelques fortes têtes branchées et particulièrement douées techniquement abonder à la fois vers le psychchédélisme, le free-jazz, l’opérette et même la musique contemporaine ; et le jeu c’est finalement de se glisser avec plus ou moins de bonheur dans des peaux bigarrées mais pas pour autant efficaces. Et embrasser large – un jonglage linguistique s’ajoute à l’exercice ; Anglais, Zulu, Xhosa - n’est surement pas la meilleure façon de construire une identité cohérente – les Talking Heads (voir la chronique de Remain in Light). auraient une leçon à donner à quelques un de leurs admirateurs. Malheureusement, en rock, la longévité compte. Mais cet album permet tout de même de passer un bon moment.
  • Parution : 21 septembre 2009
  • Label : Secretly Canadian
  • Producteur : Brandon Curtis
  • A écouter : Lakeside, Taxidermy

{archive} Pixies - Surfer Rosa

Rien à ajouter à l'excellente chronique de Nicolas disponible à cette adresse :
http://www.albumrock.net/critiquesalbums/surfer-rosa-452.html

Et que je publie ici.

"On le sait, je le sais, vous le savez, les années 80 ont été pour le rock une période proprement calamiteuse. Lente agonie du punk, mort brutale de la coldwave, extermination du progressif, recul inexorable du hard rock au profit du metal (une bonne ou une mauvaise affaire selon les chapelles), cette décennie sinistrée n'a pas hésité à sacrifier un Ian Gillian (Deep Purple, ndt), un Roger Waters ou un Steven Tyler au profit d'une Madonna bitchy, d'un Prince fadasse ou d'un Michael "Aouhhhh !" Jackson. Pourtant, les eighties ont aussi engendré, envers et contre tout (et probablement de façon réactionnelle), quelques manifestes rock parmi les plus percutants de ces cinquante dernières années, et Surfer Rosa, premier coup de boutoir de ces allumés de Pixies, en fait incontestablement partie.

On se demande d'ailleurs bien par quel miracle un tel brûlot a-t-il pu éclore dans un contexte aussi désastreux. A y regarder de plus prêt, la solution semble uniquement tenir au hasard des rencontres, comme c'est souvent le cas lors de la genèse des groupes cultes. Si Charles Thompson (alias Black Francis) et Joey Santiago n'avaient pas été copains de chambrée à la fac (et accessoirement jammeurs du Dimanche), si Kim Deal n'avait pas été la seule personne à répondre à l'annonce des deux premiers pour jouer de la basse au sein d'un groupe de rock, si cette même Kim Deal n'avait pas sympathisé avec David Lovering, batteur et vieux pote de son mari, le jour même où elle convolait en justes noces, les Pixies n'auraient jamais vu le jour. C'est aussi simple que cela. Ce groupe n'est rien d'autre que la résultante d'une rencontre fortuite entre quatre très fortes personnalités que la fatalité a mises sur le même chemin. Comment imaginer sinon qu'un petit chauve énervé, un fils d'immigré Philippin taciturne, une laborantine susceptible et un électricien débonnaire aient pu s'associer pour engendrer l'une des formations les plus influentes de sa génération, sans laquelle Nirvana et les Smashing Pumpkins - entre autres - n'auraient été que l'ombre d'eux-même ? Comment expliquer sinon l'émergence de ce rock proprement unique, fusion improbable du punk hardcore de Hüsker Dü, de la pop des Beatles, du glam excentrique de David Bowie, du metal progressif de Rush ou de la folk de Peter, Paul and Mary ?

La folie des Pixies doit évidemment beaucoup à la personnalité pour le moins hors norme de Black Francis, à son goût pour les textes surréalistes, sa passion pour le catholicisme, sa fascination pour les déviances psychiques comme le voyeurisme, l'auto-mutilation ou l'inceste ; mais aussi et surtout à la façon qu'il a de donner vie à ses écrits, à son timbre de fausset sans cesse sur la corde raide, à ses soubresauts de voix imprévisibles et à ses hurlements féroces dignes du plus dangereux des aliénés. Mais réduire le combo au seul futur Frank Black serait une grossière erreur. Rares en effet sont les groupes à avoir su si bien capturer la singularité propre à chacun de leurs membres. Si Black explose le rythme des morceaux par sa diction chaotique et ses riffs cocaïnés, c'est bel et bien Kim Deal qui cimente la musique du groupe tant par ses lignes de basses alpaguant les mélodies que par ses chœurs d'une grande pureté, oasis de délicatesse dans ce royal bordel. Là-dessus, la puissance de feu de Lovering se révèle absolument nécessaire pour contenir les saillies détructurées de la guitare de Santiago, qui s'entortille sournoisement autour des autres instruments pour mieux s'en extirper sans crier gare en électrisant tout ce qu'elle frôle. Les lutins de Boston sont comme du lait sur le feu : brûlants et imprévisibles. Mais aussi - et surtout - fichtrement doués.

Avant de mettre en boîte ce premier album coup de poing, les Pixies pouvaient déjà se targuer de posséder une solide réputation dans le Massachusetts, principalement en raisons de lives échevelés dont ils s'étaient rendus coupables et qui leur avaient valu de décrocher la première partie de la tournée de leurs idoles, les Throwing Muse, en 1986. C'est lors de l'un de ces fameux concerts qu'un producteur du nom de Gary Smith les alpagua et se mit en tête les faire signer sur le champ chez 4AD Records, ayant immédiatement repéré leur énorme potentiel. Quelques semaines plus tard, dix huit titres furent mis sur bande aux studios Fort Apache en à peine trois jours d'enregistrement, réalisant la fameuse Purple Tape de laquelle furent extraits les huit morceaux de Come On Pilgrim, premier EP officiel du groupe. Si le boulot de Smith fut considéré comme satisfaisant par le quatuor, l'individu fut en revanche jugé trop regardant sur ses honoraires pour pouvoir être reconduit au poste de producteur sur le futur album. C'est alors que Ivo Watts-Russel, patron du label 4AD, se vit souffler l'idée d'embaucher à sa place un certain Steve Albini, obscur musicien hardcore à forte affinité indu, ex leader des vénéneux Big Black et accessoirement producteur à ses heures perdues. En matière de rock, les affaires sont parfois rondement menées, et de fait il n'a fallu qu'une seule soirée chez David Lovering, soirée aussi impromptue qu'alcoolisée, pour qu'Albini se lance dans l'aventure. Le lendemain, les Pixies étaient en studio, et Surfer Rosa vit le jour dix nuits et 10.000 dollars plus tard. Une paille.

Beaucoup de disques cultes se laissent apprivoiser sans effort, mais tel n'est pas le cas de l'album à l'andalouse dépoitraillée. Preuve de son jusqu'au boutisme sonore et de son atypie foutraque, Surfer Rosa choque, bouscule, dérange, et rejoint sur ce point le style extrémiste de Come On Pilgrim. En comparaison, Doolittle, son successeur, se révèle presque mainstream. La faute (si l'on peut dire) à une production made in Albini proprement radicale, misant tout sur un lo-fi incisif, ratissant les parties vocales pour les réduire au minimum vital, démultipliant le volume de la basse, acérant les giclées de guitares telles des lames de machettes mexicaines, et surtout plaçant la batterie au tout premier plan. De fait, la sonorité des caisses de Lovering sur cet album est tout bonnement herculéenne, il n'y a qu'à se passer l'introduction colossale de Bone Machine pour s'en rendre compte. Aussi lourde que brutale, aussi cinglante que massive, cette chappe de percussions fit rapidement la renommée de Steve Albini et fut l'argument décisif qui poussa Kurt Cobain à engager le bonhomme pour produire plus tard In Utero. De même pour Pure des Jesus Lizard, ou Rid Of Me de PJ Harvey. Mais le rendu technique de la galette n'explique pas à lui seul l'étrange ambivalence que l'on éprouve en l'écoutant, de cette ambivalence qui vous fait vous demander si, vous aussi, vous n'êtes pas en train de devenir complètement cinglé. Surfer Rosa a été conçu à l'instinct tant pour pulvériser les conventions que pour repousser les extrèmes. Ainsi en est-il de ces rythmiques punk complètement allumées, de ces chansons transpirant une démence aussi étrange qu'hilarante, mais aussi des éclats de voix hystériques de Black Francis et des grondements erratiques de la 6 cordes de Santiago. Il n'y a qu'à écouter les trésors de surréalisme déployés par des morceaux comme Something Against You, Broken Face, Oh My Golly! et Vamos (déjà présent sur Come On Pilgrim dans une version plus courte) pour prendre toute la mesure de ce disque hors norme. Le dernier titre, surtout, se pose en véritable manifeste pixiesien dans toute son excentricité, avec ses textes hispaniques sans queue ni tête, ses riffs dissonnants, sa batterie métronomique et son époustoufflant concert de hurlements copyright Black.

Puis, au fur et à mesure que les écoutes s'enchaînent, on se rend compte qu'il y a plus, bien plus qu'une folie incontrôlée chez les lutins de Boston. On y découvre des chansons, des vraies de vraies, avec des lignes mélodiques en béton armé, de petites rengaines rapidement expédiées (esprit punk oblige) mais qui n'ont pas leur pareil pour nous trotter dans la tête à toute heure de la journée. Et c'est à ce moment que l'on appréhende le mieux la place absolument primordiale qu'occupe Kim Deal dans la formation. Sur River Euphrates, par exemple, même si Black assure un show vocal assez délirant, les choeurs tendus et asphyxiants de la bassiste aimantent l'attention et tractent le titre vers des sommets insoupçonnés. Kim est également l'auteur (et la chanteuse) d'un petit bijou pop répondant au nom de Gigantic, jolie ritournelle sur fond de grosses guitares imposant d'emblée la marque de fabrique la plus fameuse des Pixies : couplets calmes et refrains puissants. Oui, ce schéma qui nous semble si galvaudé de nos jours, ce schéma ultérieurement vulgarisé par un certain Smells Like Teen Spirit, ce sont eux qui l'ont inventé. Quoi qu'il en soit, ce titre représente la seule contribution de Deal au groupe. Mais dans le genre mélodies imparables, Black Francis ne s'en sort pas trop mal non plus, merci pour lui. Que ce soit dans le pamphlet barge martelé avec toute la conviction d'un détraqué (Bone Machine), le brulôt alternatif au refrain incandescent (Break My Body), le gros délire d'adolescent cancanné avec passion (Tony's Theme) ou encore la ligne de guitare qui tue transportant un duo vocal en apnée (Brick Is Red), la fibre musicale du chauve fait déjà merveille. Et puis il y a Where Is My Mind, le tube le plus connu du quatuor (bien aidé en cela par son apparition dans la BO de Fight Club), superbe morceau inspiré à Black Francis alors qu'il faisait de la plongée sous-marine à Porto Rico et qu'il s'étonnait de l'absence de réaction belliqueuse des poissons dont il dérangeait l'habitat. Placé en plein milieu de l'album, tel une bouée de sauvetage lancée à l'auditeur en détresse, il offre un instant de répit et de contemplation dans tout ce foutoir sonore grâce à la limpidité de son hymne électrique et à ses choeurs évanescents.

A sa sortie, Surfer Rosa fût un flop commercial assez retentissant, et ne fut distribué dans un premier temps qu'en Angleterre avant que Rough Trade Records ne sorte l'album couplé à Come On Pilgrim aux Etats Unis - c'est d'ailleurs sous cette forme duale qu'on peut le trouver actuellement dans le commerce. Pourtant, le disque n'est pas longtemps passé inaperçu parmi les rockeurs, c'est le moins qu'on puisse dire. Il représente la meilleure carte de visite que pouvait se fabriquer Steve Albini pour démontrer l'étendue de son talent de producteur. Kurt Cobain lui-même affirma que la sonorité de l'album, sa dynamique novatrice et cette alliance entre gros son et mélodies pop avait eu un impact très fort sur la genèse de Nevermind. Quant à Billy Corgan, il a trouvé dans cette galette la motivation suffisante pour franchir le pas et lancer ses Smashing Pumpkins sur les rails. C'est dire si le premier album des Pixies a frappé fort là où ça faisait mal, réalisant une agression aussi barrée que joviale, aussi percuttante que jouissive. Un véritable sommet du rock alternatif, et la parfaite définition d'un abum culte, en quelque sorte. "
  • Parution : 21 mars 1988
  • Label : 4 AD
  • Producteur : Steve Albini
  • A écouter : Bone Machine, Where is My Mind, Gigantic, River Euphrates, Something Against You

{archive} Mazzy Star - She Hangs Brightly (1990)



Voir aussi la chronique de So Tonight That i Might See (1993)

Voir aussi la chronique de Bavarian Fruit Bread (2001)
Voir aussi la chronique de Through the Devil Softly (2009)
Voir aussi la chronique de Rainy Day LP (1984)
Voir l'article sur Hope Sandoval

Le premier album de Mazzy Star est largement porté par le songwriter et producteur David Roback, ancien membre des groupes Rain Parade, Clay Allison et Opal. C’est de lui que vient cette mise en lumière romantique et lunaire, et on ne peut que saluer la manière qu’il a de retranscrire ces obsessions stylistiques (Beatles, country, Velvet, Doors) dans un écrin qui vit de la voix fraiche et détachée de Hope Sandoval.


She Hangs Brightly est le premier disque de ce groupe Californien quasi mystique, pour ceux qui le connaissent. Kurt Cobain citait ce premier album parmi ses préférés – aux côtés d’autres par REM, Mudhoney ou Neil Young, etc., et c’est facile de voir pourquoi. En effet l’attitude de Sandoval est assez similaire à celle de Cobain, à savoir une désinvolture inouïe non pour rejoindre une quelconque hype, mais parce que ce sont des artistes pour qui la musique ne demandait jamais de devenir quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes. Et Sandoval était là bien avant Banhart, Cat Power et autres dogmatiques – qui même eux paraissent bien artificieux en comparaison. Elle était là avant que la musique Californien ne soit si pétrie de courants et de modes, semble t-il en marge de toute philosophie de mœurs, totalement libre. C’est cette liberté que l’on sent sur She hangs Brightly, en premier lieu.


L’album ne contient pas d’instant dramatique ultime comme son successeur, So Tonight That i Might See (1993), qui a au moins Into the Dust, voire Fade Into You, pour s’assurer de devenir un certain genre de classique. En 1994 Kurt se suicide et c’est peut être ce qui conduit Mazzy Star et Sandoval à arborer dans une pose presque caricaturale – toutes lumières éteintes, ombres glissantes et cheveux en rideau – toute la mélancolie du monde. Nous sommes donc en 1990 avant que l’humeur du rock ne s’assombrisse pour de bon – ensuite paraîtra The Downward Spiral de Nine Inch Nails, et même Automatic for the People, Rage Against the Machine ou Nevermind n'ont pas encore vu le jour. She Hangs Brightly est un petit miracle de candeur épargnée par les poses et évitant les catégories, et l’occasion pour la chanteuse alors (et encore...) peu reconnue de faire ses preuves. Les talents de David Roback ont quant à eux été déjà pleinement reconnus, et il illustre ici sa propension à emprunter des méthodes anciennes et à les faire fonctionner à nouveau ; un genre de vent country souffle sur Ride It on, Free, Taste of Blood et Give you My Lovin, tandis que l’excellente She Hangs Brightly est traversée par le bel esprit des Doors à leur début, qui jouaient The End (1967). Des morceaux résolument rock et délicieux comme Blue Flower sont piqués au Velvet Underground, mais il y a fort à parier que Lou ou John adorèrent ce que Sandoval fit du son qu’ils avaient inventé. Lou en particulier ne dénierait pas une attitude aussi détachée. D'un autre côté, l’album emprunte aussi aux Beatles période Revolver (1966) pour Be My Angel, conjurant ainsi le sort qui voudrait que les deux groupes précités ne soient pas mariables.


Halah, la chanson qui ouvre le disque et qui voit Hope Sandoval dire « Baby, I wish i was dead » est tout simplement magique. Débarrassée de la tension psychédélique d’autres numéros, ici Sandoval apparaît totalement nouvelle, donne le ton et les premières touches de ce qui va instaurer entre elle et vous un charme un peu sinistre, mais délicieux. She Hangs Brightly est ambigu et impalpable, mais tellement bien, lové en vous.

Parution : 1990
Label : Capitol
Producteur : David Roback
A écouter : Halah, She Hangs Brightly, Be my Angel

7/10
Qualités : envoûtant, psychédélique,sensuel

lundi 28 septembre 2009

Hope Sandoval & the Warm Inventions - Through the Devil Softly (2009)



Voir aussi la chronique de She Hangs Brightly (1990)
Voir aussi la chronique de So Tonight That i Might See (1993)
Voir aussi la chronique de Bavarian Fruit Bread (2001)
Voir aussi la chronique de Rainy Day LP (1984)
Voir aussi l'article sur Hope Sandoval

OO
Atmosphérique, sensuel
Dream pop, folk rock

Hope Sandoval, si mes calculs sont bons, a quarante-trois ans. Pourtant, la discrète Californienne d'origine à demi mexicaine entretient son territoire avec la même nonchalance que par le passé. Sa légende et celle de son groupe, sont de celles qui, peu courues, en viennent au statut de culte. Ainsi, elle avait avec So Tonight That i Might See (1993) offert l’un des meilleurs disques des années 1990, mais attention ; on n’obtient pas si facilement une vue propice sur son magnifique talent. Il faut de la patience. Ses disques sont de ceux qui s’écoulent lentement au fond de vous jusqu'à vous paraître indispensables. Bientôt, il vous semble que sa voix tellement particulière, cette sorte de caresse vocale si intime, ne s’adresse parfois qu’a vous. Dans les subtilités d’articulations mélodiques repérées de vous seul, l’artiste vous fait signe.

La façon dont le mythe perdure aujourd’hui est simple ; sous-exposée dans les média, très peu présente sur scène, ne vendant quasiment pas de disques, il ne reste à Sandoval que le soutien d’une grande communauté qui écoutent et s’inspirent de sa musique, et cette faculté à avancer de manière ralentie, mais sans omettre de se renouveler. La naissance de son nouveau groupe en 2000 – comme pour attaquer le nouveau millénaire, ou pour en finir avec le pessimisme des années 1990 – était une excellente nouvelle. Le batteur Colm O’Ciosoig de My Bloody Valentine (référence répétée mais tellement, tellement immense) apportait sur Bavarian Fruit Bread (2001), le précédent album, un peu de témérité. Mais pour la plus grande partie, Hope nous déroulait son grand fleuve avec ce lit si distinct, aux influences somme toute suffisamment subtiles ; Velvet underground ou Bert Jansch en tête. La mélancolie du troubadour Nick Drake n’était pas étrangère au fort mystère qui entourait cette nouvelle Sandoval, à présent libérée du son plus pop-rock qui avait fait son succès. Douces comptines d’un autre temps se prêtaient à merveille à la voix susurrée de la chanteuse sensuelle, qui roulait dans une atmosphère de coton de belles pièces de dream folk, folk de rêve féerie mouvante mâtinée de cordes dont on apprécie le pouvoir hypnotique.

Through the Devil Softly arrive, comme une autre antiquité moderne de la part d’un groupe qui prend son temps. L’aura du groupe n’a pas changé ; d’ailleurs, il pourrait s’agir d’un projet solo simplement intitulé : Hope Sandoval. Car c’est d’elle, nul doute, que viennent les transformations d’un son qui finit enfin, après toutes ces années, à coller à sa peau. Du temps de Mazzy Star, elle écrivait tous les morceaux. Mais c’est aujourd’hui, dans les volutes sombres et intimistes de ce disque contemplatif, que l’on trouve le plus de sa personne et de sa solitude. Through the Devil Softly, à la fois doux et inquiétant, est celui que l’on attendait, qui révèle enfin ce que c‘est que d’être Hope Sandoval. Magnifiques ambiances dès les premières notes de Blanchard, dont les motifs se répèteront dans votre tête comme un écho ; For the Rest of Your Life évoque le meilleur de Portishead, caressant des contrées froides qui frisent la rupture avec le confort du sempiternel folk américain. Sur la plupart des autres plages, amenées par une instrumentation sublime, subtile et variée, par touches de doigts de fée, Sandoval réinvente ce genre musical que tant d’autres ont su s’approprier, tels Bill Callahan. Sets the Blaze est glacée, puis There’s is a Willow magnifique.

The Warm Inventions ont la capacité à aller au fond des illusions que sous tend l’imagerie épileptique de Sandoval ; loin de papillonner, le récit progresse lentement dans des lueurs en demi-teinte, plus proches d’un crépuscule enveloppant et bienfaiteur. Une nouvelle expérience que je ne saurais trop conseiller au casque, toutes lumières éteintes ; avec seulement la vue sur le dehors, le ciel et quelques pans de pelouse blafarde. L’abandon de soi est nécessaire pour entrer dans le disque, et comprendre la subjugation partagée, depuis la chanteuse qui conduit ces sublimes mélodies sur velours jusqu'à nous. Wild Roses, Thinking Like That ou Blue Bird se révèlent comme des bijoux qui n’attendent que votre attention pour briller. Quarante-trois ans, mais Hope Sandoval ne restera jamais qu’elle-même de plus en fidèle à ses aspirations, plus talentueuse par le passé, sans doute, à les respecter.



Hope Sandoval - Mazzy Star, etc.


Voir aussi la chronique de She Hangs Brightly (1990)
Voir aussi la chronique de So Tonight That i Might See (1993)
Voir aussi la chronique de Bavarian Fruit Bread (2001)
Voir aussi la chronique de Through the Devil Softly (2009)
Voir aussi la chronique de Rainy Day LP (1984)

Mystérieuse Hope Sandoval… Il est plus aisé de glaner des photos de la belle (dont certaines ont sans doute au moins vingt ans) sur internet que de trouver quelque biographie consistante à son sujet. C’est qu’elle n’aime pas trop se montrer, et ne semble pas soucieuse qu’il ne reste bientôt plus d’histoires, mais seulement des disques énigmatiques de sa carrière. Les histoires, amoureuses ou autres, sont bien vouées à disparaître. Qu’une relation se consolide ou se détériore, il n’est jamais bon de la faire évoluer en public, au vu et au su de tous.
Toutes les images d’elle, elle aurait bien raison de s’en moquer ; ce sont comme des icônes d’un autre temps, les images d’une autre créature, pas tout à fait elle. D’elle, on ne peut s’en tenir qu’à l’essentiel ; sa musique, même si, encore là, elle a le don rare de n’en dire jamais assez, tout en continuant à exercer une fascination méritée.


Au cours de la tournée pour son nouveau disque, Through The Devil Softly (paru le 29 septembre 2009 chez Nettwerk Records) après un concert à Los Angeles, plusieurs spectateurs ont demandé à être remboursés parce qu’ils ne l’avaient pas vue sur scène de tout le concert. Comme s’ils suspectaient qu’elle n’avait même pas fait le déplacement et que la performance s’était effectuée en play-back. Elle s’y trouvait, pourtant, mais nimbée d’ombre.
La mise en scène de ces récents concerts est habile à reconstituer de manière esthétique le sentiment de Sandoval quant à sa musique ; voire même son exigence artistique à ne donner à voir qu’une partie à peine suffisante de ce qui l’inspire et la fait avancer. Ce soir-là, il aurait suffit d’apprendre à ne pas la chercher ; de se laisser guider vers ce qu’il fallait vraiment être venu trouver, des sons de guitare aériens qui supportent sa voix un peu détachée. Surprise plutôt que d’être ennuyée, Hope Sandoval s’était défendue en ces termes : « Qu’est-ce que vous voulez regarder ? »


Hope Sandoval a grandi dans une banlieue est de Los Angeles, et elle a cette phrase pour évoquer la période : « Un endroit très rude… drogues, gangs. On vivait dans la rue la plus tristement populaire ». C’est peut-être la raison pour laquelle elle a cherché un échappatoire qui allait aussi devenir une façon pour elle de fonctionner, en quelque sorte ; la musique.
Sa tenue en retrait du public qui devait pourtant l’écouter a toujours été une condition de la survie de son art.
«Pour moi, l’expérience studio est meilleure », dit t-elle. « Live, je deviens très nerveuse. Une fois que vous êtes sur scène, vous devez tenir le public. Je ne fais pas ça. Je me sens toujours embarrassée de me trouver là sans parler au public. C’est difficile pour moi. »
Sandoval est non seulement farouche, timide, mais intransigeante, ne laissant jamais son audience faire mine d’en savoir davantage qu’elle. Au cours des années 1990, elle reste ainsi maître de son image, privilégiant dès le début des atours nébuleux sans renier les influences concrètes qu’elle partage avec son partenaire guitariste.
Ce partenaire, David Roback, a un riche passé musical. Il a notamment fondé Rain parade avec son jeune frère Steven dans les années 80, groupe psychédélique de la scène « underground » de Los Angeles aux côtés de Dream Syndicate, Green on Red, The Bangles et d’autres. Ils percent avec un premier effort très prometteur, après quoi Roback décide que le groupe doit cesser d’exister (en partie parce qu’il sortait avec Kendra Smith et qu’ils formèrent Opal ensemble).


David Roback avait d’abord produit la démo du duo Going Home, constitué de Hope Sandoval et d’une amie de lycée, Sylvia Gomez. Ce disque reste non-commercialisé à ce jour. Hope Sandoval admirait la chanteuse Kendra Smith (de Dream Syndicate) depuis son adolescence, et c’est justement elle qui reçut la première la démo de Going Home de la main de Sylvia Gomez. Smith faisait alors équipe avec Roback au sein du groupe Opal. Sandoval sera par la suite amenée à remplacer la chanteuse qu’elle admirait, au sein de son propre groupe. Il est rebaptisé Mazzy Star (Roback voulait un nom avec « Mazzy » dedans, et Sandoval avec « Star »…)
C’est à partir de là que se révèle la personnalité de Sandoval. Sa réserve, sa pudeur savent la mettre en valeur. Une affaire de tempérament, un aspect de sa personnalité qui est percé à jour par le fait qu’elle n’a pas le choix. « Je pense que n’importe qui, ou la plupart des gens, se sentiraient pareil. C’est étrange d’être sur une scène ou un plateau avec 300 ou 500 personnes qui vous regardent. Je suis nerveuse avant les concerts, la simple idée de jouer est stressante. Je n’ai toujours pas surmonté ça ». Tourmentée à un certain point, la chanteuse fait souvent allusion à « de nombreux problèmes dans [s]a vie ».
Il y a bien d’autres cas, dans l’histoire de la musique folk, de personnalités timides, la plus caractérisée étant peut-être Nick Drake, qui ne fit qu’une poignée de concerts ratés pendant lesquels il gardait la tête baissée sur son instrument et ne regardait presque jamais son audience. Chez Sandoval, cette crainte était soulignée par son refus de jouer le jeu de représentation qui caractérise la musique populaire ; où l’artiste doit non seulement exécuter sa musique, mais faire démonstration de présence et ce que Sandoval appelait « tenir le public ». La formule du duo avec Roback lui permit sans doute de surpasser un peu sa timidité, puisque la pression n’était pas seulement sur ses épaules mais autant sur celles de son partenaire. Mais elle ne laissa pas de côté ses principes.
Roback a souvent été perçu comme le complément idéal de Sandoval, non sans un brin d’humour ; aussi réticent qu’elle en interview (il dira : « si ça ne tenait qu’à nous, on ne ferait qu’une interview par album », ce qui n’est pas un concept inintéressant), évasif. Les journalistes, frustrés, arrivent avec quantité de questions qui n’obtiennent pas de réponses.


Hope Sandoval écrit toutes les chansons, et participe à l’aspect musical du Mazzy Star, on peut supposer, en lui donnant cette dimension étirée, aérienne que l’on retrouvera plus tard avec les Warm Inventions.
She Hangs Brightly (1990) posait les bases de Mazzy Star, et il s’agissait déjà d’un grand disque - Kurt Cobain le citait parmi ses favoris. Halah, le titre d’ouverture, le morceau-titre inspiré par The End des Doors ou Be My Angel (qui emprunte aux Beatles période Revolver) en étaient les moments forts. Largement porté par le talent de songwriter de David Roback, il apparaît comme un amalgame de folk, de blues, de country (sur Ride it On, Taste of Blood et Give you my Lovin) et de psychédélisme. Roback excelle à emprunter des méthodes anciennes à et à les faire fonctionner de nouveau. Blue Flower, par exemple, ressemble beaucoup à ce qu’on pouvait trouver sur le disque The Velvet Underground and Nico (1967). Il n’est pas impossible que Sandoval est par ailleurs été impressionnée par le Marble Index de Nico. Aujourd’hui, She Hangs Brightly est certifié Or aux Etats Unis.
Bien sûr, la voix de Hope Sandoval s’est faite repérer, comme appartenant à un monde bien différent de celui des groupes féministes qui sévissaient alors. Sans elle, il y a fort a parier que le son de Mazzy Star n’aurait pas été qualifié d’ « état brumeux post-coïtal ». Une autre façon de le dire, c’est que ce premier disque était fascinant parce qu’il était ambigu. Et sombre aussi. L’une des lignes sur Hallah dit : « Baby, i wish i was dead ».
Aux côtés des sorties de R.E.M., de Nirvana, de Pearl Jam et d’autres machines de guerre qui font le goût américain d’alors, So Tonight That i Might See (1993), leur second opus, a profité d’une aura de candeur et du fait d’être sans véritable étiquette. Se vendant de manière inespérée, il devient disque de Platine aux Etats Unis. Pourtant, ses créateurs, sans surprise, n’ont pas attiré l’attention sur eux. Sandoval faisait remarquer dans une interview accordée à Alternative Press en novembre 1996 qu’ils étaient « constamment en train d’écrire et d’expérimenter », ce qui laisse peu de temps pour la trivialité d’une tournée et encore moins pour le détour par la case promotion. Quand à leur maison de disques, Roback commentait avec désinvolture : « On ne parle pas beaucoup avec Capitol. On fait notre boulot ».
Cependant, cette désinvolture est à nuancer étant donné que le duo a tout de même pris la peine de faire réaliser un clip pour Fade Into You et continuera de faire paraître des singles. Steven, le frère de David Roack aura ces mots à propos du succès que Mazzy Star rencontre alors : « David est un bon artiste et un bon businessman. Il a trouvé une formule qui marchait pour lui. Il sait comment exploiter les qualités des autres ». Roback est de fait un bon guitariste, et puise son inspirations dans trente ans de musique populaire.


Le temps que leur hit Fade Into You met à passer sur MTV aux Etats Unis, ils le passent à Londres. Une fois rentrés au pays, c’est comme si rien n’était arrivé, ou presque. Le seul effet notoire ? « Ca a été un peu plus facile d’obtenir l’aide des autres », reconnaît Roback. Hope Sandoval tempère ; « Nous gardons les mêmes amis que nous avons depuis des années ». Des amis, qui comme eux, ne sont pas très loquaces, tels le guitariste de Jesus and Mary Chain, William Reid.
Difficile de savoir ce que pense le duo de l’exploitation répétée des morceaux de ce second disque. Into Dust, à elle seule ; dans le film Néo-Zélandais In My Father’s Den, dans le film Foxfire de Angelina Jolie, encore au cinéma dans Rails and Ties, puis reprise par Ashtar Command pour une compilation, remixée par John O’Callaghan, utilisée par Virgin Media dans une publicité en 2009, et enfin dans de nombreux épisodes de télévision ; House, Charmed, Moonlight… Et Fade Into You dans Alias, Gilmore Girls, Without a Trace, Lord of War, Roswell, etc. Le fait que ces deux titres en particulier apparaissent autant crée une situation surprenante ; de nombreuses personnes ont entendu la ballade Into Dust sans savoir à quoi elle se rattache. Et il est peu probable que Mazzy Star organise des séances de rattrapage.
Among my Swan paraît en 1996, avec son cygne blanc, quasiment iconique. Sandoval, qui coproduit cet album, commentera le titre ainsi : « Il a une signification. Je ne crois pas que ce serait grandiose pour vous ou pour n’importe qui d’autre. Je pense que ce que vous ressentez à son sujet est probablement plus important… » ou encore : « Ca fait réfléchir les gens. Je crois qu’il faut laisser les gens se faire leur propre idée. »
Dès la pochette, Among my Swan (« chez mon cygne ? ») est énigmatique. Bien que le duo s’entoure de nouveaux musiciens, il semble plus minimaliste que par le passé, mais aussi plus constant. La recette est pratiquement la même que sur les précédents disques, et le moins qu’on puisse dire c’est que l’évolution de Mazzy Star est tranquille. On les qualifie de duo de style gothique, à cause du romantisme évanescent qui affleure notamment sur les ballades Disappear, Flowers In December et All Your Sisters. Un extrait de cette dernière : "Gonna put something in you/ Make the devil feel surprised/All your sisters wanna fly/Around my golden sky." Plus rien n’est rock sur Among my Swan ; c’est un album spirituel avant tout, à la recherche de son propre équilibre. Quand à l’étiquette mélancolique, indéniable depuis le premier morceau de Mazzy Star, Roback s’en défend sur ces termes : « Je pense que l’une des plus plus fausses conceptions que les gens ont à propos de ce qui est désigné comme mélancolique est que c’est négatif ». « Je ne pense pas que les gens aiment écouter de la musique triste, ils aiment la délivrance qui vient après avoir écouté de la musique triste. ».


C’est dans les accents de la voix de Hope Sandoval, cependant, qu’il faut chercher la réponse au charme de Mazzy Star. Dans cette affection redoutable qui passe pour une pure langueur, et qui est son plus grand pouvoir. En interview, cette voix est monotone ; sur Fade Into You, le titre phare de sa première carrière avec Mazzy Star, elle dénote une confiance totale, mieux, un abandon tel que certains, à l’écouter, pourraient ne jamais en revenir. Séducteur, plein de réverbérations qui symbolisent de manière plus concrète l’attrait fuyant qui constitue l’approche de Sandoval à la musique.
La chanteuse semble complètement vraie dans ce qu’elle donne à voir, mais dans ce qu’elle retient aussi ; tout ce que ses disques en demi-teinte laissent en suspens, et qui peut les faire paraître mélancoliques ; on peut suspecter une dimension charnelle, physique qui n’est pas complètement assumée. Toujours cet aspect de représentation dont Sandoval ne joue pas – à l’inverse de presque tous les performers. Elle préfère suggérer l’étendue de sa sensibilité plutôt que de la trahir complètement. Il y a une part d’elle-même qui n’est jamais partagée, mais que l’on ressent pourtant à l’écoute de ces trois disques.

Mazzy Star est l’incarnation d’un nouveau genre de psychédélisme dans les années 1990. Clairement inspiré par les morceaux les plus étirés des Doors (The End…) il y a aussi sans doute un regard vers la scène shoegaze qu’a fondée My Bloody Valentine et de nombreux groupes en rupture avec le son lisse et plat des années 80. Pourtant, Mazzy Star entretient sa propre forme de platitude, de torpeur. C’est aussi une musique sombre, bien éloignée de tout les strawberry fields des sixties mais sans se priver de quelques moments de pop plus lumineuse et énergique. Le duo est aussi un spécialiste de la ballade langoureuse dont le pouvoir émotionnel est virtuellement sans limites ; Into Dust reste un classique qui se défie des comparaisons pour s’inscrire dans une tradition purement mystique et profondément personnelle. C’est ce genre de moments, sans équivalent à cette période et peu égalés de façon générale, que réside le prix de Mazzy Star. Dans la perspective de se diriger lentement vers un recueil confortable ; et qu’il soit question de la naissance de l’amour ou de mort inéluctable, l’effet est le même.
Les intonations vibrantes de Sandoval vivent indépendamment du contenu de ces textes ; mais la dimension intime de ceux-ci, bien que secondaire, est pourtant parfaitement accordée à ce que véhicule la musique. Oui, secondaire parce que Mazzy Star se passe bien de toutes les images fournies par l’esprit en travail de Sandoval pour ne vraiment se cultiver que sur les intentions et les non-dits essentiels ; ceux qui faisaient l’idée de départ, et donnent forme aux différents titres et aux disques. Les seules intentions de Roback et Sandoval, en décalage avec tout le monde ou presque, hors de toute prétention à prouver quoi que ce soit, suffisent sans que l’on parle de poésie urbaine et encore moins de poésie des sentiments. Les sentiments, Sandoval pourrait bien se passer de les traduire en mots. Le contenu de ses textes a toutefois été décrit comme « un amalgame entre anecdotes personnelles et tangentes imaginaires ».


Le magnétisme de Mazzy star, comme du futur projet de Hope Sandoval, est du en gtrande partie à ce que dégage la chanteuse. Son charme particulier est la première chose que l’on remarque, généralement, lorsqu’on commence à s’intéresser au groupe. La plupart des fans sont amoureux d’elle, sincèrement ou seulement pour avoir l’impression de la connaître mieux que quiconque, pour que l’expérience de l’écoute de ses disques soit une communion totale. Certains préconisent de l’écouter « seul ou en couple vers trois heures du matin », ou quelque chose dans ce genre. D’autres conçoivent que So Tonight i Might See est à écouter en faisant l’amour. Sandoval commentera cela aussi : « Le dernier journaliste qui m’a dit ça, je lui ai raccroché au nez et j’ai appellé mon manager ».
C’est peu dire qu’elle concentre les fantasmes d’une partie de son public. C’est là, dans sa voix, sur son visage plaisamment inexpressif que semble se jouer la viabilité de ses projets. C’est cette passivité, cette torpeur la relient de manière presque inavouée au subconscient de ses auditeurs. Sa voix a été perçue comme « particulièrement sexuelle, mais sans aucun désir ».
Dans un « Guide du rock alternatif » américain, une journaliste décrit Sandoval comme « morne à un point que peu ont égalé » « dégageant la passivité féminine mais pas grand-chose d’autre », « anémique émotionelle », ce à quoi l’intéressée répondra « Je pense qu’elle crée une image d’elle-même plutôt qu’une image de moi. »
L’attitude et le détachement de Sandoval est sa façon d’être, comme l’est sa timidité. C’est ce qui fait aussi la complexité de Mazzy Star.


Quant aux réactions des journalistes en général, Roback les commentera de cette manière : « [les critiques que l’on reçoit], ce n’est qu’un rêve pour nous. Ce n’est pas réel. On ne fait que de la musique. On la ferait à la maison si personne ne s’y intéressait, on la ferait aussi devant des milliers de gens. On ne demande aucune controverse, ni à être jugés, disséqués par des gens vicieux qui veulent vous descendre. »
En 1996, après la sortie de Among my Swan, le groupe Mazzy Star entre en sommeil. Un quatrième disque est supposé voir le jour dans quelque temps, mais Sandoval nous a appris à ne plus l’attendre à moins de cinq ou six ans d’intervalle. Elle fonde sa carrière en dépit de toute ligne de conduite commerciale qui la contraindrait à produire des disques auquels elle ne tiendrait pas. Alors qu’avec les quelques-uns qu’elle a sortis, elle peut prétendre vouloir se dissimuler derrière sans que personne ne puisse la trouver malhonnête.
Après que le groupe ait été mis en stand-by, la chanteuse va collaborer à des morceaux de Air, The Jesus and Mary Chain, des Chemical Brothers ou de Death in Vegas.


Le principe qui s’instaure en règle, pour ces trois disques et les deux suivants, est celui-ci ; tant que celle-ci fait office de présence, à peine plus, c’est déjà largement suffisant.
Le projet Hope Sandoval and the Warm Inventions, avec le batteur Colm Ó Cíosóig (d’origine irlandaise), de My Blooby Valentine, n’atténue pas le mystère. Inauguré en 2000, comme pour mettre derrière le pessimisme des années 1990 et attaquer le nouveau millénaire sous un autre jour.
Sandoval et Ó Cíosóig y jouent toutes les guitares, et privilégient encore davantage les atmosphères (selon Sandoval cela est dû en partie au fait qu’ils sont moins bons guitaristes que Roback), dans un style qui les éloigne un peu de Mazzy Star – sans que les empruntes chères à Sandoval ne s’effacent totalement. Pour Bavarian Fruit Bread (2001), ils invitent le guitariste folk mythique Bert Jansch (qui aurait inspiré Nick Drake notamment) à participer sur deux morceaux. Les sonorités priviligiées par l’ex-Bloody Valentine et les motifs de Jansch hissent Bavarian Fruit Bread à un sommet de beauté rare. Très agréable, il semble s’écouler avec nonchalance, et il a ses comptines sublimes (Around my Smile, Butterfly Mornings) et ses moments d’excitation sourde (On the Low) avant de se terminer dans la confusion avec Lose me on the Way. Cet album demeure suffisamment léger pour être écouté plusieurs fois, pour s’en impreigner. Encore une fois, les évocations puissantes de Sandoval dépassent ses talents.
En s’accompagnant d’identité musicales fortes, la chanteuse parvient à détourner une nouvelle fois l’attention d’elle-même. Elle sait que de cette manière, en tant qu’artiste, elle peut durer toujours. Le travail de ce nouveau projet progresse lentement, puisque le second disque, Through the Devil Softly (2009), est paru il y a à peine six mois.
On croirait que le temps n’a aucune emprise sur Hope Sandoval, maintenant quarante-trois ans. On voudrait qu’elle change un peu ; mais elle ne sait faire que ça. Ses chansons sont parfois interchangeables et souvent intemporelles, sans avoir l’air de rien. Qu’importe alors qu’il faille attendre longtemps, passer à autre chose et y revenir ; on y revient toujours, finalement ; c’est le genre de disque qui s’insinue lentement, et qu’on ne quitte jamais.
En 2010, c’est comme si les Warm Inventions dataient d’hier ; deux disques à part dans la production musicale américaine, deux albums qui sont comme une fin en soi plutôt que des étapes. Le groupe semble en effet vouloir ne produire que les chansons les plus abouties possibles – selon ses propres termes. Des tableaux hypnotiques. Sur ce dernier disque, il y a d’abord Blanchard ; ample, obsédante, elle donne le ton du disque, complaisant mais toujours adorable… et sombre.


A un journaliste qui demandait pourquoi tant de temps s’était écoulé entre le premier et le second disque, Ó Cíosóig répondait : « C’est comme quand vous faites un plat, que vous le goûtez et qu’il y a un ingrédient qui n’est pas là. Quand vous ajoutez finalement cet ingrédient, c’est lui qui fait tout... » La qualité de perfectionniste du musicien est peut-être tout ce dont Sandoval avait besoin pour s’épanouir davantage. En toute discrétion.


Bertrand Redon


Les extraits d’interviews proviennent d’un article paru dans Alternative Press, n° 99, novembre 1996.




Mazzy Star

Among My Swan (1996)

Hope Sandoval and the Warm Inventions

dimanche 27 septembre 2009

Queens of the Stone Age - Rated R (2000)




Parution : 22 juin 2000, réédité 2010
Label : Interscope
Producteur : Chris Goss, Josh Homme
Genre : Rock
A écouter : The Lost Art of Keeping a Secret, In The Fade, Better Living Through Chemistry


Note : 8.50/10
Qualités : fun, intense, psychédélique, groovy, hypnotique

Rated R a été qualifié de disque de « stoner rock », rock de drogués, à sa sortie en 2000, en partie à cause de Feel Good Hit of The Summer, dont les paroles sont sans équivoque : Nicotine, Valium, Vicodin, marijuana, ecstasy, and alcohol… c-c-c-c-c-cocaine ». Répété encore et encore. C’est le premier morceau du disque, une sorte de cri de ralliement. Mais l’autre raison, plus importante, est due aux origines du groupe, à leur penchant pour l’utilisation de riffs lancinants qui semblent vous tirer vers le bas comme un cercle vicieux de substances. Queens of the Stone Age auraient un sens presque obsessionnel de la ligne de guitare assomante et seraient enclins à explorer des états de conscience qui frisent l’épylepsie. Rated R est pourtant plus superficiel que ça, qu’on se rassure ; s’il est diablement séducteur, c’est parce qu’il s’agit d’une musique qui ne cherche pas à incarner un quelconque style, ni à illustrer un putain de mode de pensée. Alors, s’il y a bien un sens étudié de la répétition et de la précision sur Rated R, c’est en fond de plan ; les idées musicales sont portées à nu par la folie du bassiste-vocaliste Nick Oliveri et par le chant de crooner-capable-de-falsettos de Josh Homme. Les détours sont multiples ; In The Fade, par exemple, sur lequel Mark Lanegan envoûte. Pas étonnant que Homme ait toujours rejeté le terme de « stoner », à écouter ce disque iconoclaste et séducteur. 

On ne s’ennuie pas une seconde, entre tubes délirants – The Lost Art of Keeping a Secret, Monsters in the Parasol – et morceaux de bravoure seulement à moitié faints – Quick and the Pointless, Tension Head. Il y a de la violence en la personne de Nick Oliveri sur cet album, mais aussi une nostalgie, une humanité qui fait de Rated R un disque équilibré et intelligent. Et un sens progressif et pop qui était absent de tout ce qu’avait fait Homme jusque là : Better Living Throught Chemistry ou Auto Pilot permettent au groupe d’élargir leur marge de manœuvre. C’est un disque inhabituel dans ses sonorités, qui pourtant a tout d’un grand classique ; aucune faiblesse et une équipe de musiciens visiblement très soudés, un belle somme d’amitié – vivre à l’orée du désert Califoirnien crée sûrement des liens. L’édition 2010 apporte encore plus de profondeur à l’ensemble, avec des inédits (Ode to Clarissa, une reprise des Kinks, Who'll Be the Next in Line…) et des titres live capturés au Reading Festival en 2000 qui permettent d’écouter certains des meilleurs titres issus des deux premiers albums du groupe, notamment Avon et If Only – débarrassés de leur production. 

- Rated R réedité pour son 10 ème anniversaire, 2010

On ne peut pas parler de Queens of the Stone Age sans saluer le travail de Kyuss, son ancêtre en ligne directe qui fut l'auteur d'un disque branque intitulé Blues for the Red Sun (1992) par lequel il accéda à un statut de groupe culte, et sans doute aussi le travail de Chris Goss, le producteur et musicien derrière tous les albums des Queens et pas mal d'autres plutôt intenses. 
Goss est entre parenthèses le leader d'un groupe appelé Masters of RealityPine/Cross Dover est sorti en 2009. Véritable précurseur lorsqu'il fonda son propre groupe en 1988, Goss est critique lorsqu'il regarde le chemin parcouru par ses poulains. Il faut reconnaître que ces derniers temps, il manque aux disques de QOTSA l'effervescence qui caractérisait Rated R et Songs For the Deaf (2002), deux énormes claques qui dispensaient un mélange de sexe, d'insanité, de mexicanité et de série B avec la malignité des plus grands. dont le dernier disque,

Le disque éponyme paru en 1998 reprennait une formule déjà chauffée à blanc par Kyuss et d'autres, sans cesse portée à ébullition par les jams de dératés qui servaient de méthodes de composition à Homme et à son groupe, emportés dans un tourbillon de folie dont tous ne sortiront pas indemnes. Aujourd'hui, après un disque moyen, Era Vulgaris (2007), Homme laisse planer un sentiment de tyrannie sur les Queens of the Stone Age. Plus que jamais, le groupe, c'est lui ; seul Nick Oliveri, encore présent sur Rated R, était de taille à lutter, mais des problèmes de violences l'on écarté du groupe. L'âme de Rated R, ce qui lui donne le cachet de disque ultime d'une scène nécessairement marginale, malgré tout le succès commercial que les Queens peuvent avoir, c'est le mélange, l'alchimie. 

Littéralement, « a chest-beating energy, a confusing head trip, or a dissipating sadness » (Pitchfork) - Josh Homme préfère y évoquer des sentiments plutôt que des idées - ; musicalement, la rencontre de deux voix , celle de Homme et de Oliveri, et de quelques idées à tiroir trouvées à taper le boeuf avec plus de sérieux qu'on ne pourrait l'entendre. L'ambition de Rated R, à toutes les étapes, est palpable.

Les deux personnalités à l'oeuvre, Homme et Oliveri, sont en concurrence, et du coup non seulement le disque comporte son lot de titres énormes – Tension Head chanté par Oliveri... - mais l'ensemble est sinon cohérent, sinon régulier, d'une qualité constante – à l'an 2000 le rock prépare encore bien des chefs-d’œuvre… Côté ryhtmique, plusieurs batteurs se relaient aux fûts, avant que Dave Ghrol ne déboule pour le disque suivant. Mark Lanegan, l'épouvantail des Screaming Trees, fait une apparition... Chris Goss a produit pour lui Bubblegum (2004). 

Les Queens réussissent à faire de la musique d'initiés pour les masses, par un dosage habile de hard-rock et de références au courant musical amené par Goss. On se sent rapidement euphorique, même si l'objectif avoué est carrément de menacer la santé mentale de l'auditeur comme des musiciens eux mêmes. Comment des challenges brumeux se transforment en réussite totale, c'est la force de Rated R qui à certains moments est vraiment pathos, (Quick and the Pointless...) à la fois consternant et jouissif (Monsters in the Parasol). Ils semblent se jeter sur tout un tas d'opportunités à la fois, rechercher les révélations. 

Côté pochette, Feel Good Hit Of The Summer annonce : (AS) Adult Situations ; (C) Consumption ; (S) Illégal Substances ; pour Better Living Through Chemistry, c’est (V) Violence, (SE) Subversive Elements, (D) Disbelief, (R) Revenge. I Think I Lost My Headache provoque, à en croire un baratin inérent au discours volontairement abêtissant – et paradoxalement révélateur - des Queens of the Stone Age, des Paranoid Delusions ou une Blind Faith, foi aveugle. Les autres pièces sont à l’avenant. Bref, pour en revenir au début ou presque, on se sent en écoutant cette musique plus tolérant, indulgent et ouvert que tous les moites adorateurs de musiques hard dans les années 80 qui n’ont rien vu venir : cette vile transformation des mœurs, cette malsaine perversion d’Hollywood qui nous a conduit à David Lynch, à Johnny Depp et aux Queens of the Stone Age.

On dirait parfois que le groupe cherche à se saborder mais en réalité il grossit, ne cesse de déployer son arsenal sonore rugueux avec un groove monstrueux. Auto Pilot est le titre le moins inquiétant, quoique soit annoncé (A) Alcohol et (SD) Sleep Depravation. Après qu’une sirène de police de L.A. ait retentie, le morceau démarre dans un mid-tempo irrésistible. Un bon contrecoup aux tornades que sont Quick and the Pointless ou Tension Head – auquel se succède le doux Lightning Song. Leg of Lamb, Better Living… ou I Think i Lost my Headache jouent dans un registre moins violent mais peut être plus obsessionnel.



{archive} PAVEMENT - Wowee Zowee (1995)




OOOO
ludique, audacieux, attachant, culte
indie rock, rock alternatif


Pavement ? Années 90. Musique rock débraillée, morceaux au format libre et éclairs de génie mélodiques pour un groupe qui montrait une inspiration inépuisable dans le domaine. Avec leur son spontané et voix à contre-sens (Grave Architecture), le groupe a eu, à sa manière, une influence sur un grand nombre de leurs pairs ; Pavement, c'était une merveilleuse façon de démonter à nouveau les éléments de jeunesse et de fougue pour reformer à l'envi, au sein d'un environnement musical et culturel assez hostile à la nonchalance.

Après Crooked Rain, Crooked Rain (1994), Wowee Zowee montre un groupe au plus profond de leur volonté de rendre ce qui leur passe par la tête, comme un flot de musique et de conscience. On a un son ludique, amusant, et arrivés aux alentours du quatrième morceau, il est impossible de faire marche arrière. Les 18 morceaux s'emboitent avec une certaine folie, agencés ainsi par le chanteur-parolier Stephen Malkmus. La guitare y est l'instrument fétiche, comme sur Blackout, Grounded, Pueblo ou Flux = Rad, où elle remplace la voix dans des lignes plus extrêmes que par le passé. Le résultat est plus violent qu'auparavant ;  quelques courtes plages furibardes déboulent par intermittence ; Serpentine Pad, Brinx Job... Mais c'est sur les morceaux les plus lents que Pavement s'illustre ici en maître.  Half a Canyon et ses contrastes résume le disque, la ballade d'ouverture We Dance surprend, Motion Suggests Itself et ses claviers floydiens fait planer, Fight This Generation et son final sombre détonne. Cette diversité a le pouvoir de créer un grand disque, à mettre aux côtés de Evol ou de Doolittle par exemple ; rejeton d'une période sombre et musicalement très forte dans laquelle s'est développée la musique industrielle et les attitudes extrêmes sur scène. En marge il y avait Pavement.

Il semble que ce groupe soit né d'une plaisanterie, et c'est aussi pourquoi Wowee Zowee est leur meilleur disque ; trivial et provocant, sans focus, il parvient à déjouer la manne des intermédiaires pour arriver sans rien cacher aux gens qui vont s'en saisir. Par la suite, deux autres albums ont conduit Pavement à adopter un son et surtout un track-listing plus conventionnel (dès Stereo sur Brighten the Corners en 1997), et malgré encore quelques raisons d'en rire (Carrot Rope) le groupe n'était plus tout à fait le même. 

jeudi 24 septembre 2009

Red Sparowes - At the Soundless Dawn

Les Red Sparowes (moineaux rouges, en référence à T.S. Eliott), groupe de post-rock (Mogwai ; Sigur Ros ; Godspeed you ! Black Emperor ; Grails ; Mono ; Explosions in the Sky, etc.) musclé sont une formation expérimentée, même à l’aune de leur premier disque (deux musiciens d’Isis), qui travaille textures et sons dans un style virtuose de composition moderne, donnant à la musique sans voix une expression personnelle et foisonnante. Le groupe Californien affilié à Neurosis, Isis ou encore A Storm of Light, et signé comme eux sur le label Neurot Recordings, fait montre en 2005 avec At The Soundless Dawn de talents de composition tout à fait remarquables.

Ce genre musical aura tôt fait de détourner l’intérêt des critiques et du public ; et pourtant, c’est dans un souci constant de clarté, de beauté et d’ouverture au monde que le groupe progresse. Red Sparowes a un message et un filament poétique qu’il souhaite partager, une ligne de cohérence – signe de tout album post-rock qui se respecte - et pour cela, il fait briller le mieux possible tous les aspects du son qui, d’une pièce à l’autre, le caractérise de plus en plus. Un album de ce genre – d’une durée approchant ou dépassant les soixante minutes - sans motif peut s’avérer faible ; l’exercice est d’y apporter un constant renouvellement de forme. Sur le fond, le dessein est clair et ambitieux et les différentes étapes permettent d’illustrer ce message, de dérouler ce filament et, de surcroit, de multiplier dans la tête de l’auditeur les images les plus belles et parfois les plus opposées.

Ce qui fait l’intérêt de l’instrumental, c’est aussi la fulgurance et l’expressivité de certains instruments. La guitare en pedal steel (à plat) permet un grand apport d’expressivité à la musique. Utilisée entre autres par les groupes de rock progressif comme Pink Floyd ou Yes, elle participe à la construction des morceaux en leur donnant une touche plus construite ; comme l’orgue Hammond (Deep Purple) ou les Ondes Martenot (Radiohead), c’est un outil occasionnel et inoubliable dans la composition populaire moderne. Par l’utilisation d’instruments mélodiques comme l’orgue et le piano, les Red Sparowes empruntent une voie originale, produisant une musique puissante, contemporaine, très agréable. Les guitares conventionnelles sont également capables de grands riffs. Les ambiances sont variées, le groupe joue sur les contrastes avec une grande intelligence, ne laissant à aucun moment l’impression d’opérer en roue libre ; chaque minute apporte une mélodie ou grandit celle qui court déjà ; parfois on laisse un arpège s’installer mais sans abuser de longueurs (trois morceaux font moins de six minutes).

C’est une musique qui, en surface, explore diverses dimensions spatiales. En esprit, elle se concentre autour de l’idée d’une « sixième extinction » comparable aux grandes extinctions des espèces à la surface de la terre par le passé ; cependant, cette nouvelle extinction est causée par l’homme, et non par des éléments naturels. Il y a là une tentative de communiquer sur un plan métaphysique, une vision spirituelle qui est par ailleurs fortement présente dans une large part de la scène Californienne. Le format des pièces permet d’embrasser une large quantité d’éléments qui rejaillissent tôt ou tard dans les sillons que les Red Sparowes laissent comme une charrue dans la terre apocalyptique de notre époque. Constant en qualité et en inspiration, le disque ne lasse jamais, n’en déplaise aux détracteurs (je défendrai toujours Yes, par exemple) du genre rock progressif. Parfois menaçant (Mechanical sounds…) mais sans jamais devenir exagérément sombre, le disque rebondit et offre toujours, au sein de ses ambiances denses, de nouveaux crochets physiques ou volatiles. Une musique pour rêver. Surprenant et salutaire pour la scène indépendante, ce disque est l’un de ceux sur lesquels Neurot Recordings peut fonder sa réputation.

  • Parution : 22 février 2005

  • Label : Neurot Recordings

  • Producteur : Red Sparowes 
    genre : post-rock

  • A écouter : Alone and Unaware..., Mecanical Sounds....

mercredi 23 septembre 2009

The Walkmen - You and Me (2008)



Voir aussi la chronique de Lisbon (2010)
Voir aussi le portrait des Walkmen

Fantastique alchimie qui a conduit à cet excellent album qu’est You and Me. Le quatrième disque studio de ce groupe New-Yorkais est en effet une nouvelle confirmation de leurs talents, dans l’architecture flamboyante de morceaux à l’énergie fougueuse et aux guitares héritées du rock des origines. Bows and Arrows (2004) puis A Hundred Miles Off (2006) avaient déjà été particulièrement bien accueillis par la presse. Il devient urgent de s’intéresser à cette formation qui, en quête de perfection, ne cesse de s'en rapprocher, méthodiquement.


Les Walkmen sont responsables de chansons à l’efficacité presque fâcheuse pour leur carrière (ils ne revendiquent pas être une nouvelle formation de rock abrasif et rentre-dedans comme le suggère The Rat sur Bow and Arrows par exemple). Et si l’excellence leur nuit, apparemment, ils ne font rien pour améliorer cette réputation, puisque l’un des titres ici, In the New Year, est tout simplement l’un des meilleurs morceaux d’indépendant du nouveau siècle. Refrain inoubliable dû à une superbe mélodie, et la voix de Hamilton Leithauser qui prend une liberté rare.

Ce disque sophistiqué, flamboyant, calibré et varié n’a pas reçu l’attention qu’il méritait, chose hallucinante quand l’on sait le succès de formations comme les Shins ou les Strokes, pour ne citer qu’eux. On suppose que ce dédain est dû au manque d’agressivité commerciale du label Gigantic Music, et en France de sa branche Talitres Records (basé à Bordeaux). Mais c’est aussi sans doute inhérent à la discrétion particulière des musiciens, dont l’ambition n’est manifestement pas de vendre beaucoup de disques. Engagés dans un rythme de travail régulier (un album tous les deux ans), les Walkmen continuent tranquillement et patiemment de progresser, jusqu’au moment où, lassés d’autres rengaines, on avalera d’un seul trait tous les chapitres de leur discographie.


Au chant, Hamilton Leithauser a la voix puissante, aux accents Dylaniens, et dans ses cris évoque même le Roy Harper de Stormcock (1971) – un sommet dramatique. Furie de rythmes, de mélodies et d’instrumentations psychédéliques autant que de rock viscéral qui fait beaucoup avec peu (On The Water), les Walkmen ont la science de la belle ligne de chant, de la diversité, de la noirceur urbaine. Les inspirations rythmiques diverses, la variété des jeux de guitare semblent être celles d’un groupe qui veut tout embrasser. C’est ça, la ville ; se disperser pour mieux régner, multiplier les idées pleines de verve. Mais, d’un autre côté, un travail quasi-permanent à partir d'influences a permis aux Walkmen de donner à leur lyrisme quelques lieux communs – comme ces cuivres sur Red Moon.


Des morceaux intimistes au timbre étouffé qui évoluent en plages calmes (Long Time Ahead of Us, New Country) nous prouvent qu’a la manière d’une formation folk, les Walkmen travaillent à la précision de leur son, tentant au mieux d’offrir l’honnêteté – c’est une notion qui peut se retranscrire assez clairement en musique (écouter Caravan Girl) autant que le meilleur environnement pour son chanteur, très présent. Ils n’y a pas de règle qui préfigurerait la construction des morceaux.

Si One Hundred Miles Off s’avérait déjà particulièrement prometteur que ce soit au niveau des compositions ou de la production, You and Me embrasse plus large en diversifiant ses humeurs ; et le son, qui devient à la fois encore plus vaste et précis, est celui d’un groupe amené à jouer dans Central Park plutôt que dans le confinement d’une salle de concert. Jeu plein de souffle, traversé d’authenticité et de passion. Un plus : sur la vidéo pour In the New Year, on retrouve des images du Nosferatu de Murnau.


Hope Sandoval & the Warm Inventions - Bavarian Fruit Bread (2001)



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Voir aussi la chronique de Through the Devil Softly (2009)
Voir aussi la chronique de Rainy Day LP (1984)
Voir aussi l'article sur Hope Sandoval


Bavarian Fruit Bread est de ses albums qui jouent sur l’affect de l’auditeur en distillant une énergie étrange. Les pièces moelleuses, languissantes et un peu ténébreuses nous révèlent Hope Sandoval jouant avec le fantasme qu’elle provoque, depuis quelque quinze années, dans l’esprit de doux rêveurs mélomanes, amoureux de musique alternative profonde et de qualité – Hope Sandoval est l’ancienne chanteuse de Mazzy Star (avec David Roback), groupe culte des années 90 qui sortit trois disques – autant que de Hope elle-même, sorte de gracieuse aberration toute en douceur du regard et légère provocation. Mais aussi plutôt effacée, ce qui constitue un signe de grande personnalité étant donné le nombre de gens qui aimeraient la voir et l’entendre davantage. Depuis Mazzy Star, elle répète une formule mi-recyclage de morceaux du Velvet Underground, mi-empreinte personnelle (sensuelle, vaporeuse, parfois envoûtante). Seulement, là où Mazzy Star construisait des chansons plus musclées serties de la voix confiante de Hope, The Warm Inventions étudient, avec ce disque, en 2001, quelques morceaux de nuages, gagnent une tendance minimaliste, retrouvent d’anciens chemins pop et folk avec moins d’ambition, et livrent une belle tapisserie florale, vaguement inquiétante mais apparemment sans relief.


Pourtant, ce disque n’est pas sans saveur. Le batteur Colm O’Ciosoig est celui de My Bloody Valentine, et il apporte avec lui quelques bouts de fulgurances propre au quatuor irlandais (à découvrir de toute urgence pour ceux qui en sont encore à Nirvana). Un court instrumental (Baby Let Me) trahit la présence d’un MBV à bord, ainsi d’autres audaces (tronquer Drop après si peu de temps). Il est aussi co-auteur de Feeling of Gaze, On The Low et Around my Smile. D’un autre côté, on retrouve Bert Jansch, guitariste anglais mythique qui inspira Nick Drake Et qui illumine ici Charlotte et Butterfly Mornings. Magie des accords, sorcellerie vocale, mais surtout l’extraordinaire faculté à étudier une sorte de décantation musicale, à mélanger musique à rêveries avec paroles intimistes, à se projeter dans l’air sans que cela ne nécessite le moindre spectacle. L’énergie de Hope est là, dans l’air qu’elle respire et transforme en mots doux. Sa voix se fait plus caressante au cours du disque, pour parvenir avec Lose me on the Way à complètement nous subjuguer. On a quelques comptines extraordinaires (Around my Smile, Butterfly Mornings), morceaux enfumés (Clear Day), excitants (On The Low). Et la délicatesse du jeu répond enfin, dans chacune de ces étapes féeriques, au fantôme de voix de Hope.


La chanteuse entretient le mythe qu’elle a construit malgré elle, s’aventurant plus loin dans la méditation traînante et ajoutant davantage de belles pièces à celles qui nous ont longtemps hantées (Into Dust, etc.) tout en opérant avec une retenue qui nous laisse épuisés d’en vouloir plus. Il n’y aura pas plus, nous dit t-elle. C’est moi… Rien que moi. Soyons raisonnables, c’est bien assez. Ce disque est emprunt de la présence d’une artiste aux évocations puissantes, qui dépassent largement ses talents d’écriture ou de composition. Quelques mélopées qui durent toute la nuit dont elles ont annoncé le soir – à plusieurs reprises, on recommande d’écouter le disque « dans le noir » - signe d’œuvre enveloppante et délicate, qui peut souffrir d’une écoute distraite. On a le droit d’écouter Bavarian Fruit Bread au casque en marchant dans la rue, mais la seule impression que vous aurez est celle de se faire chuchoter à l’oreille des mots d’amante anglophone au bord du réveil. Album pour lorsque le soleil n’est pas tout à fait là, ou bien pas tout à fait parti ; Hope tient dans ses cordes une belle tranche de rêve californien. Ces jours ci, un nouvel album est à paraître ; huit ans ont passé, mais Hope sait toujours faire attendre. On se dit qu’elle garde le meilleur pour elle, comme un secret, et que le jour où cette fleur éclora…
Parution : 23 octobre 2001

Label : Sanctuary Records / Rough Trade

Producteur : Hope Sandoval, Colm O'Ciosoig

A écouter : Suzanne, Butterfly Mornings, Lose Me on the Way

7/10
Qualités : nocturne, sensuel, envoûtant
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