“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (78) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (52) communicatif (48) lyrique (48) sombre (48) élégant (48) apaisé (46) audacieux (46) onirique (46) pénétrant (46) sensible (45) attachant (43) hypnotique (43) vintage (42) lucide (41) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) orchestral (30) Expérimental (29) frais (29) intimiste (29) spontané (29) efficace (28) rugueux (27) fait main (26) contemplatif (25) varié (25) extravagant (23) funky (23) nocturne (23) puissant (21) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

mardi 31 août 2010

Eels - Electro-Shock Blues (1998)



  


Parution1998
LabelDreamworks
GenreFolk-rock
A écouterCancer for the Cure, Last Stop : This Town.
/108
Qualitéspoignant
Avant Electro-Shock Blues, Mark Everett n’avait pas encore trouvé sa vocation. « Nous étions cette sensation et nous attirions l’attention de tout le monde. C’était débordant et fatiguant de s’habituer ». Il ne trouvera vraiment sa voie qu’au moment de Electro-Shock BluesBeautiful Freak et restant un peu le projet d’un autre homme. Le fait le plus marquant dans le passé du jeune Everett, avant même les drames de mort qui vont emporter toute sa famille, c’est son manque de relations avec son père, décédé alors qu’il avait 19 ans – qui fera même en 2007 l’objet d’un documentaire à l’initiative de la BBC anglaise. Hugh Everet III était un physicien quantique très réputé aux Etats Unis, qui fut épinglé « l’un des plus importants scientifiques du XXème siècle » par un magazine américain.
Electro-Shock Blues comporte de la poésie de sa grand-mère, des dessins par son père et des textes de sa sœur, tous disparus au moment de sa sortie.

Dreamworks, voyant arriver ce disque embarrassant, plein d’humour noir – Everett est alors le dernier membre vivant de sa famille - et sans single, va être tiède. Le premier morceau était intitulé Elisabeth on the Bathroom Floor, et le potentiel tube Cancer for the Cure… « Suicide, attaques… La mort est le plus gros tabou depuis le sexe » commentera Everett. « Si Beautiful Freak était notre carte de bienvenue adressée au monde, », dira le chanteur quand à son nouveau disque, « …alors Electro-Shock Blues est le coup de téléphone au beau milieu de la nuit auquel le monde ne veut pas répondre ». Pourtant, l’acceuil critique va être encore plus enthousiaste qu’avant, peut-être parce que le public des années 1990 est maintenant accoutumés à des disques bien plus sombres que celui-ci. Electro-Shock… profite aussi de l’intervention de musiciens renommés ; Mike Simpson des Dust Brothers, Mickey Petralia, Lisa Germano, Jon Brion ou encore T-Bone Burnett. Enfin, le disque témoigne d’une forme de maturité émotionelle puisque Everett le comprend comme une façon de créer de nouveaux points de vue, et de faire naître de bonnes résolutions.
« La meilleure chose que je n’ai jamais faite c’était de ne pas suivre l’avis que le showbiz m’a donné après Electro-Shock Blues. » « C’est la seule raison qui me permet d’être encore là.» Malgré cette divergence de point de vue avec le label, Everett va y rester attaché jusqu’en 2003, et produire encore trois disques avec eux.

Dreamworks a sûrement fait beaucoup pour rendre Eels visible sur la scène internationale, d’autant plus que la situation était différente à l’époque et que des labels comme Anti- ou Matador n’avaient pas autant d’influence qu’aujourd’hui. Le conflit se tassera sans doute car le musicien fait manifestetmenbt des efforts pour vendre son disque : deux nouveaux clips sont nominés par MTV.
Everett créera par la suite son propre label, E Works. Le music-business n’est cependant pas son univers - il se sent plus proche, par exemple, du monde la bande dessinée, des comics books. Il a chez lui des travaux de Charles Schulz, Robert Crumb et Daniel Johnson. Si la pochette d’Electro-Shock Blues est par Everett lui-même, plusieurs de ses auteurs de comics favoris participent au livret.

 

lundi 30 août 2010

Perfume Genius - Learning (2010)


Parution : juillet 2010
Label : Matador
Genre : Pop
A écouter : Mr Peterson

Note : 6.25/10
Qualités : fait main, sombre, spontané

Un disque minuscule en apparence, mais dont le pouvoir d’évocation dépasse les limites de sa fragile enveloppe. Dans un temps lointain, l’invention des casques audio apporta sa petite révolution. On pouvait enregistrer en imaginant que l’auditeur allait être dans une situation d’écoute intimiste, qu’il aurait l’impression que le son lui coulerait directement dans le cerveau. Cela a donné des disques comme Pink Moon – de Nick Drake, l’exemple du disque qui peut vivre à l’intérieur de vous sans jamais exister à l’extérieur, parce qu’il n’en a pas besoin, ou alors seulement là d'où il vient. Perfume GeniusMike Hadreas, jeune casanier de Seattle – n’a peut être pas pensé son premier disque en ces termes, mais c‘est dans ces conditions que Learning vaut la peine d’être écouté. Il semble conçu pour entrer en vous au milieu du silence et dans l’obscurité, ses mélodies erratiques, au piano surtout, entrant dans votre tête pour y rester.

C’est un disque douloureux qui sait se faire seulement apprécier pour sa beauté, pour son honnêteté. Alors que d’autres font de la douleur un divertissement – c’est même, pour Mark Everett de Eels, une chance de pouvoir se réaliser dans ce business – Hadreas n’en fait que beauté. Derrière les histoires – la pénibilité de se faire comprendre de ses proches, la toxicomanie, le suicide, les relations douteuses à l’autorité, – il n’y a rien d’autre qu’une sensation agréable. Parce que les mélodies, frêles, sont enregistrées in situ dans un dénuement et en très peu de prises manifestement, que le son respire ; et aussi parce que la voix de Hadreas est vivante et juste, et qu’elle ressemble à celle d’Elliot Smith. Ce n’est peut-être pas suffisant pour expliquer pour l’on revient à Learning, malgré le poids mélancolique qui l’habite. Un certaine chaleur qui n’existe que dans les disques qui, dans l’intérêt de l’émancipation d’un artiste, ont besoin d’exister, peut-être – par opposition à ceux qui doivent exister et sont préparés comme des dissertations.

 

Eels et Mark Everett (1ère partie)


L’affection s’installe quelque part dans le clip pour le morceau In My Younger Days, une chanson de 2010 présente sur le disque End Times. Une scène en noir et blanc. Un homme sec, casquette, lunettes noires rondes et barbe épaisse, sort d’un baraquement en bord de route. Tandis que la musique, de lumineux et lents arpèges, annonce une autre de ces vignettes comme Mark E. Everett en a tant et tant fait, on le voit attraper son chien laissé à terre avec une affection qui crève l’écran et le déposer sur le siège passager de son pick-up Chevrolet. Partout sur sa route, le soleil l’éclaboussera, le protègera en suggérant des reflets dans la vitre arrière, fera naître de cette escapade filmée à l’ancienne une mélancolie évidente, presque envahissante. Le sentiment est épais, et l’éblouissement rend parfois l’image opaque. Pour un fan de musique rock, on se retrouve dans une situation bien étrange ; est-ce que ce type dans la séquence attend de nous de la compassion ? Il entre dans une boutique… pour ressortir avec un gros paquet d’aliment pour chien.
«Dans ma prime jeunesse/Ca n’aurait pas été aussi difficile », commente le Californien quant au fait d’avoir été délaissé une nouvelle fois. Mark Everett fête donc ses cinquante ans en 2013, il a rasé sa barbe et laissé pousser ses cheveux. Son premier album sous le patronyme de « E » date du milieu des années 1990. Sa discographie a, depuis 20 ans, emprunté plusieurs voies, s’est attardée avec insistance, a jeté un regard en arrière, a voulu faire table rase, s’est lancée dans une poursuite effrénée pour boucler une trilogie qui n’a été assumée qu’une fois terminée. A enregistré beaucoup de chansons qui, parce qu’elles ne collaient pas thématiquement, n’avait pas de place sur ses disques. Certains de ses albums ont été qualifiés de « pièces de musée », mais il fallait qu’il le prenne comme un compliment ; Blinking Lights and Other Revelations (2005) documentait une époque alors révolue, rassemblait tant de simplicité avec tellement d’ambition.
La voix d’Everett se révélait mieux que jamais comme l’élément capable de tenir ensemble les différentes parties disparates de l’album, les blues rugueux et les mélodies en arpèges dont Eels a fait sa marque de fabrique. Sans immersion et sans détachement Il a enregistré une immense quantité de chansons, mêlant les histoires de sa famille et les observations du monde extérieur sans s’immerger excessivement.. Derrière lui, un long et lourd passé – 50 ans d’une vie que rien ne sépare de la musique. Et devant ? «[…] Une fois la tournée finie, je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais faire ensuite. […] » 50 ans et il s’est préservé. Quelque chose nous dit que beaucoup de surprises sont encore à venir, de cadeaux pour ceux qui aiment ses chansons immersives mais pas trop, son amour du détail et son humour cocasse. « C’est à la fois excitant et flippant, mais l’excitation l’emporte malgré tout. Tout reste possible ».
 
Renouveau
End Times, dont est extrait le morceau In My Younger Days, est un album fragile, discret, un repli qui justifie que, trois ans plus tard, Mark « E » Everett démarre Wonderful Glorious en scandant « J’ai été aussi calme qu’un rat d’église/des bombes vont tomber/je vais être entendu». En 2010, Everett semble entrer provisoirement dans une nouvelle forme d’autarcie, pour lui qui en a l’habitude, enregistrant dans un dénuement encore plus accentué, bientôt sans batterie, etc. Se focalisant de façon obsessionnelle sur les détails d’une relation, c’est comme s’il craignait, en reprenant réellement les rênes de son existence, d’influencer son cours. Certains l’accusent alors de ne plus se livrer autant qu’à ses débuts. « Même si je ne m’en rends pas compte tout de suite, ce que je raconte dans les chansons que j’écris finit par m’arriver en vrai, tôt ou tard. Je devrais écrire une chanson dans laquelle je reçois un chèque d’un million de dollars. »
A Line in The Dirt, Little Bird ou End Times n’évoquent absolument pas ce genre de situation. A la femme de ces chansons, enfermée dans la salle de bains suite à une dispute, il demande « si elle voulait rester seule/elle m’a répondu non, mais je pense que toi, oui. » Deux formes de solitude, l’une éphémère – la femme dans la salle de bains – et l’autre de plus longue durée – l’homme à l’extérieur, sur le point d’être quitté. En seulement quelques mots incisifs. Autour de cette seule salle de bains, déjà – un lieu particulièrement délicat dans l’imaginaire du chanteur (voir plus loin) - Everett fait preuve d’un sens aigu du détail.
End Times, Mark Everett l’a enregistré dans le sous-sol de sa maison de Los Feliz, à l’est de Los Angeles. Une maison isolée et dont les abords sont filmés pour permettre à son occupant d’échapper à la curiosité des médias qui ont tellement peu à se mettre sous la dent. « Quand j’ai écouté ce disque j’ai pensé, je ne veux pas en parler, je ne veux pas le promouvoir. Je vais simplement le laisser sortir et marcher sans aide. » « Ma vie est un livre complètement ouvert maintenant… C’est une période intéressante pour moi. Je ne suis pas sûr de ce qui va se passer ensuite et j’aime ce sentiment parce qu’il va faire jaillir quelque chose de nouveau. Et je dois dire que le nouveau disque marche plutôt bien malgré le fait que je ne le promeuve pas du tout. C’est ce que j’aime dans la vie, elle devient de plus en plus mystérieuse, et je ne peux même pas dire pourquoi» En 2013, on connaît la réponse quant à son avenir, le groupe, la camaraderie, le rock n’ roll.
End Times est le second volet d’une trilogie entamée par Hombre Lobo : Twelve Songs of Desire, six mois auparavant. Un opus clef de sa discographie, autour du thème du désir, alternant morceaux de blues rock bravaches et balades à la franchise embarrassante. « E » est alors motivé par le constat que le rock a chassé la frustration sexuelle et amoureuse de ses thèmes de prédilection pour des préoccupations plus littéraires, et comme il le dit si bien, il n’aime rien autant que de se consacrer entièrement à un seul sujet lorsqu’il commence un album. « Le désir c’est ce qui fait venir tous les problèmes qui suivent, commente-t-il pour le site américain Popmatters en 2013. « A l’origine, cela devait être en seulement deux parties. La première que nous avons faite s’appelait End Times, qui décrivait ce qui se produit lorsque le désir n’est plus, que tout s’est désintégré, et je savais que je voulais la poursuivre avec le nouveau départ qui vient après, la possibilité d’un renouveau. Cette étape est celle que je préfère… Après que ces deux-là ont été finis, j’ai pensé, ‘ne serait-t-il pas intéressant de concevoir le prologue, voué au désir, comment les choses se sont compliquées ? Ainsi le premier qui est sorti, Hombre Lobo était le dernier que j’ai écrit. » Tomorrow Morning n’était qu’une demi-réussite. Pour le prochain album, Everett devait renouer avec le groupe, se baser sur ses points forts. Aujourd’hui, il peut savourer son nouveau succès. 
Mondes parallèles
« Nous sommes tous en compétition avec chaque artiste qui a fat quelque chose de super avant nous, et plus cela dure pour vous-même, plus vous êtes en concurrence avec votre propre musique. C'est de plus en plus difficile. La seule chose qui était difficile pour moi sur Wonderful Glorious c'était de m'y mettre, j'étais anxieux. »
La planète du rock dit indépendant ne prend pas d'âge ; les groupes se succèdent, l'essentiel étant d'être au bon endroit au bon moment, comme les Strokes avec Is This It en 2001. Alors qu'il Everett est donc une exception. Avec Wodeful Glorious, Everett semble avoir tourné enfin la page de sa mythologie personnelle , et c'est étrange d'apprendre qu'il s'apprête à publier son autobiographie. Ne peut t-il pas, après avoir tant secoué le passé dans ses chansons, ne plus jamais se sentir en compétition avec lui-même ? Aller simplement en écrivant des chansons aussi fraîches et affirmées que Peach Blossom ?
Les clips, c'est le seul domaine ou je suis moins obsédé par le contrôle artistique.” C'est ce qu'il fait croire, mais deux courants se détachent : une réalité à peine teintée de folie, dans ses clips les plus récents, et des interprétations fantasques, décalées à l'humour plus facile. C'est la facilité de cet humour, Du côté du réalisme et de la légèreté subtile, le document le plus abouti, et qui vaille le coup qu'on le regarde tout en découvrant les albums de Eels est le documentaire Parallel Worlds, Parallel Lives, préparé par Everett pour la BBC (sans sous-titres français donc). Sorti en 2007, ce film poignant d’une heure raconte la relation tragique du musicien avec son père disparu. Hugh Everett III est devenu en son temps une sorte de star puisqu’il était à l’origine de la théorie des univers parallèles qui a tant inspiré la culture populaire par la suite. En quelques années, le physicien quantique va développer sa théorie comme quoi un même être vivant aurait plusieurs vies dans des endroits différents. L’être humain créerait à chaque nouvelle décision deux réalités alternatives. Combien de décisions Everett t-il prises depuis la mort de son père ? Des décisions qui ont nécessairement laissé la porte ouverte à une réalité parallèle, dans laquelle sa carrière aurait été différente. S'il était, par exemple, descendu à Hollywood pour tourner des films.
Everett retrouve dans le film d’anciens amis de son père, et tente en leur compagnie de reconstituer une aventure qu’il a lui-même complètement ignorée du vivant de son père – il n’a jamais eu de véritable contact avec celui-ci.
Ainsi, quand il retrouve des cassettes enregistrées par Hugh Everett dans la cave de sa maison, pour les fournir au biographe de son père, il se demande s’il va reconnaître sa voix, l’ayant si peu entendue par le passé... Dans l'une des scènes les plus savoureuses, « E », dont le statut de star mineure mais attachante est affirmé, entreprend des comparaisons entre le milieu de rock et celui de la physique.
Ce documentaire très personnel permet au chanteur de Eels de se révéler un peu plus au grand public - après quinze ans de carrière.
Un public différent de celui qui est allé jusqu'au bout de Blinking Lights and Other Revelations (2005), cette fameuse pièce de musée, une simple désillusion pour certains, en comparaison des grandeurs de la vraie musique pop. Plongeon inattendu dans un passé toujours de retour, nouvelle tentative d'entrer en communication avec ses propres souvenirs, l'album fait trembler plus que jamais toute affaire de contexte, de cohésion, irrite un peu. Mais donne en germe un livre qui attendait d'être écrit, l'une des plus remarquables tentatives de semi-autobiographie dans l'histoire du rock indépendant : c'est la chanson Things the Grandchildren Should Know qui donnera le livre du même nom. « Le livre était la chose la plus difficile. Je ne suis pas quelqu’un qui aime s’attarder sur le passé. Mais quand on m’a envoyé une copie, il y avait ce poids merveilleux sur mes genoux. Je ne suis pas sûr de savoir de quoi il s’agit mais je pense que c’est la façon dont je m’accommode des choses. Je gère toutes les tragédies familiales, et toutes les situations pourries de quand j’ai grandi, comme si c’était de l’art. Je pense que le livre est divertissant, et heureusement ma douleur est divertissante ».
« L’album a été créé par petits bouts au fil des années. Il correspond à beaucoup d’états différents, de phases que j’ai traversées pendant que j’essayais de lui donner vie. » Railroad Man glisse tout seul, le faux live de Going Fetal profite de la participation de Tom Waits, avec lequel « E » entretient des liens à moitié imaginaires et forcément fun. HUMM ! Ils s'admirent simultanément, ce qui est déjà beaucoup. Double album à de 33 chansons aussi embarrassant que triomphal, il est sans doute inutile d'en dire plus même s'il se trouve à jamais en troisième position dans une liste des meilleurs albums de Eels, quels que soient les deux premiers.
La tournée internationale pour promouvoir le disque va être l’une des plus superbes de toute la carrière d’Everett.


dimanche 29 août 2010

Eels - Souljacker (2001)





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Parution
2001
LabelDreamworks
Genre
Folk-rock
A écouter
Women Driving, Man Sleeping, Fresh Feeling, Friendly Ghost
°
Qualités

Il y a neuf ans, en 2001, Mark Everett fait paraître un disque important pour sa carrière, Souljacker. Retardé par le label Dreamworks pour manque de singles susceptibles de passer à la radio, il paraîtra finalement une semaine après le onze septembre, dans une ambiance explosive. A cette époque, Everett s’est laissé pousser la barbe pour la première fois ; et sur la pochette du disque, il n’est pas loin de ressembler à Oussama Ben Laden, l’instingateur d’Al Qaïda alors dans le top 10 des personnalités les plus recherchées par les Etats Unis. Bref, Souljacker paraît dans un climat de chaos politique et de paranoïa générale mais c’est difficile de dire si, comme beaucoup d’autres formations américaines alors, va se refléter en lui ce chaos. Au contraire, les titres Fresh Feeling ou Friendly Ghost laissent penser qu’il s’agit d’un disque serein.
Serein, si ce n’était pour la large participation de John Parish, rencontré en compagnie de PJ Harvey – en compagnie de laquelle il a produit deux superbes disques, en 1996 et 2009 – à Top of the Pops. Les deux hommes s’admirent mutuellement, et Everett notamment aime beaucoup le son brut et graisseux des disques de PJ Harvey. En apparence, Souljacker reproduit les sonorités sales de To Bring You My Love (l’un des grands disques des années 1990) ou de Dance Hall at Louse Point – et ceux qui connaissent ces deux disques incontournables devinent que depuis le son lo-fi des premiers disques de Eels jusqu’à Souljacker, la transformation se fait en douceur et le style très reconnaissable de Parish épouse très bien les contours des fables d’Everett.

Souljacker est encore un disque appartenant à la décénnie passée du point de vue de sa constitution sonore. Cependant, son prédécésseur, Daisies of the Galaxies était plutôt lisse, et les appréciations négatives ne seront pas en reste. « Ma première complainte au sujet de Souljacker vient de cette idée : le son n'est pas bon. Il n'est pas agréable à l'oreille. Il est douloureusement ennuyeux, en fait, et ce n'est pas seulement parce que c'est plus bruyant que ses prédécesseurs, ou parce que les accords utilisés par E sont plus bizarres, ou parce que des instrumentations de premier plan sonnent comme si elles ont été générées par des mules battues, et, par conséquent, font grincer des dents. […] Les compositions ressemblent à un truc d’amateur, comme si c’avait été écrit sans aucune considération pour l’auditeur. »* Le style rude de Parish ne peut faire l’unanimité. Mais parfois ces appréciations hatives engendrent des situations extrêmes. Eels raconte : « Je reçois des mails haineux de temps à autre parce que quelqu’un a acheté mon disque joliment orchestré et n’a pas aimé le disque plein de feedback de guitare. « Qu’est ce que c’est que ce putain de bruit, comment peux-tu me trahir ? […] - Je ne l’ai pas fait pour toi. Quand j’étais gosse j’aimaius ça quand Neil young sortait un disque acoustique et que l’année suivante il me choquait avec un disque très bruyant. J’aimais la surprise que ça provoquait. » Le plus amusant est peut-être que la musique de Eels est fondamentalement la même depuis qu’il a commencé à la jouer il y a vingt ans, et qu’il apparaît plutôt par ici comme un artiste plus conservateur que déluré.

Pour une fois aussi, Everett cesse de parler de sa propre vie et dépeint le portrait de personnages marginaux qu’il crée de toutes pièces. Wim Wenders, le grand cinéaste qui réalisa Les Ailes du Désir, Paris Texas ou le documentaire sur le Buena Vista Social Club, va s’occuper du clip pour le morceau Souljacker part 1, un trip futuriste et décalé – pour un morceau un poil trop simpliste.

jeudi 26 août 2010

Antony and the Johnsons - Thank You for Your Love


Antony Hegarty est de ces artistes qui réfléchissent beaucoup aux mécanismes les plus simples de l’existence, pour en tirer les satisfactions les plus réelles ; de ceux qui se sont cherchés continuellement, longtemps après avoir naturellement créé un univers qui leur est propre. Quand d’autres s’investissent avec autant d’énergie et d’insatisfaction dans la création d’un monde virtuel, et de rapports aux autres qui ne sont fondés que sur ce qu’ils aimeraient être, Hegarty essaie de comprendre, année après année, quelle personnalité se cache vraiment en lui, et quels sentiments ultimes il voudrait exprimer. En fait, Hegarty n’a rien à voir avec le commerce de la musique – et son caractère, son humeur, son expression dépasse sa pratique musicale. Il est devenu célèbre pour sa voix unique et fragile, mais sa sensibilité artistque porte dans les arts visuels de manière générale, sur une vision qui dépasse largement une histoire de « bien chanter ».

Thank You For Your Love est le petit frère du disque à venir d’Antony and the Johnsons, Swanlights ; l’un des évènements de l’automne ; peut être un disque fait pour cette saison, qui viendra accompagné d’un superbe livre aux collages fauves, ocres. Swanlights est annoncé pour être plus lumineux que son prédecesseur, The Crying Light. Celui-là semble dater d’il y a tout juste quelques jours, il est bien hors du temps et des modes ; issu du monde interlope New Yorkais que l’on devine à peine à travers l’extraordinaire sensibilité aux phénomènes physiques et culturels dont fait preuve Hegarty. The Crying Light avait un aspect mysthique – dédié au danceur de butoh japonais Kazuo Ohno, et où Hegarty reconnaît être perdu dans « the middle place/ between light and nowhere ». Un sentiment de solitude qui atteignit auparavant son apogée dès Hope There’s Someone, sur I Am a Bird NowHegarty apparaissait prêt à s’en remettre aux autres pour tenter de le définir lui, invitant de ce fait en featuring des personnalités proches de son univers comme Boy George, Devendra Banhart et Lou Reed - un « parrain » pour lui.

Ceux qui provoquent des batailles d’égo sont ceux qui se sentent le plus menacés par leur duplicité, dont la personnalité est secrètement brouillée – Reed n’est qu’un exemple (mais maintenant, en revisitant son passé, il a cessé d’être en conflit avec lui –même – et ce même peut être depuis New York, en 1989), Bowie en est un autre (et Hegarty est peut-être un Bowie pour le XXI ème siècle). De telles duplicités chez les artistes, les musiciens en ce qui nous concerne, seront aussi parfois le reflet d’une époque politique trouble, où il n’est pas facile d’entrevoir des solutions d’avenir. Etrange passe quand les artistes sont étiquettés « de gauche » parce qu’ils ont une sensibilité qui n’est manifestement pas partagée par tout le monde. Antony and the Johnsons, avec Bush, ce n’était qu’un acte alternatif, un accessoire de l’excentricité New-Yorkaise.

Hegarty n’a pas cessé ces dernières années d’afficher son inquiétude quand à la mauvaise image de son pays dans le monde, il a donné volontiers des réflexions politiques et expliqué qu’Obama était le premier président avec lequel il se sentait en accord depuis qu’il avait une conscience politique. Négociant avec son désordre intéreur en même temps qu’il éprouvait un genre de culpabilité globale à l’idée d’être américain – et ce n’est pas le premier dans ce cas – Antony a donc eu la bonne idée de chercher les tenants et aboutissants qui existeaient dans son entourage – véritable faune New Yorkaise d’artistes jusqu’au boutistes, conceptuels, et le conceptuel semble bien être l’anti-fabrication de personnalité factice. C’est se plier en quatre pour tenter d’explorer des nouvelles facettes de sa propre psyché. Et écrire de bonnes chansons, c’est être suffisamment lucide pour savoir d’où viennent les mots, les réactions que l’on a face au monde extérieur – nécessairement de l’intéreur de soit. C’est élucider les réactions. Les chansons d’Hegarty sont des méditations sur ses propres réactions.

Thank You For Your Love, ce sont les morceaux qu’Antony est capable d’enregistrer maintenant que les Etats Unis sont un pays sur la voie de la réconciliation, entre son identité culturelle et celle de ses artistes. Sur Thank You For Your Love, Hegarty en a fini avec une crise d’identité, il peut y voir clair et se plonger à la source de sa propre carrière. Il se débarrasse de l’image de musicien complexe et excentrique en apparaissant plus insouciant que par le passé. Le morceau titre à lui seul, plein de joie et d’énergie, justifie d’écouter cet EP constitué de cinq morceaux, dont deux reprises ; Pressing On emprunté à Dylan période catholique ; et Imagine, méconnaissable, mais quoi de plus naturel pour l’auteur d’un Another World qui avait l’esprit du grand morceau de Lennon dans son ADN. L’autre inédit, You Are the Treasure est dans le même esprit que Thank You… : tout démystifier, exprimer la plus simple reconnaissance, comme un signe de maturité. A travers les images qui accompagnent Thank You For Your Love dans un clip constitué dimages d’archives en super-8, Hegarty revisite son passé…


  • Parution : Août 2010

  • Label : Secretly Canadian

  • Genre : Soul, Folk explosif

  • A écouter : Thank You For Your Love



  • Note : 7.50/10

  • Qualités : Lucide, habité, poignant

mercredi 25 août 2010

Dawn Kinnard - The Courtesy Fall (2008)


Parution2008
LabelKensaltown
GenreFolk-rock, pop
A écouterAll in Your Head, The Devil Flame, FortuneTeller
/106.25
Qualitésambigu, onirique

Authentiquement mystérieuse, Dawn Kinnard, fille rebelle d'un prêcheur baptiste, est plus jeune qu’une grosse partie de ses influences. Elle s’affiche sur la pochette de The Courtesy Fall dans un style southern gothic auquel on ne cessera de revenir une fois que sa voix de «miel et de fumée », comme elle a été décrite, aura fait son petit effet, au détour de mélodies accrocheuses et directes d'abord : All in Your Head, Island. The Courtesy Fall est cet album bizarre qu’on pourrait tout à la fois louer pour son accomplissement tout en se demandant si Kinnard est réellement une chanteuse prometteuse – elle pourrait aussi bien être une petite interprète sans avenir crédible. 
 
« Ce n’est que des  histoires dont j’ai fait l’expérience. Seulement pour certaines d’entre elles j’ai pu être endormie. Mais pour moi elles sont aussi vraies que si j’avais été éveillée."

J'imagine que si je souhaitais la rencontrer, je la trouverais dans une maison de type cottage, avec un gros chien marron me surveillant au seuil de la porte. Je l’imagine grogner légèrement tandis que j’essaierais d’approcher. Un filet de fumée qui s’échapperait de derrière la porte entrouverte. Une menace imperceptible qui me dirait que si j’entre, toutes mes certitudes qui ont suivi l’écoute superficielle de The Courtesy Fall - à sacoir qu'il existe aux Etats-Unis un archétype pour ce genre de chanteuses trop modestes pour vraiment réussir - pourraient bien tomber. Kinnard est modeste, oui : mais elle a en elle la moitié d'un envoûtement. Si elle parvient à ménager un certain sens du suspense, c’est en nous ravissant d’un « tout est dans ta tête » d’ouverture qui a tôt fait de brouiller les réalités.

Fortune Teller évoque Billie Holiday. Cette influence joue à l'évidence un rôle dans les textes des Kinnard, ceux d'une femme forte et pleine de petites malédictions.  Avec Tom Waits, crooner des images et antiquaire de sons, elle partage une capacité à brouiller les pistes à coups de demi vérités : « Ce n’est que des histoires dont j’ai fait l’expérience. Seulement pour certaines d’entre elles j’ai pu être endormie. Mais pour moi elles sont aussi vraies que si j’avais été éveillée. Ou peut-être sont t-elles plus vraies.»  Plusieurs raisons d'approfondir l'écoute : L'ambiance gothique sur Devil's Flame, Fortune Teller, intimiste et rétro, la country-pop de No Different No - qui fonctionne par la magie de la voix de Kinnard, le duo avec Ed Harcourt, Clear The Way, qui rapelle la B.O. de One From The Heart et le duo Crystal Gayle/Tom Waits avec ses cordes parfaitement ajustées. Enfin, White Walls et sa coda de synthés mélodieux.


 

dimanche 22 août 2010

Hans Zimmer - B.O. Inception (2010)



Parution : 2010
Label : WaterTower Scores
Genre : Bande Originale, Electronique, Orchestral
A écouter : Dream Within a Dream, Waiting for a Train, Old Souls

6.50/10
Le score pour l’un des blockbusters les plus en vue de l’été, par Hans Zimmer. Compositeur de musiques de film prolifique et respecté, c’est aussi un habitué des films à gros budget et à grand spectacle, même si ce sont souvent plutôt des réussites. De ce point de vue, on peut considérer que Zimmer prend un minimum de risques en se liant d’amitié avec la plupart des réalisateurs à la fois exigeants et ayant la volonté de toucher un large public, comme Terence Malik (La Ligne Rouge), Ridley Scott (pour Gladiator, Les Associés) et maintenant Christopher Nolan (Batman Begins, The Dark Night et Inception, trois films intéressants sans être complètement satisfaisants). Le compositeur est maintenant considéré à l’égal de James Newton Howard, Howard Shore (le Seigneur des Anneaux et Bilbo le Hobbit en 2011, les films de Cronenberg et de Fincher. Une sorte de « dream team » (le terme est plutôt bien choisi étant donné le thème d’Inception) à qui l’on confie de sonoriser la plupart des films américains les plus ambitieux. 

Les assertions de Nolan comme quoi Zimmer serait « l’un des talents essentiels dans le milieu cinématographique » sont justifiées, surtout, à mon sens, depuis le score du film Gladiator en 2000. Une partition houleuse, d’une beauté tout en chaud et froid, l’une des meilleures de ces vingt dernières années. Pour le reste, Zimmer a contribué à une floppée de longs métrages, entre trois et six par an depuis une vingtaine d’années. 

Autodidacte, il a la particularité de s’être d’abord plongé dans la musique électronique (dorigine Allemande, il y a passé sa jeunesse au pays au moment du Krautrock). Pour Travail au Noir, sa première bande originale en 1982, il enregistre ce genre de musique. Il va par la suite co-composer le temps de se faire un nom, puis développer progressivement un son, une empreinte qui est beaucoup plus classique de forme que ces influences de jeunesse – mais qui ne manque pas, quelque part, de toucher à la « pop music ». Les scores de Zimmer seraient un genre de rock symphonique, des variations telles celles d’Elgar (compositeur anglais qui a inspiré le travail de rob Dougan pour la bande originale de Matrix) mais pour l’ère du riff.  Elles seraient en outre capables d’inspirer des musiciens rock qui s’attachent à développer des atmosphères de grande ampleur. 

Pour Inception, il parvient à créer un univers à niveaux multiples, tout en laissant la partition plutôt simple. Plus synthétique qu’à l’époque des salves cuivrées de Gladiator, le disque profite du travail guitaristique de Johnny Marr (Ex-Smiths) comme Gladiator avait profité de celui de Lisa Gerrard, moitié du défunt Dead Can Dance. Zimmer semble avoir préféré un score efficace et minimaliste qui privilégie les textures électroniques – ondulantes comme une réalité fragile. Ici, les thèmes – parfois clairement inspirés de Vangelis et de son travail sur Blade Runner, une influence avoué à la fois du compositeur et de Nolan – ne sont pas nombreux – et c’est pour le thème principal qui parcourt le film que l’on retiendra ce nouveau travail. Quelques tons parviennent à créer une ambiance fantastique spectaculaire au premier abord, et plus sombre et intime lorsque l’on entre dans le détail des titres les plus longs. Comme sur tout travail de ce calibre, les pièces plus courtes sont plutôt illustratives, tandis que les plus longues peuvent être appréciées comme des compositions autonomes. La cohésion générale n’est pas forcément de mise. 

Ici, un morceau comme Mombasa dénote par rapport au reste, mais il ne faut pas oublier qu’Inception est un film qui alterne de manière assez abrupte des scènes de drame nostalgique et d’autres d’action, plus conventionnelles. C’est surtout le thème général – le rêve – qui fait d’Inception une aventure musicale sûrement intéressante pour Zimmer.

Celui-ci n’avait vu aucune scène du film quand il s’est mis à composer ce score. Il s’est mis à représenter en quelque sorte ce qui serait sa propre vision d’un monde de rêves. C’est au moment où il illustre ce qu’est cette autre réalité qu’il s’en sort le mieux. 

C’est sur Dream is Collapsing  que commence à monter une tension spectaculaire dont on peut n’apprécier la portée, comme souvent chez Zimmer, qu’en se projetant des images mentales, pour l’accompagner. C’est trop tard pour moi pour dire si cela est possible sans avoir vu le film, c’est probablement d’une expérience intéressante. Dream is Collapsing introduit le thème qui deviendra central sur Dream Within a Dream. Sur Radical  Notion, quatre accords suffisent à installer lourdeur et suspense. Les arpèges et les cordes frottées, le travelling évolue (inévitablement) vers un crescendo – mais il n’y aura pas d’explosion cette fois-ci… Il n’est même pas sûr que la tension devienne insoutenable, mais plutôt qu’elle reste constante. Cette tension, c’est le meilleur moteur de composition de Zimmer ; et il peut d’autant plus la mettre à profit quand on sait que dans le film la musique est omniprésente – elle envahit tout l’espace, englobe spectateur et image dans une même expérience. La musique a, comme le film, cette qualité de quasiment se nourrir de notre affect, en quelque sorte, de nous empêcher de penser – mais pas de ressentir. 

La musique joue sur l’intensité dramatique, un levier très classique mais poussé ici à une sorte de paroxysme, et perd parfois l’auditeur à force de ressembler à une contemplation d’un monde encore relativement clos. C’est une musique qui semble consommer une énergie extraordinaire – elle ne pourrait être reproduite que par un véritable orchestre, comme la plupart des scores d’ailleurs – et qui épuise les ressources mélodiques qu’on lui insuffle avec une gloutonnerie rare. L’objectif certain : un impact maximal. 

C’est un lieu inquiétant, organique et vaguement romantique, dont l’évocation  culmine avec Waiting for a Train, un morceau complexe de neuf minutes où l’on entend Piaf chanter « Non je ne regrette rien » (c'est une allégorique du film qui entre en jeu).  




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