“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (76) soigné (76) groovy (69) Doux-amer (60) ludique (59) poignant (59) envoûtant (55) entraînant (53) original (52) lyrique (48) sombre (48) communicatif (47) onirique (47) élégant (47) pénétrant (46) audacieux (45) sensible (45) apaisé (44) hypnotique (42) attachant (40) lucide (40) vintage (39) engagé (35) intemporel (31) Expérimental (29) Romantique (29) orchestral (29) efficace (28) frais (28) intimiste (27) rugueux (27) spontané (27) fait main (26) varié (25) contemplatif (24) funky (23) extravagant (21) nocturne (21) puissant (20) sensuel (18) inquiétant (16) lourd (16) épique (11) Ambigu (10) heureux (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

lundi 20 décembre 2010

Girls - Broken Dreams Club (2010)



Parutionoctobre 2010
LabelTrue Panther
GenreRock
A écouterHeartbreaker, Broken Dreams Club
/107
Qualitéssensible, élégant
 Voir aussi la chronique de "Album" 
Voir aussi l'interview de Christopher Owens


Le premier disque de Girls, Album, laissait deviner un groupe dont l’énergie semblait provenir d’une angoisse, d’une pulsion de vie. Hellhole Ratrace, ballade parfaite et épique, clef de voûte du disque, exaltait ce genre de sentiment, un sens diffus, moutonneux au point de hanter les morceaux. Quelque part, la mélancolie de jeunes adultes qui repoussent le monde adulte. A l’exception notable du single Lust for Life – et Dieu sait qu’Owens aimerait y croire, à la luxure pour toujours -, du pastiche de Bowie God Damned ou du rock and roll Big Bad Mean Motherfucker, les autres morceaux évoluaient dans le même nuage.

Dès lors, la plus belle manière que Girls avait pour placer quand il le fallait un point d’orgue, était de produire un brouillard sonore à la manière des musiciens shoegaze – sur Summertime, Morning Light. En live cela devint la seule façon de terminer Hellhole Ratrace. La tension superbe qui caractérisait leur prestation et l’angoisse sourde sous-tendue par leur musique pleine d’un soleil d’hiver y  trouvaient la même échappatoire. L’impression cohérente qui se dégageait de ce disque venait apparemment du fond du cœur de ses deux principaux artisans, le chanteur Christopher Owens et le guitariste Chet « Jr » White, puisque qu’il n’y avait eu aucun plan particulier à l’enregistrement du disque – les 12 premiers morceaux composés ont naturellement trouvé leur place les uns à côté des autres sur Album. La plus grosse différence sur Broken Dreams Club – dont le titre Heartbreaker est arrivé en éclaireur cet été - est qu’il se donne un peu plus de moyens pour chasser, à la fois vers le passé – en allant presque imperceptiblement de l’avant - et vers l’avenir -  en se montrant particulièrement conservateur à l’esprit développé sur le premier disque -, la mélancolie et l’anxiété adolescentes qui envahissent le groupe quand ils en viennent jouer leur musique, et on le suspecte, du simple fait de penser à tout ça.

La relation d’Owens aux différentes femmes de ses chansons, la façon dont il écrit sur elles le font se sentir plus adulte ; superbes Laura, Lauren Marie sur le premier disque, dans lesquelles on le sent qui entame des réflexions, voir des négociations d’égal à égal. Il va plus loin sur Thee Oh so Protective One, le titre d’ouverture de ce nouvel EP, en déployant des trésors de confidence et de gentillesse, toujours dans un profond respect et avec une responsabilité, pour le coup, totalement adulte : "He'll never know about the times that you cried in your bedroom/About the times that you cried in your classroom/ About your mother or your father or the way you got your broken heart." La musique est la façon qu’à Owens de grandir. Il pourrait bien avoir conscience que les paroles de ses chansons sont les seuls mots qu’il écrira et qu’il prononcera à l’engager vraiment. En réalité, il semble croire tellement à ce qu’il enregistre aujourd’hui avec Girls qu’il fait en sorte de pouvoir s’y reconnaître le plus longtemps possible, malgré les expériences qui le transformeront. De fait, Broken Dreams Club peut prétendre à une richesse lyrique plus grande que son prédécesseur, et aussi moins de spontanéité.

Comme pour signifier cette accession à une meilleure compréhension du monde adulte qui leur pend au nez et qu’ils n’ont cœur qu’à repousser encore un peu, Broken Dreams Club sonne de manière plus professionnelle que son prédécesseur, et à aucun moment comme un disque adolescent – ce que Owens et White ne sont plus depuis un petit moment. Leur musique surf triste est maintenant parfaitement structurée, fleurie de cuivres et de guitares mieux maîtrisées et propres à leur nom. Cette plus grande place apportée à des instrumentations annexes, et cette meilleure mesure de l’espace sonore, est l’occasion de révéler un peu plus leur talent à l’écriture de superbes ballades. Le morceau titre est aussi bon que ce que n’importe quel songwriter d’exception a été amené à composer. On les a d’ailleurs trop souvent comparés aux Beach Boys. « I just want to get high, but everyone keeps bringing me down » chante Owens dans une tournure qui lui appartient totalement. Mais ne sonne pas comme de la musique de vieux : l’attitude cool est encore bien présente, dans mille petits détails, comme sur Substance – un nom qui évoque Joy Division – où Owens annonce le solo avant que la guitare ne démarre de manière nonchalante.

Des arpèges semblent se répéter qui font écho à leur travail passé – notamment sur Heartbreaker et sur le final Carolina, qui signifie, tout le long de ses huit minutes exploratoires, mieux que tout le reste la fin d’une période, en revenant sur les aspects les plus romantiques du son de Girls sans rien apporter de neuf. Une façon de mettre pour de bon tout ça derrière et de démarrer sous de nouveaux auspices différents.  Malgré tout ce que le groupe donne ici, ils sonnent comme s’ils avaient encore beaucoup plus à offrir.   


mardi 14 décembre 2010

Alain Johannes - biographie + Spark (2010)


Voir aussi chronique de Lullabies to Paralyze



Parution2010
LabelRekords rekords
GenreFolk-rock
A écouterEndless Eyes, Return to You, Make God Jealous
°°
Qualitéspoignant

A l’issue de Endless Eyes, première fulgurance de Spark (2010), on se dit que ça pourrait être la musique que Josh Homme a toujours rêvé de faire pour lui-même sans l’oser. Le disque d’Alain Johannes, un ami de longue date du chanteur des Queens of The Stone Age, promet un folk-rock exotique – car joué sur une guitare dite « boîtes-à-cigares », le genre d’instruments dont raffolent Josh et les musiciens barés de son Rancho de la Luna -  et des paroles hautes, claires intelligibles, mais écorchées au point de susciter, finalement, le mystère. Les harmonies sont impressionnantes, et le tempo entraînant. Cette chanson, qui, on l’apprendra plus tard, est adressée à l’amie défunte de Johannes, une grande dame, compositrice, chanteuse, musicienne hors pair, Natasha Shneider, est qualifiée par un internaute d’« intemporelle ». La conviction de Johannes, lorsqu’il chante, ne fait aucun doute ; refus de voir partir celle l’a accompagné pendant vingt-cinq ans avant de succomber au cancer, celle avec qui il a enregistré cinq disques au sein du groupe Eleven pendant les années 90 et au début des années 2000. Le morceau est aussi habité d’une humeur relativement sereine, un petit air de célébration et d’optimisme, de la fameuse « lumière au bout du tunnel » qui prend son sens jusque dans le titre du disque.
Alain Johannes est, en 2009, le quatrième homme au sein de Them Crooked Vultures. Son jeu et ses influences de flamenco relèvent en épices la formule finalement assez éprouvée des trois autres, mastodontes du rock qui s’offrent une virée ; Josh Homme, Dave Grhol et John Paul Jones de Led Zeppelin. Johannes n’est certes pas impressionné de donner un coup de main à trois de ses amis, lui qui, à travers sa carrière musicale, a croisé la route d’une quantité invraisemblable de musiciens respectés. Son parcours dans l’ombre de son ancien groupe sous-estimé ressemble à celui d’un guitariste de session aillant à peine le don d’attirer à lui la crème des rockers, ceux qui parviennent encore à produire du rêve quarante ans après Elvis.
« Tout a commencé lorsque j’ai aménagé à Los Angeles. J’ai rencontré Jack Irons au lycée et on a tout de suite commencé à jouer ensemble avec Hillel Slovak et Todd Strassman », confie t-il dans une interview réalisée par Lorène Lenoir pour New Noise Magazine (n°1). Ces noms ne vous disent rien ? Jack Irons va demeurer derrière les fûts au moment d’Eleven, et le manque de résonance de son nom est bien le signe des cruels abimes dans lequel le groupe a été placé depuis tout ce temps. « On a fait la connaissance de Flea qui, à l’époque, jouait de la trompette, et qui m’a demandé de l’initier à la basse ». Johannes est donc le professeur du bassiste des Red Hot Chili Peppers. Son groupe à lui s’appelle d’abord Anthym, puis What it This, avec lequel il gagne la faveur du public lors d’un concert où le groupe partage l’affiche avec les Red Hot. Après l’arrivée de Natasha Schneider dans sa vie, commencent les tribulations d’un groupe qui progresse au gré de ses envies. C’est, pour Johannes, les raisons de leur insuccès. « Nous n’avions pas vraiment la bonne mentalité pour cela. On faisait de la musique quand on en ressentait l’envie, pas parce qu’il fallait absolument sortir un nouvel album. » « A L.A., le truc, c’est qu’il y a beaucoup de beaux parleurs, qui vous font de belles promesses sur la liberté artistique, mais au bout du compte, c’est toujours pareil ; les labels sont là pour faire du fric ». Un coup de gueule farouche qui n’empêche pas Johannes d’apparaître comme particulièrement sociable. Lui-même pourrait bien être d’une espèce rare : un homme de confiance.


Johannes est le professeur du bassiste 

des Red Hot Chili Peppers.


Mais tout le groupe semble capable d’attirer la sympathie et de produire des rencontres. Lorsque Jack Irons fait une dépression à la suite du décès de Hillel Slovak, c’est Joe Strummer, le chanteur des Clash, qui le convainc de reprendre la route en allant le chercher à l’hôpital. Plus tard, si Eddie Vedder finit par chanter avec Pearl Jam – groupe au millions d’albums vendus dont il sera le leader – c’est grâce à Irons. Eleven se met sur ces entrefaites à assurer la première partie de Nirvana en alternance avec Pearl Jam, avant de rejoindre Soundgarden en tournée pendant deux ans. Malgré un second disque éponyme impeccable, plein de mélodies superbes et abrasives, et les voix si caractéristiques de Johannes et de sa compagne Schneider qui s’élèvent tour à tour, Eleven reste un groupe confidentiel. Avant de rencontrer les Queens of the Stone Age, Johannes s’occupe encore entre autres d’Euphoria Morning (1999), le disque solo de Chris Cornell (Soundgarden), que le producteur Daniel Lanois (Dylan, U2, les Neville Brothers, Neil Young) a laissé en plan.
Sa convergence vers le groupe de Josh Homme lui permet de qu’à mettre les pieds au très convoité Rancho de la Luna (le Noël estival des Arctic Monkeys en 2009 lorsqu’ils ont enregistré Humbug). Invité pour les volumes 7 et 8 des Desert Sessions, ces improvisations inspirées qui servent de base aux disques de Queens of the Stone Age et de joutes entre éminents rockers, Johannes en garde comme les petits anglais un souvenir puissant. « C’était incroyable, car le Rancho de la Luna est un endroit magique et j’ai rarement été autant inspiré qu’à ce moment là. » Le résultat : la chanson Hanging Tree qui figurera sur Songs For The Deaf (2002), l’un des disques emblématiques du rock des années 2000. C’est aussi Johannes qui remplace, à la demande de Josh Homme, le bassiste fou des QOTSA, Nick Oliveri. Sous sa main, le son du groupe prend une autre direction, plus macabre et sabbatique, qui traite les morts comme de mystérieux disparus. Lullabies to Paralyze est un disque psychédélique. Entre temps, il a porté secours au toujours envoûtant Mark Lanegan pour son disque Bubblegum (2004).
Johannes enchaîne donc les morceaux de bravoure jusqu’à la disparition de sa compagne, en 2008. Natasha Schneider incarnait avec lui cette entité aux résonances presque rituelles, ce groupe détonnant dans le paysage dans années 1990 et malgré un son très classic grunge en apparence. Il suffit d’écouter Towers, sur le disque éponyme du groupe, pour se convaincre qu’en plus d’avoir un sens invraisemblable de la mélodie, Schneider était dotée d’une voix puissante et inimitable que PJ Harvey, une autre amie du couple, a dû parfois lui envier. Celle-ci participe à un grand concert de soutien lorsque Johannes se retrouve en difficulté financière à la disparition de Schneider.  
On se dit que, si c’avait été l’inverse, lui disparu, elle aurait enregistré son Spark à elle, grandiose, peut-être encore meilleur. Si Spark est aussi bon, c’est que Schneider n’a jamais vraiment quitté le studio. « J’ai tout enregistré en quatre jours », souligne Johannes. « Je sais que ça put sembler fou, mais tout du long, j’ai senti en moi une inspiration totalement étrangère et pourtant familière. Je reste convaincu que Natasha m’a prêté main-forte, que son esprit planait sur moi, comme pour me dire que j’avais fait ce qu’il fallait avec ces chansons. » Il y a encore l’équivalent de deux entités créatrices dans Spark. Return To You laisse l’assistance bouche bée ; Make God Jealous va encore plus loin en donnant au deuil une noirceur sensuelle. La signature sur le label de Josh Homme, réactivé pour l’occasion, montre bien l’amitié et le respect que se vouent ces deux grands. « Le disque d’Alain incarne parfaitement ce pourquoi le label existe – la guerre contre la médiocrité assumée et une tentative non censurée de faire un grand bond sur la falaise musicale. Spark est une réflexion incroyable sur la remise en cause que l’on a lorsque un proche s’en va […] », dira Homme.
A écouter :

  • Reach Out (sur l’album éponyme)
  • Spark (Rekords rekords, 2010)
  • Lullabies to Paralyze (2005)

Cee lo Green - The Lady Killer (2010)


Chronique parue dans Trip Tips n°9

En 2006, Cee lo Green – de son vrai nom Thomas Decarlo Callaway - constate, un peu incrédule, que le single Crazy est en train de devenir un gros succès, dont le clip en forme de test de Rorshach se répand sur internet sans contrôle. Le morceau est extrait d’un disque de Gnarls Barkley – duo constitué de lui-même, musicien, producteur, chanteur acrobatique, associé avec Danger Mouse, un autre producteur et musicien hors du commun. Il décrit le contenu plutôt sombre du morceau et du disque comme « La façon dont vous plaisantez pour dire la réalité ». Jack White, d’un autre duo américain bien connu, les Whites Stripes, en fait son morceau préféré de 2006. Et Cee lo Green de reconnaître, sous l’influence du très cultivé Danger Mouse et alors qu’il se fait de nouveaux amis de tous bords, lui qui n’en a jamais beaucoup eu, qu’il écoute aussi bien ABC que R.E.M.
Avant Gnarls Barkley, Cee lo avait sorti deux très bons disques solo, Cee lo Green and his Perfect Imperfections en 2002 (qu’il décrira comme « un enchaînement de hauts et de bas […] qui symbolisent d’être en vie »), et Cee lo Green is the Soul Machine en 2004. Avec, toujours, la volonté de combiner le R&B moderne et la soul. « Ma schizophrénie créative […] est en réalité l’évidence d’un esprit très sain » se défend t-il de ceux qui ne comprennent pas sa révolution depuis le premier cercle de l’action vers un romantisme plus fantasque tel qu’on peut en faire l’expérience sur The Lady Killer.  
Enfant turbulent, Cee lo se dirige vers la musique influencé par les vieux disques soul et funk de sa tante, The Emotions ou Earth, Wind and Fire. Il tombe au début des années 1990 dans la culture hip-hop et rap avec le combo Goodie Mob à Atlanta. « La communauté, la culture, la couleur, la confrontation… » Une petite armée comptant huit membres, qu’il voit comme une prolongation de De la Soul, des Jungle Brothers ou de A Tribe Called Quest. Ils seront considérés comme des pionniers de la scène hip-hop Dirty South avec Outkast. Au moment d’enregistrer Soul Food, qui paraîtra en 1995, Cee lo Green a 18 ans et regarde sa mère mourir à petit feu alors qu’elle souffre depuis deux ans de paraplégie. « Et maintenant je passe le reste de ma vie à en faire une femme très fière », souligne t-il aujourd’hui. Il avait déjà perdu son père à deux ans.
Malgré son image de mauvais garçon, Cee lo est au sein de Goodie Mob l’élément réfléchi, sensible. « J’étais comme un verre d’eau froide, j’étais l’instant de clarté qui dit simplement « regardez, c’est ça qu’on essaie de dire ». Sa lucidité, son intégrité, sa modestie lui permettent d’avoir de nouvelles expériences, de continuer d’avancer malgré ses doutes. « Si je pouvais le supporter peut-être que j’arrêterais complètement. J’irais parler à mon chien. Mais j’ai heureusement quantité de choses à dire ». Le succès, il s’en est moqué lorsque ses deux albums solos, malgré le succès critique, n’ont pas rencontré un franc succès. Et St. Elsewhere a été une expérience délibérément amère, qui cachait bien son angoisse au détour de morceaux pop accrocheurs. D’où l’envie de Cee lo Green de se consacrer à un thème qu’il affectionne particulièrement. « Cee lo Green is the Lady Killer, c’est un titre caricatural, mais c’est vraiment un disque de chansons d’amour. Je suis plus « Lady Killer » quotidiennement, que je ne suis « Gnarls Barkley », si vous voyez ce que je veux dire. » En gros, il a envie d’être à la fois touchant et séducteur. Il réussit sur The Lady Killer avec la flamboyance de Freddie Mercury. « Jouez Bohemian Rhapsody aux enfants d’aujourd’hui, faites leur écouter. Montrez-leur les possibilités ». Produit entre autres par Salaam Remi (Back to Black de Amy Winehouse) et gonflé de la présence de quantité d’intervenants divers, The Lady Killer est un vaste projet conceptuel, couteux sans doute mais dont le résultat sur la brèche convainc aussitôt. Il est juste à la bonne distance entre débordements indigestes et vraies fêlures sentimentales. 
Cee lo Green a mis six ans pour terminer ce disque fleur bleue totalement assumé, amené par un premier single abrupt qui a refait l’effet Crazy. « Ca m’a pris trois ans pour trouver Fuck You. Mais dans l’intervalle, j’ai enregistré plus de 70 morceaux. Si je l’avais trouvé trop tôt, je me serais arrêté là… » Le clip de Bright Lights Bigger City, superbe dans ses claviers à l’ancienne et sa basse piquée à Billie Jean, rappelle les scènes du film Superfly ; et le son, immanquablement, la bande originale légendaire de Curtis Mayfield (en 1972, l’un des concept-albums pionniers de la musique soul avec What’s Going On de Marvin Gaye). Il y a aussi là une phrase excellente : « Sometimes you wanna go where everyone knows your name »It’s Ok ou Satisfied nous replongent dans les lumières de la soul Stax/Motown, Bodies est une sorte de référence à l’univers de Twin Peaks et les intros et outros à Tarantino. Please est un duo avec la toute jeune (21 ans) chanteuse belge Selah Sue, et Fool for You du Supertramp sous stéroïdes. Chaque morceau ou presque est mélodiquement imparable et richement référencé, avec une prédilection pour les soul classiques qui ont fait le succès de Winehouse en 2006.
Sous forme de petit films, déjà trois extraits à la décadence toute californienne, avec voitures de luxe et jolie filles. Mais tout cet appareil sied bien à Cee lo Green. Il se sert de cette folie comme d’un levier dramatique, rendant sa musique plus vivante. Dès le départ et cette phrase ridicule, « when it comes to the ladies i have a licence to kill » on sait que rien ne l’arrêtera. Comme pour d’autres à qui la formule a particulièrement bien réussi, pour lui moins n’est jamais plus.  A la fin, Old Fashioned est un numéro à l’ancienne dans lequel la voix légèrement nasale et très puissante de Cee lo rend les choses vraies et palpables une dernière fois. Cette voix gagne à tous les coups.

  • Parution : novembre 2010
  • Label : Elektra
  • Producteur : Salaam Remi, etc.
  • Genre : Modern R&B, Soul
  • A écouter : Bright Lights Bigger City, Wildflower, It’s Ok, Fuck You



  • Note : 7.25/10
  • Qualités : sensuel, élégant, attachant

vendredi 10 décembre 2010

The Walkmen


Voir aussi la chronique de You and Me (2008)
Voir aussi la chronique de Lisbon (2010)

Le quintet formé par les Walkmen paraît très conservateur, trop classique à côté de tout ce que la scène indépendante – et la ville de New York à elle seule – compte d’hybrides, de formules et de sonorités nouvelles. Leur patronyme à lui seul ressemble au titre d’un film des années 40. Leur chanteur élégant et guindé reconnaît s’inspirer de Elvis Presley, et leur son emprunte aux Sun Records ou de la country tout ce qu’il faut de piano droit et de guitares sorties d’amplis vintage… Sauf que ce groupe devrait logiquement être en passe de devenir un objet de culte, un modèle du rock indépendant qui le reste après dix ans d’existence, cinq excellents albums et quelques-uns des morceaux les plus classieux de la période. Un statut qui tient de leur longévité et de leur intégrité, au moment où beaucoup de groupes  remarqués ne sortent qu’un seul bon disque.


Vendant aujourd’hui leurs disques 2 dollars sur internet, et encore pour reverser l’argent à des causes honorables – la lutte contre le cancer – ils ont été guidés depuis le début par quelques principes musicaux et beaucoup de simplicité. Issus de la même ville, Washington , et de deux groupes distincts dont, pour trois d’entre eux, le presque tendance Jonathan Fire Eater,Walkmen en 2000. Ils débutent leurs répétition dans une ancienne usine de Harlem et enregistrent en analogique, peut-être sans ordinateur comme le préconise Jack White. Sur scène, lors de leur premier concert dans un pub de l’East Village, ils réussissent à caser un piano droit, un ampli basse énorme trois guitares et une batterie. Le succès qu’ils rencontrent les pousse à poursuivre l’aventure. Premier souhait : enterrer les sonorités rock banales de leurs anciens groupes, et, symboliquement les années 1990. ils forment les


C’est chose faite avec le premier album, Everyone Who Pretended to Like Me is GoneWalkmen vont pouvoir construire tranquillement ce qui va devenir Bows and Arrows (2004). Le single The Rat est une grosse surprise, personne ne croyait le groupe capable d’un morceau aussi nerveux et intense. Tout le disque est à l’avenant, encore plus cohérent et soigné que ne l’était leur premier jet. C’est le moment de la reconnaissance internationale – mais en Europe, il n’y a guerre que l’Angleterre pour s’y intéresser. (2002), dont la pochette était illustrée de cette fameuse photo de Robert Franck représentant un trio de gamins américains en train de se la jouer comme dans les films policiers. En plus de sonner de manière nouvelle, épurée, suspendue, nerveuse, ils révèlent un grand talent d’écriture et un esprit d’équipe sans faille, qui continue aujourd’hui malgré le fait qu’ils n’aient jamais vraiment pris de repos. Sur ce premier disque apprécié mais discret, le


En densifiant leur son, ils parviennent à changer tout en restant les mêmes, et A Hundred Miles Off (2006) est l’occasion de ralentir les tempos pour signifier que The Rat n’était qu’une diversion. Même s’il reste aujourd’hui le morceau qu’on leur demande le plus en concert, ils se sont rapidement montés un répertoire invraisemblable, dans lequel le son importe plus que les personnalités des membres du groupes. Même Hamilton Leithauser, le prodigieux vocaliste, semble tout donner à sa voix haute et fière. Qu’on leur demande leurs influences, elles sont éclectiques et ne reflètent pas l’unité presque conceptuelle qui fait la brillance de leur musique. Ce sont les Pogues, Roy Orbison, les Smiths, le Modern Lovers, The Cure ou Bruce Springsteen… Une diaspora mondiale qui opère comme un souvenir nostalgique lorsqu’il est temps pour eux de reprendre le chemin du studio.


You and Me (2008) est une belle preuve de leur générosité. Quinze morceaux impeccables, ce qui paraît tellement rare que le disque passionne dès la première écoute. On retrouve les sonorités délicieuses propres au groupe, et on revit l’exigence méthodique et chaque fois renouvelée du quintet. Les paroles sont plus personnelles, et plutôt que d’illustrer une tendance générale comme c’était le cas auparavant, elles sont le reflet d’un état méditatif. Si l’humeur bascule de la félicité à la blessure languissante, Leithauser rayonne d’une confiance qui donne à des baisses de tension un pouvoir régénérant. La batterie est parfois étouffée, comme un cœur paisible. La musique des Walkmen semble atteindre des sommets quand ils en font le moins, dans de précieux moments de flottement. Avec You and Me, le groupe peut prétendre avoir fait à sa manière le tour des sphères publiques et privées, avoir passé en revue les choses qui les touchaient plus ou moins intimement. Ils donnent alors déjà l’impression que l’ensemble de leurs disques a la même cohérence que les différents morceaux à l’intérieur de chacun de ces disques.


Il paraissait peu probable qu’ils ne mettraient, comme à leur habitude, que deux ans pour donner une suite à You and Me, étant donné le niveau de perfection lyrique qu’ils avaient atteint et la nécessité de renouveler leur inspiration. Pourtant, Lisbon, aussi bon que ce qu’ils ont produit jusque là, paraît en septembre 2010. Il a été écrit en partie lors de deux séjours passés dans la capitale portugaise. Un endroit où les New Yorkais n’auraient jamais pensé arrêter leur route. La nouveauté du lieu les a confortés à enregistrer un disque plus dépouillé, léger et vaporeux que ne l’était You and Me. En écoutant l’un, puis l’autre, on se dit que c’est Lisbon qui répond le mieux à l’image que l’on se fait du groupe – à travers Victory, As i Shovel the Snow ou encore le poignant final en forme d’hommage à une nation si différente de la leur.



The Ex - Catch my Shoe et concert


Le groupe de punk néerlandais The Ex, après trente ans d’existence et environ 1300 concerts en Europe, continue d’appliquer la même formule, une bonne idée puisque leur nouvelle tournée a rencontré un succès sans précédent. Des pièces structurées et organisées que l’on pourrait bien avoir quelque difficulté à assimiler à la culture anarchiste des squats d’Amsterdam, nés pour la rébellion contre les dictateurs et la droite. 

Leur histoire, racontée dans un documentaire, Beautiful Frenzy, montre que l’acharnement et la passion sont choses payantes – et aussi que s’autoproduire en marge de l’industrie musicale peut s’avérer lucratif. C’est aussi l’histoire d’un groupe qui construit des ponts, mine de rien, entre différents continents et cultures. A l’entrée de la Dynamo, à Toulouse, des personnes qui n’avaient pas leurs billets pour le concert, le soir du vingt novembre, sont redirigées vers le Petit London, un bar à concerts quelques rues plus loin, pour cause de concert complet.  

A peine montés sur scène, ils partagent, grâce à une énergie presque inespérées et forcément communicative, leur longue et complexe expérience. C’est un nouveau chanteur et guitariste, Arnold de Bauer, ami de longue date du groupe, qui assure aujourd’hui à la proue au sein d’une formation resserrée autour de quatre membres, dont trois guitares. Sa conviction ne fait aucun doute. Pendant le concert, son buste dominera à peine le public dansant en remous devant lui. Le visage pâle les traits tirés, couvert de sueur, on croirait qu’il essaie de garder la tête hors de la cohue comme un nageur happé par les grands fonds. 

Mais le plus marquant  est la vision du fond de scène – Katherina Bornefeld, ou Kat, bat ses futs avec une régularité de métronome, une puissance énorme, et en 13/8 s’il vous plaît – tout en intercalant à l’envi quelques sons « tribaux ». The Ex n’a d’ailleurs que peu de comptes à rendre au rock en 4/4. Sa dynamique est dans un mélange de musiques africaines – ils ont des connections avec la scène Ethiopienne, Malienne…-, de dubstep, de post punk, de blues, de free jazz. Dans le public on prend ces différents rythmes comme ils viennent – la fosse se mettra à faire des bonds dès le premier morceau et jusqu’à la fin du deuxième rappel. 
 
La part belle est faite au nouveau disque. Maybe I was the Pilot et Eoleyo, avec Katrin au chant, on tune originalité fervente. Mais c’est 24 Problems, avec sa répétition de « Watch my shoe, watch my shoe, catch my shoe, catch my shoe…” qui se détache le mieux du tumulte.  Longs,  les morceaux vont toujours de l’avant, se construisant souvent en crescendo – quelques notes éparses de guitare acérée peuvent en constituer l’introduction, avant que de renâcler sur la rythmique immuable ne les transforme en grooves hypnotiques. Le son est compact et aussi direct que les textes. Pour le public, s’accaparer des rythmes aussi peu communs est un vrai plaisir, d’autant plus que la musique parle toujours davantage au corps qu’à la tête. 

Sur disque, c’est un peu différent. The Ex semble s’être aperçu qu’il était inutile d’essayer de restituer l’énergie du live, préférant enrichir le son d’éléments annexes. Sur Maybe i Was the Pilot, ce sont les cuivres, les scratchs... La musique, produite par Steve Albini, a aussi ce cachet particulier qui signale l’absence de basse ; un son sec, sur le cordeau, qui ne souligne pas toujours la qualité du groove produit par l’interaction des musiciens.  L’esprit revanchard du groupe, vaguement amusé d’être encore aussi habile à manipuler les pensées radicales, est bien vif. La répétition des riffs de guitare et le martèlement de la batterie nous font entrer dans état de rébellion joyeuse. L’anarchie d’un soir pourrait bien se prolonger, un de ces jours, s’il nous venait à l’idée de nous plonger plus avant dans ce que ce genre de formation cruciale.  


  • Parution : octobre 2010
  • Producteur : Steve Albini
  • Genre : Punk, Dub, Musique du monde
  • A écouter : 24 Problems



  • Note : 6.25/10
  • Qualités : engagé, groovy

jeudi 2 décembre 2010

Titus Andronicus (3)


Born to Run

A bien des égards, Titus Andronicus est pour le New Jersey, sa terre d’appartenance, ce que les Pogues étaient pour l’Irlande ; une raison de boire jusqu’à l’oubli peut-être, mais des personnages attachants capables de raconter des histoires aussi. Si on ouvre la pochette de Rum, Sodomy and the Lash (1985), le plus célèbre disque des Pogues produit par Elvis Costello : un bateau. Sur la jaquette, une réinterprétation du Radeau de la Méduse, un tableau de 1819 qui, étudié vingt minutes, aide à cerner l’esprit de Titus Andronicus eux-mêmes. Bien qu’on pourrait imaginer qu’ils embrassent en musique l’entière œuvre de Gericault (nom des tableaux).
Patrick Stickles entretient avec le New Jersey une relation complexe qui est devenue sur The Monitor une thématique centrale. Il reconnait que vivre là bas lui a donné l’envie de s’en sortir, car c’est un état rural où l’on souffre d’être marginalisé. « Le New Jersey, quand on y vit, donne cette impression d’être un outsider. L’identité  du New Jersey est pour beaucoup basée sur le mépris dont cet état fait l’objet depuis l’intérieur et l’extérieur. Quand vous dites aux gens que vous êtes du New Jersey, c’est comme une blague grossière pour le plus gros des Etats-Unis. Ils pensent que nous sentons mauvais et que nous sommes tous stupides. Une grande part de ce qui est fait du point de vue artistique au New Jersey parle de s’en échapper. Bruce Springsteen en particulier. Il y a eu même un moment, au New Jersey, ou ils faisaient campagne pour faire de Born to Run la chanson officielle… ce qui est assez ridicule puisque cette chanson décrit le New Jersey comme un endroit sans espoir. »
« New Jersey , New England – vous allez en retirer ce que vous y avez amené. Ou que vous alliez, c’est là bas que vous êtes. […] Vous pouvez courir toute votre vie, et vous n’allez jamais vous séparer de vous-même. » Stikles est ainsi contraint de faire avec cet héritage collant, et il y trouve bien quelques avantages. « C’est pour toujours un endroit particulier pour moi. Les gens qui viennent de là ont quelque chose à prouver, vous comprenez ? »
L’histoire du groupe joue surement un rôle dans cet attachement. Titus Andronicus a cette cohésion qui montre qu’il n’y a pas beaucoup de liens plus forts que ceux qui unissent les membres d’un groupe soudé comme ils peuvent l’être. Un sentiment évident lorsqu’on mesure à quel point l’atmosphère de chacun des morceaux est faite d’éléments fusionnels. Et avec quelle confiance Stikles se livre à sa prestation hors-normes. Avec la démesure de subjectivité et d’apitoiement personnels étant la sienne, on aurait pu lui conseiller de changer de registre après un morceau ou deux – et c’en aurait été la fin de l’extraordinaire focalisation du disque, discipliné dans sa grandeur jusqu’au bout.
Le véritable défi ne vient peut-être qu’au terme du disque, en chapitre final après une série de morceaux à la justesse incroyable en dépit des excès - avec The Battle of Hampton Roads. Quatorze minutes à bout de souffle qui tirent toutes les conclusions nécessaires à tirer. Un épisode qui raconte un processus contraire à ce que prônait Springsteen. En effet, alors que lui est obsédé par l’idée d’une libération qui viendrait en prenant la route, Stikles dépeint la fin de ses vaines aventures, l’égarement et l’hébétude qui sont la rançon pour pouvoir reconstruire sa vie, à l’endroit même où elle a commencé. « I going back to New Jersey/I do believe that i had enough for me », statue finalement Stikles. Les volutes de guitare se retirent lentement du champ de bataille pour rejoindre les caves du pub de quartier. Contraint de se retrouver dans de tels lieux, de peur de tout démolir s’il rentre à la maison. « I’ll be sick for the rest of my days »
Passionné d’histoires, le chanteur a trouvé un moyen de boucler la boucle narrative de son disque, et de laisser en suspens plus de questions que de réponses.

Camus et Conrad

Quelques romans ont inspiré Stikles pour The Airing of Grievances puis The Monitor. Les jalons sont posé sur l’intriguant site internet du groupe, où un journal de bord de la tournée américaine a été posté. « Ils étaient un mythe. Quand nous avons entendu que nous allions jouer dans la même salle qu’eux, nous étions rien d’autre qu’effrayés – tandis qu’on approchait, j’ai ressenti ce que Marlowe avait dû ressentir sur le Roi de Belge, avançant lentement à travers le Congo pour rencontrer le sombre colonel Kurtz. » Piqué au roman Heart of Darkness (1899), de Joseph Conrad, qui donna le film inoubliable de Coppola, Apocalypse Now (1979), cette phrase est un bon moyen de décrire la rencontre de Stikles, dans sa dualité de chanteur/soldat, avec ceux qui l’ont inspiré. Comme si eux-mêmes tenaient, davantage que de musiciens, d’anciens héros de guerre devenus complètement fous par dépit ou simple pratique extensive de leur art.
L’étranger (1942), de Camus, est le livre préféré de Stikles. Lors d’une interview donnée au moment de la sortie de The Airing of Grievances, il expliquera l’impact de ce roman sa propre écriture. « Mersault n’est pas forcément un mauvais homme mais le monde l’a dépossédé de toute habileté à ressentir quoi que ce soit, et il finit par faire de mauvaises choses ». « L’idée d’être quelqu’un de normal mais d’avoir votre environnement qui vous transforme en merdeux est un thème central sur notre disque ». A l’issue de The Monitor, si on ne parvient pas à excuser à Stikles son ignominie, il reste à lire ou à relire ces deux classiques. « On trouve plein d’idées dans les livres… » se défend t-il.
L’indulgence égoïste, il n’y peut rien ; c’était sa manière à lui de faire sens avec le monde et ses modèles dignes du Colonel Kurtz, une sorte de nécessité. « Quand vous faites de vous-même le centre de votre univers, c’est le moment, j’ai l’impression, ou vous êtes capable de vivre une existence sensée. » « L’univers qui existe en dehors de l’individu semble assez insensé et absurde et sans objectif, donc c’est notre responsabilité, en tant qu’individus de décider de suivre nos émotions… d’essayer de trouver une voie qui fasse que nos existences aient un sens ».

Titus Andronicus (2)


L’homme pressé

 « C’est un concept album, mais qui ne relate pas du tout la guerre civile. Tout grand disque, dans mon esprit – ca ne veut pas dire que celui-là en soit un ! – mais ils ont tous une unité d’action, parce qu’un disque devrait être plus qu’une simple collection de singles. Les meilleurs albums, je trouve, sont ceux que vous gagnez à écouter dans l’ensemble plutôt qu’à travers n’importe quel titre qui surgira aléatoirement. C’était un paramètre esthétique dont j’ai fait le choix. »
Un choix qui, au moment où le disque a du faire son chemin et séduire un public américain ou non, est devenu déterminant. Ceux qui n’avaient rien de personnel contre Titus Andronicus semblent s’être organisés en deux camps ; d’un côté ceux qui ont écouté le disque attentivement de bout en bout et ont été impressionnés par The Monitor à tous points de vue. De l’autre, ceux qui ont jeté une oreille au premier titre, A More Perfect Union, un morceau qui constitue à lui seul une odyssée peu en regard avec les formats habituels – sept minutes. Ceux-là ont beaucoup aimé ce titre, et ils ont bien senti que la suite était du même acabit, mais ils n’ont pas eu le courage d’aller plus loin – reconnaissant qu’ils y reviendraient peut-être plus tard. Résultat : A More Perfect Union, faisant office de single, reste quasiment le seul titre du disque qui ait une existence sur internet – et encore, dans une version amputée.
The Monitor semble être arrivé trop tôt dans l’histoire de Titus Andronicus. Il est d’une ambition folle pour un second album – ce qui signifie qu’il demande un effort à la réception -, et personne ne connaît suffisamment le groupe pour crier au génie sans la méfiance qui accompagne naturellement tout disque immédiatement encensé par la critique à sa sortie. On ne peut pas dire « Ah, tiens, c’est le nouveau disque de Titus Andronicus, et ils ont fait encore plus fort que la dernière fois » mais plutôt « C’est quoi ce groupe qu’on veut me faire acheter ? » Dommage, car le disque – rempli d’une poignée d’autres pièces aussi époustouflantes que l’est A More Perfect Union, dont deux incroyables titres de neuf minutes mis dos à dos - était fait pour intéresser tout le monde.
Sans compter sur son charme particulier. Stikles, artiste plein d’idées, a fait d’autres choix que l’on ne peut pas aussi facilement qualifier de paramètres esthétiques. The Monitor est traversé de bout en bout – et c’est un flot continu dont il est difficile, une fois immergé de détacher l’oreille - de sa propre version de l’extravagance. Tout dans ce disque suinte l’indulgence égoïste et se moque bien que ce que quiconque peut penser de ce qui s’y produit. Et pourtant, au fur et à mesure que l’on entend Stikles articuler ses histoires de déroute guerrière au bord du coma éthylique, on se rend compte qu’il le fait d’une manière qui rend les choses inspirantes. Tout commence délicieusement bas, dans un abyme de dépravation où même Abraham Lincoln est bien obligé de reconnaître qu’il est « l’homme le plus misérable du monde » (au cours d’une de ces reconstitutions dont le disque est truffé).
En fait, tout avait probablement commencé dans The Airing of Grievances (2008), l’album précédent. Déjà comparé en termes d’ambition et de souffle à Funeral (2004), d’Arcade Fire, ou à In the Aeroplane Over The Sea (1998), de Neutral Milk Hotel – le disque favori de Stikles. « Même si ça peut s’avérer stérile, nous étions à la poursuite de In The Aeroplane Over the Sea tout au long de l’enregistrement, en termes de consistance, cohérence et arc narratif, sans parler de la qualité viscérale du disque et la façon dont il est plein de morceaux inoubliables qui n’ont pas de refrains répétés. » A côté de tels modèles, Titus Andronicus est capable de faire preuve d’une écriture nerveuse, provocante et surtout pleine de souffle, qui, au bout du compte, crée le sentiment d’une rébellion massive à laquelle l’auditeur peut participer. Et la confrontation virtuelle de celui-ci avec les textes à la première personne devient un vrai régal. On finit par en arriver au point où, à peine se sent t-on sollicité que l’on s’empresse de reprendre en chœur les refrains du septet qui devient notre bande, notre gang. « You Will Always be a Loser » est répété comme si c’était quelque chose qui méritait d’être célébré.
Stikles, dans la tourmente, reprend toujours pied, sans jamais cesser d’être instable. Il y a toujours cette impression que, plus il est perdant, et plus l’auditeur est gagnant. Ces cris cyniques et tendus provoquent une urgence bienvenue, une paranoïa qui révèle une inclinaison pour le dramatique. A ce régime, Stikles se situe parfaitement à mi-chemin entre trop de désenchantement pour se contenter de son existence de type de la classe moyenne et trop d’insouciance pour être nihiliste.
On ne se lasse jamais de pointer de ridicule de nombreuses guerres de l’histoire de l’humanité. On ne se réjouit jamais plus que d’entendre le leader d’un groupe qui a tout pour dominer l’indie rock prendre la position du perdant, bien conscient que, l’art de faire la guerre, c’est l’art de perdre.
“Est-ce que quelqu’un gagne vraiment quand nous sommes les uns contre les autres ?” Questionne Stikles. Mais ce sentiment de menace constante a des contreparties que la sagesse d’un survivant quotidien de l’inhumanité dans la guerre sociale d’aujourd’hui sait reconnaître. « Trop souvent, on a besoin d’un adversaire pour se donner une compréhension de nous-mêmes. », dit t-il. « S’il disparaissait, ou s’il commençait à faire tout ce qu’on croit cool qu’il fasse, qu’est-ce qui resterait ? ».  Une relation donnant-donnant qui résume sûrement The Monitor : la recherche urgente, effrénée, d’ennemis qui s’avèrent, heureusement, omniprésents. C’est le joyeusement scandé en chœur « The Ennemy is Everywhere ». Et, que l’on se rassure, l’ennemi est éternel : « Its still us against them… »

Titus Andronicus (1)



Clash of the titans

Le 8 et 9 mars 1862, deux géants des mers, le Monitor et le Merrimac, entrent en guerre à Hampton Roads, une passe ou deux rivières, la Elisabeth et la Nansemond, rejoignent la baie Chesepeake, dans l’état de Virginie aux Etats-Unis. La rencontre reste la bataille navale la plus fameuse dans l’histoire Américaine. Pendant deux jours, les deux navires défendent, l’un la confédération (le sud esclavagiste), l’autre l’Union. A la fin de la bataille, les deux bateaux déclarèrent leur victoire, bien que plus tard on ait estimé une défaite sur les deux bords.
En 1889, l’inventeur et ingénieur d’origine suédoise John Ericsson – qui dessina et construisit le Monitor dans les Continental Iron Work à Greenpoint dans l’état de New-York – mourut. Une statue fut érigée dans un parc de Greenpoint en sa mémoire.
En mars 2010, Titus Andronicus sort son second disque, intitulé d’après le nom de l’un des deux bateaux de cet épisode marquant de la guerre de Sécession. Un disque qui use de l’histoire d’une bataille symbolique mais inutile comme métaphore des difficultés de la vie sociale d’aujourd’hui. Patrick Stikles, le chanteur de Titus Andronicus, habite à Greenpoint, et ceux qui l’ont rencontré doivent reconnaître qu’il y a davantage que l’utilisation gratuite d’une fresque fétichisée par l’histoire Américaine dans the Monitor. Malgré tous les aboutissements négatifs qu’il met en évidence et revivant la guerre avec Titus Andronicus, Stikles semble rendre hommage à une époque dont même les inventions techniques meurtrières participent au climat de splendeur romanesque. Les lieux, les décors, les personnages ; sur le disque, tout est reconstruit. En partant de rien. “On y est allés, et c’est un parking. Il n’y a pas même une plaque ou quoi que ce soit, » raconte Stikles qui a voulu revenir sur les lieux où le bateau a été conçu. 
« La bataille de Hampton Roads a été tellement épique. J’ai regardé un film par Ken Burns qui s’appelle The Civil War, et je me souviens de ce qui concernait les bateaux, et avoir pensé, on se croirait dans Star Wars. C’était un accomplissement sans équivalent de technologie maritime. Il y avait quelque chose comme 42 inventions brevetées à bord. C’était un vrai « clash of the titans » ». La bataille ne fit finalement presque pas de morts. On ne peut pas dire que toute l’histoire du groupe soit faite d’évènements aussi « inconséquents ».
 « Shakespeare est vraiment une personne très classieuse, plus ou moins le pinacle de l’excellence et de l’aboutissement de l’homme », médite Stikles à propos du nom du groupe. « En même temps, The Most Lamentable Romaine Tragedy of Titus Andronicus n’est pas si éloigné de ça que, disons, The Texas Chainsaw Massacre [massacre à la tronçonneuse] et c’était une drôle de contradiction dans le monde littéraire – un slasher générique qui est en réalité le travail du plus grand esprit qui ait jamais foulé la terre. C’est le genre d’horizon que je voulais que le groupe embrasse ; cette ligne entre les éléments les plus cérébraux de la condition humaine et la part de nous qui veut seulement le spectacle de la brutalité et du sang. »

Deine Lakaien - Indicator (2010)



Parution : 2010
Label : Chrome Records
Genre : Dark wave, électro, post-punk
A écouter : Gone

Note : 6.75/10
Qualités : romantique, soigné, attachant


Deine Lakaien est un duo de d’électro allemand largement établi après vingt-cinq ans d’existence – en fait, ils sont bien installés en Allemagne, mais restent un sujet de curiosité ailleurs, à l’exception de quelques fans fidèles – auxquels ils dévouent sur le nouveau Indicator (2010) une chanson, On Your Stage Again.

Quand on entend le premier morceau du disque, One Night, démarrer sur un vague de cordes à la fois analogiques et réelles, avant de laisser la place à une mélodie épurée de guitare néo-médiévale et  à la voix de baryton du vocaliste Alexander Veljanov, presque obséquieux, on se dit immédiatement qu’il y a bien quelque chose de teuton dans cette musique. Deine Lakaien dégage dès les premières secondes, dans une bouffée éhontée de romantisme noir et rétro, un sens de perfection mélodique, où le plus gros travail est d’orchestrer différentes séquences, et de rendre un morceau aussi simple qu’on puisse l’imaginer – couplet, refrain – agréable à écouter plusieurs fois. Il y a là quelque chose d’une prouesse purement technique qui envoûte l’auditeur.

Le duo s’est formé en 1985 sous l’impulsion de Ernst Horn, qui, fort d’une formation classique, décide de se lancer dans la musique… électronique. Mais si l’Allemagne comporte une bonne quantité de groupes expérimentaux de nouvelle génération, Deine Lakaien semble perpétuer sans changement profond leur propre culture depuis toutes ces années, quasi-insensibles à la multiplication de projets bien plus opportunistes et séducteurs qu’eux. Veljanov, dans une vision un peu datée, compare leur démarche à celle d’un peintre figuratif : « Vous pouvez regarder le paysage que Deine Lakaien a peint depuis plus de vingt ans. Faites une pause, regardez, écoutez… » (dans D-side, interview de Guillaume Michel). C’est cette sorte d’état des lieux que décrirait le titre, Indicator. Quand à l’aspect vintage de certaine sonorités, c’est évidemment fait exprès : « On a retravaillé avec nos synthétiseurs analogiques de l’époque qui sont très à la mode ces dernières années ».

Mais si l’Allemagne comporte une bonne quantité de groupes de nouvelle génération, Deine Lakaien semble perpétuer leur propre culture, quasi-insensibles à la multiplication de projets bien plus opportunistes et séducteurs qu’eux.

Les découvrir avec ce nouveau disque, c’est comme si les années 2000 n’avaient pas existé, ou presque.  Il y a tout de même cette grâce orchestrale bien dans l’air du temps, héritée d’une tournée de Deine Lakaien pour leur vingt ans d’existence, une réinterprétation triomphante de leurs classiques habilement réarrangés sans être dénaturés, qui  a donné lieu à un DVD en 2007. C’est aussi l’influence de leurs projets solo respectifs qui laisse entrevoir quelque progression vers un résultat moins prévisible. « Après vingt ans, on ne veut plus faire rimer « day » avec « way » et « night » avec « light », explique Veljanov. « Vous devez essayer de nouveaux thèmes et de nouvelles voies musicales ». « Et ça fait automatiquement apparaître de nouvelles solution musicales. Bien sûr, nous n’avons plus à faire face à une tempête de clichés non plus. Cette image qui a fait de nous l’ennemi dans l’esprit de certaines personnes n’existe plus. »

Cet élément de désaccord, était-ce leur fascination pour la musique de chambre ? Leur noirceur  un peu facile ou leur simplicité lyrique assumée ? Deine Lakaien a une échappatoire discrète sur Indicator ; les éléments subliminaux qui parcourent les morceaux. Ce n’est presque rien, vraiment, mais cela suffit un donner à Go Away, Bad Dreams, par exemple, un cachet indéniable. Partant de ce fond de trame, on finit par oublier qu’au premier plan la bataille entre académisme et feu créateur fait rage. Sous la structure classique des chansons, les trouvailles rythmiques et le soin apporté aux structures, sont tout simplement surprenants. Immigrant, par exemple, navigue entre verve romantique « I just want to live like everyone » et climat oppressé, quasi-industriel, inquiétant et motorique. L’utilisation d’éléments contrastés permet de créer des plages antithétiques – avant de revenir aux bases rassurantes sans que l’exploration aille malheureusement bien loin – ou simplement de faire progresser le morceau. Le meilleur exemple de cette seconde méthode, c’est Gone, le premier single extrait du disque, dont chacune des trois parties rend la précédente plus intéressante à écouter, avant que ne se mette en place un break… qui est une joute de cordes tristes.  Difficile d’entendre ça ailleurs. On remarque aussi que les morceaux dotés de refrains accrocheurs sont concentrés dans la première moitié du disque tandis que la suite propose des titres plus lents et étranges.

Deine Lakaien ont leur propre façon d’être revendicatifs. Leurs tempos sont souvent terriblement lents, ont ne peut pas dire que ce soit l’énergie du désespoir qui participe à leur message. Ils ont plutôt tendance, sans jamais élever la voix, à nous mettre face à nos responsabilités de manière un peu démagogique – sur Who’ll Save your World ou Europe, un titre chanté en français et en anglais pour un résultat assez ridicule – malgré la mélodie de bonne qualité. Les chansons engagées alternent avec des tentatives de ballades amoureuses, Blue Heart ou One Night, dont le contenu constitue le cœur du débat en ce qui concerne Deine Lakaien ; intéressant si l’on aime un charme désuet. Difficile de croire que leur formule puisse rencontrer autant de succès aujourd’hui qu’il y a vingt ans, mais il y croient. Sur Along Your Road :  "Older, wiser, but still we are these fighters". 





mardi 23 novembre 2010

John Grant (2)


L’expérience du groupe, six disques jusqu’en 2004 et le très à propos Goodbye, va être une véritable école pour John Grant, lui permettant  d’essayer différentes façons d’écrire ses chansons. Alors qu’il avait tendance à ses débuts à privilégier l’improvisation et à ne fixer les paroles définitives que lors de l’enregistrement, il va peu à peu se rendre compte que l’écrire définitivement est la seule façon d’apprécier la chanson et d’y mettre du sentiment. Cette pratique préalable de l’improvisation va l’accompagner jusque sur scène – comme si par ce geste il refusait d’assumer de conduire son public dans une direction ou une autre. « Ce soir-là nous avons fait une chanson qui était complètement improvisée et je me suis senti très mal parce que les mots ne voulaient rien dire pour moi et je suis sûr que la moitié du public a pu voir que c’était des racontars insensés ».  Puis, il apprendra à travailler ses textes. « J’ai une relation trouble avec les paroles […]. J’ai toujours pensé qu’une fois que j’avais écrit quelque chose ça devait rester comme ça. Je ne sais pourquoi. C’était ainsi. Je ne ressens plus cela maintenant. C’est une très bonne chose”.

C’est peut être le quatrième morceau du disque, Sigourney Weaver, qui fait prendre conscience des libertés qui s’autorise Grant en termes de songwriting, et la manière souveraine dont ses mots se prolongent dans des sonorités que tout le monde aurait crues mises au placard. Sur TC and the Honeybear, sa passion adolescente était soulignée par un chant féminin mis soudain complètement au premier plan et imitant les mélodies de Star Trek. C’est avec le même succès que des claviers vintage rendent Sigourney Weaver réaliste – Grant met le morceau dans sa propre situation, à être obligé d’assumer sa différence.
« And I feel just like Sigourney Weaver/When she had to kill those aliens”. Ce procédé de dérision directe et de référence explicite a sans doute été utilisé souvent en littérature, mais beaucoup moins en chanson. Quelle est la différence entre les deux, finalement, pour un auteur-compositeur qui écrit tout en amont ? Il est parvenu à donner en studio en sens à des éléments divers et souvent incongrus, mais ce que l’on retient finalement, c’est qu’il s’agit d’éléments vivants, comme l’imagerie qui parcourt ses mots – et d’une façon neuve d’organiser l’espace en autorisant des claviers d’un autre âge à prendre le dessus, quitte à donner un côté cheesy – assumé - à l’ensemble. Il nous demande de jouer le jeu ; de cesser de faire partie de cette férocité du monde contre laquelle il lance cette véritable bombe à retardement. Et le bouche-à-oreille a plutôt bien fonctionné jusque là.

Mais le projet n’aurait jamais été complètement amorcé sans le concours des musiciens de Midlake. Grant, dans tous ls Etats-Unis ne pouvait faire meilleure rencontre. Eux, les chantres du folk progressif style années 70 en mode mineur ? Une aubaine, un marriage parfait. Leurs instruments authentiques et la precision rare avec laquelle ils s’éxécutent, respectant ici les idées de Grant, fusionnement littéralement avec claviers et autres trouvailles moins conventionnelles. Midlake, malgré leur succès et leur application rare, peinent faire preuve d’une vraie originalité dans leur musique – trois albums -, à tel point qu’il est difficile de les faire échapper à leur époque de référence. Alors que Grant était dépressif lorsqu’ils l’ont rencontré, hésitant à entreprendre son disque et même à interpréter les chansons qu’il avait écrites, l’entendre jouer, puis enregistrer en sa compagnie, leur en apprendra beaucoup plus sur eux-mêmes que le travail frustrant et laborieux sur leur troisième disque, The Courage of Others. Queen of Denmark est travaillé dans une ambiance étonnament légère, Grant se montrant particulièrement enthousiaste et prompt à prendre les bonnes décisions. « On enregistrait The Courage of Others de jour et Queen of Denmark la nuit ». confiera le guitariste de Midlake Eric Pulido. Queen of Denmark sort quelques semaines après le disque de Midlake, début 2010.
 
« Nous l’avons fini et nous l’avons laissé pendre le large, se souvient le batteur de Midlake, McKenzie Smith, et soudain tout le monde aimait ce disque. John est passé de « je ne vais plus jamais faire de musique » à « j’ai un album assez cool mais personne ne va l’aimer » à « oh, tout le monde l’aime » en l’espace de quelque mois. John est quelqu’un de complexe avec un sens de l’humour très noir et on l’apprécie pour ça ». Queen of Denmark laisse entrevoir une sensibilité hors normes, un besoin débordant d’être rassuré ; et parfois un cynisme tranchant  envers ceux qui ont autrefois fait perdre à Grant toute foi en lui-même. Sur JC Hates Faggots :  « Car Jesus, il hait les homos mon fils, on te l’a dit quand tu étais jeune, ou à peu près tout ce que tu veux qu’il déteste, comme les nègres, [spicks, redskins and kikes], les hommes qui ne savent pas dresser leurs femmes, les faibles les couards et les [bald dikes], et quand on va gagner la guerre contre la société, j’espère que tes yeux aveugles vont être ouverts et que tu vas voir ». Sur Silver Platter Club : « J’aurais aimé avoir le cerveau d’un Tyrannosaurus rex, je n’aurais pas eu tous ces ennuis ». Grant condamne l’esprit à la fois archaïque et carnassier de ceux, jeune et vieux, qui marchent dans le sens sans issue de leurs principes bornés. Et il s’agit aussi de la jeunesse qu’il a cotôyée, puisqu’il s’est fait chahuter une fois à l’université à cause de sa différence. Mais malgré des mots accérés, disque admiré ou pas, Grant reste majoritairement sans défense ; que sa nouvelle assurance et sans cesse remie en cause. « L’arrogance que ça demande de posséder le monde comme tu le fais, ca transforme mon cerveau en gelée à chaque fois ».  

John Grant : artiste de l'année 2009 (1)

Voir aussi la deuxième partie de l'article non corrigé
Voir aussi la chronique de Queen of Denmark
Voir aussi l'interview de John Grant

 Article paru dans Trip Tips n°9




“Les premières vingt années de ma vie m’ont tellement marquées que j’ai mis les prochaines vingt années à m’en remettre ». Il n’y a pas que l’histoire fumeuse de sa vie pour faire de John Grant un cas à part dans le monde de la musique. A 41 ans, il ressemble au doyen d’une génération qui a fait ses armes à la fin des années 1990 ou au début de la première decennie des années 2000. Ses goûts musicaux vont donc naturellement à ses fameuses vingt premières années d’existence, les années 70 et 80. Par une sorte de miracle, il est resté admiratif très jeune devant Breakfast in America de Supertramp, le premier greatest Hits d’Abba (« Quand j’ai entendu pour la première fois la chanson SOS, j’ai perdu les pédales ») ou Horizon des Carpenters. Un paysage musical sucré, voire acidulé, avec lequel il ne renouera jamais aussi subtilement qu’avec Queen of Denmark. Un disque étrange et hors d’âge dont la franchise et l’humour sont déjà inespérés venant de Grant.

« Le disque prend superbement son envol, avec la chanson intense TC and the Honeybear. C’est tellement épique que je me retrouve souvent à accompagner sa voix riche et sensuelle et que je sens mon cœur me lâcher quelque peu à la fin du morceau. C’est le genre de pouvoir émotionnel qui me donne envie de l’écouter encore et encore ». Un témoignage presque banal, écrit par un bloggeur américain ; la chanson qu’il évoque l’est beaucoup moins. On y croise, déjà, des personnages entre peluches ridicules et figures phantasmagoriques, dans une étrange ambiance de coming-out romanesque. Ce n’est plus un secret pour ceux qui sont tombés amoureux de Queen of Denmark que John Grant aime les hommes. Pourtant s’il y a une métaphore à saisir ici, elle concerne plutôt la force d’un premier amour contée avec les éléments d’un dessin animé. A la fin du morceau, la voix de Grant s’envole littéralement, change peu à peu de ton jusquà rencontrer celle de l’adolescent au cœur tendre qu’il a été. « He said please don't take him/'Cause I love him/He's my joy and my life”.

I Wanna Go to Marz ressemble au menu vintage d’un gosse en arrêt devant le magasin de bonbons (le fameuse boutique Marz existe bel et bien) du coin, une liste de douceurs et de cocktails. « 
Bittersweet strawberry marshmallow butterscotch/Polarbear cashew dixieland phosphate chocolate”, énumère John Grant d’une voix tout à fait reposée sur une jolie mélodie au piano qu’il compara une fois à la bande originale de l’Exorciste. Pas besoin d’aller plus loin pour tirer des conclusions de ce disque lumineux et décalé autant qu’il est douloureux, une douleur à peine grimée par le plaisir gourmand du souvenir. Cette douleur se révèlera sous des dehors ironiques ou plaintifs sur d’autres titres, mais en évitant toujours le cynisme que ce personnage digne de Hubert Selby JR – Queen of Denmark est un peu la tragéde du Démon revisitée au pays des jouets.

Les boutiques de friandises sont un lointain souvenir, dans une vie traversée de moments de flottement et d’égarement ; et ce cynisme, il l’a usé jusqu’à la corde comme réponse au mépris obtus qui l’a élevé. Grant est devenu roi dans un monde où l’art ne se rapporterait qu’à soi, ne serait qu’une manière de dealer avec des situations embarrassantes et d’autres dont le seul souvenir peut miner la santé. Et tous les sentiments collent aussi à la peau. Grant s’en débarrasse avec autant de dérision que le reste, par petits morceaux, dans chaque titre de Queen of Denmark. A ce moment là de l’écoute – second titre -, la qualité d’écriture hors du commun du disque est établie. On se dit qu’il est temps d’ouvrir une bouteille ; comme il s’avèrera plus tard, les protagonistes à qui porter le toast sont nombreux ; certains sont diffus, d’autres ont des noms. Ce sont Sigourney Weaver, Winona Ryder ou Jesus Christ.

Malmené dans sa relation avec ses parents, Grant grille longtemps ses forces au combat intérieur entre sa moralité et ses désirs, désirs qu’il n’assumera que bien plus tard. En séjour en Allemagne, il envisage de devenir professeur d’anglais, avant de réaliser que sa maîtrise de la langue maternelle n’est pas à la hauteur de ses ambitions.  Ses doutes et son manque d’estime de soi vont peu à peu le conduire dans des situations étrangères à son entendement. Ses expériences plus tardives avec la drogue sont un moyen de se plonger en lui-même, mais sans rien en retirer. “ll y avait des gens qui n’acceptaient de relations sexuelles avec moi que si je prenais de la cocaïne avec eux. » raconte-t-il. « Ensuite je m suis mis au crack. Je me réveillais le matin avec des cuillères noircies sur la table de chevet, et quelqu’un à mes côtés, c’était terrifiant. Je m’en suis sorti juste à temps. » C’est à partir de cette situation au plus bas que Grant va lentement se reconstruire, se réparer notamment grâce à la musique. Son ancien groupe, les Czars, formé en 1994, n’est alors plus qu’un souvenir. Queens of Denmark lui fera relever la tête. « C’est ce dont cet album parle. Je suis en colère parce que j’ai eu peur toutes ces années, juste d’être ce que je suis ». Grant est très exigeant avec lui – même, il ne voit en ce nouvel album maniaque et possessif qu’une libération. Et avance que si Queen of Denmark avait finalement échoué à se concrétiser après la bataille interne qu’il a suscitée, il aurait probablement mis fin à ses jours.

Retour en 1994. Les Czars se forment ; Grant est au piano et au chant, il y a deux guitaristes, un bassiste, un batteur. L’atout du groupe, ce qui les démarquera du lot, c’est la voix de Grant. Bien qu’au premier abord, elle n’ait rien de particulier – pas de verve très rock, ni de tranchant – elle sait toucher un point sensible en profondeur. Sans effort ni la moindre grandiloquence. Au moment des deux premiers disques autoproduits, cependant, tout n’est pas encore en place ; Grant trouvera même, avec une sévérité en passe de devenir légendaire, les chansons nulles et son chant faux.  Parmi les bons souvenirs du groupe, une tournée avec les Flaming Lips en Espagne.

mercredi 17 novembre 2010

{archive} Gil Scott-Heron - Winter in America (1974)




Voir aussi la chronique de The Revolution Will Not be Televised (1974)


Parution : mai 1974
Label : Strata-East records
Genre : Rythm and blues, Jazz, Soul
A écouter : A Very Precious Time, The Bottle, You Daddy Loves You

°°°°
Qualités : groovy, poignant, intemporel, engagé

Winter in America s’ouvre sur quelques notes de rhodes méditatives, une citation solennelle, et les premières phrases de Gil Scott-Heron, enfin, sont lentes, comme s’il voulait en sentir tout le poids. Alors qu’il nous avait habitués à des morceaux effrénés de prose, de proto-rap et de funk virtuoses et ramassés, le délicieux jeu de piano de son ami Brian Jackson est ici langoureux, contemplatif. Sans cesse à la recherche de la meilleure façon d’adresser le monde, Scott-Heron en trouve une qui, mine de rien, vaut bien toutes les autres – en se donnant davantage d’espace, il se laisse le temps d’entendre, autant qu’il souhaite être entendu par ses auditeurs. C’est comme s’il donnait de la place à un troisième protagoniste, situé entre lui et son public. Alors, si Winter in America déroutera celui qui s’attend à du funk enlevé et à une réponse pied levé aux dernières oppressions sociales, c’est l’œuvre la plus intéressante du duo Brian Jackson/Scott Heron. La voix de Scott-Heron y brille particulièrement.

Le disque est le fruit d’une et d’une longue focalisation thématique dans des travers fantomatiques. Il devait d’ailleurs s’appeler Supernatural Corner, en référence à ce qui apparaissait comme une maison hantée à Washington. Une métaphore intéressante à laquelle Scott-Heron préfèrera celle d’un hiver rigoureux auquel tous avaient pu goûter lors de la crise du pétrole au cours de l’année 1973. « ...Bobby Kennedy, le Dr King et John Kennedy, ceux-là représentaient le printemps et l’été, et ils les ont tués », dira t-il. « Tout le monde est en mouvement, en recherche. Il y a une agitation dans nos âmes qui nous fait continuer à nous interroger, lutter contre un système qui ne nous donnera pas d’espace et de temps pour s’exprimer dans de nouveaux termes ». La télévision, les médias, sont au centre de ce système qui accapare le temps et l’attention. Avec Winter in America, Scott-Heron continue à réfléchir à comment adresser différemment la conscience sociale du monde. Il ne relaie pas d’évènements politiques et sociaux, mais ce qu’il décrit est à la fois plus diffus et plus proche de chacun de ses auditeurs. Il est capable de se montrer attaché à des lieux, à des personnes, d’assumer une identité – et d’en jouer une, peut-être, ce qui est le péché de tricherie de beaucoup d’artistes.

Winter in America, c’est toutes ces petites phrases lancées dans des intonations marquantes : « Looking for a way/out of this confusion, looking for a sound/to carry me home” sur River of my Father ; “Was there a touch of spring ?” sur le morceau suivant, A Very Precious Time. Cette chanson résume bien ce dont il est question ; capturer des instants et transformer la chronique sociale en félicité.

“See that black man over there/he’s running scarred”. Une vision qui fait froid dans le dos tant qu’elle est déconnectée de son background musical et de l’intonation énergique plutôt que passéiste de Scott-Heron. Qu’on se rassure pourtant, sur The Bottle, dont est tirée cette sentence, c’est le moment d’avoir chaud. Cette fameuse chanson up-tempo qui est restée l’une des plus célèbres de son auteur et probablement l’une des plus emblématiques des années 1970. Le seul titre du disque qui a une chance de passer à la radio, et va effectivement rencontrer un succès logique. Basé sur des accords de rhodes entêtants plaqués par Scott-Heron, auxquels se joint la flûte de Jackson, et des paroles au pathos authentique, The Bottle a beau être redoutable, il laisse bien entendre une formation resserrée, minimaliste. Et effectivement, les deux musiciens enregistreront seuls la plupart du temps, faisant même mine de négliger la production de l’album, qui sera critiqué pour son manque de concision... mais dans cette configuration, ils s’autoriseront davantage tout en se recentrant sur les genres musicaux qui les attiraient le plus ; rythm & blues et jazz tenté de tradition africaine.

Tout s’est précipité avec The Bottle, mais le disque ralenti bientôt de nouveau. En écoutant Your Daddy Loves You, on comprend d’où vient tout le réconfort qu’a pu apporter Gil Scott-Heron à son pays. La chanson prend la forme d’une confession que fait un père à sa fille, où il admet avoir été trop faible pour voir simplement qu’il avait cette amour filial pour réparer les maux des grandes personnes. Intimiste et touchant au minimum, mais on serait tenté de dire visionnaire lorsqu’on mesure avec quel évidence Scott-Heron prend le mauvais rôle pour lui donner, doucement le ressort nécessaire à son salut. On voit bien que ce disque est l’occasion pour lui de changer de méthode et de tempérament. La formule est la même que pour The Bottle : accords plaqués et flûte, une musicalité qui n’a pas perdu sa nouveauté depuis, en témoignent les concerts en 2010. L’ironie et l’humour sans déguisement a remplacé la rancœur sur H2Ogate Blues (entendre "Watergate Blues"), une pièce jouissive, parodie de commentateur des médias croisée d'érudition sociale, dont le maigre public ne perd manifestement pas une miette. Le titre qui porte le nom du disque, mais n’y est pas inclus, est quand à lui disponible sur le best-of intitulé Glory.

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