“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (74) soigné (74) groovy (68) Doux-amer (59) ludique (59) poignant (59) envoûtant (54) entraînant (53) original (52) communicatif (47) sombre (47) lyrique (46) onirique (46) pénétrant (44) sensible (44) élégant (43) apaisé (42) audacieux (42) attachant (40) hypnotique (40) lucide (38) vintage (38) engagé (35) intemporel (31) Expérimental (28) Romantique (27) frais (27) intimiste (27) orchestral (26) rugueux (26) efficace (25) fait main (25) spontané (25) contemplatif (23) varié (23) funky (21) extravagant (20) nocturne (20) puissant (20) sensuel (18) inquiétant (15) lourd (15) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

mardi 28 septembre 2010

Dr John and the Lower 911 - Tribal (2010)



Voir aussi la chronique de Locked Down (2012)



Le pianiste/chanteur/guitariste de soul/funk/jazz/R&B des marais Mac Rebennack est de cette noblesse américaine originaire de ce qui est peut-être le seul état américain ayant sa propre culture, le Louisiane, et d’une ville aux résonnances mythiques, la Nouvelle-Orléans. A le voir déambuler dans les rues avec cape et haut de forme – il a un côté Bootsy Collins - et marcher en grand gourou au-dessus des gens avec un petit sourire satisfait, on a l’impression d’assister à la résurrection de l’âme vieille et fière de cette ville, un dandy un poil prétentieux à la Captain Beefheart, mais dont la culture est bien différente. Pourtant Dr John n’est jamais mort, et c’est édifiant de se dire qu’il a passé tout ce temps à se remuer là bas, s’attirant l’admiration en jouant d’un charisme qui allait directement nourrir une musique, et son personnage – le « Night Tripper » dans les années 60. Cette musique ne changera jamais dans l’approche, des bouts de psyché plein de groove et d’ambitieuses errances entre tradition et folklore de son propre imaginaire.

Habitué des festivals, devenu une légende vivante, Rebennack aurait pu cesser d’investir son énergie dans des disques que de moins en moins de gens écoutent, et pourtant il continue de s’affirmer par ce biais. Remis en valeur par son Grammy Award en 2008 (pour The City that Care Forgot, autour du cataclysme Katrina) le travail de Dr John repose aujourd’hui beaucoup sur l’excellence de ses musiciens – le groupe baptisé The Lower 911. Le noir américain Herman Ernest III (batterie et coproduction) et David Barard (basse) en premier lieu, une section rythmique fusionelle sur laquelle peut se reposer en toute tranquillité la guitare de John Fohl. Les percussions de Ken Williams et le piano de Dr John viennent agrémenter ce disque généreux – Tribal dure 56 minutes et comprend 16 morceaux. Tribal pour les influences africaines, voodoo, Cajun de sa musique, pour une certaine fascination des rythmes primitifs les plus efficaces – le genre d’influences parfaitement adaptées à la musique funk, appréciée parce qu’elle est irrésistible et hypnotique. Le morceau titre, lent et imposant, alterne un blues/jazz poisseux et des chants rituels sur lesquels le tempo accélère.

Le disque est plutôt détendu, avec des pièces à la nonchalance trompeuse (Change of Heart, Potnah), mais aussi passionné, notamment grâce à la présence de chœurs sur plusieurs titres (Lissen at ou Prayer, Music Came), ce qui lui confère une authenticité que le Dr John n’aura pas volée. C’est seulement qu’en termes de funk, si l’on pense à Parliament, la notion d’authenticité peut aller très loin. C’est une musique qui entretient des connections subjectives à la réalité. Ainsi, When i’m Right (I’m Wrong) – qui évoque une de sa vieille chanson Right Place, Wrong Time - est construit autour du chorus insistant : « When i’m Right i’m wrong, when i’m wrong i’m wrong ». Presque un concept. Et qu’est-ce que le Jinky Jinx sur le morceau qui porte ce nom (un titre qui semble tout droit sorti des années 60) ? Les paroles sont souvent imagées, parfois surprenantes – ce sont pour la plupart des chansons d’humeur, même. Dr John saute d’un style musical à un autre selon ses dispositions. Music Came est jazzy, Potnah r&b... Dans un registre différent, même si ce n’est pas nouveau pour le bonhomme, Only in Amerika fait de la critique sociale.

Mac Rebennack n’a évidemment plus rien à prouver. Pourtant, il parvient sans vraiment y toucher à garder le feeling originel, et à produire un disque captivant grâce au secret d’une formule qui va au delà d’une question de conduite. Dr John a la bonne attitude, mais il a aussi les mots, et ni la ferveur de son engagement, ni la flamme de sa passion ne disparaîtront au profit de son amour-propre manifeste.


Neil Young - Le Noise (2010)




Parutionseptembre 2010
LabelReprise Records
GenreFolk, rock
A écouterLove and War, Hitchhicker, Peacefull Vally Boulevard
/107.25
Qualitéspoignant, sensible, nocturne

Neil Young est aujourd’hui dans sa cinquième décennie de musique. Comme les plus grands, il n’a pas tant cherché à imiter ses contemporains qu’à les devancer, produisant parfois des disques inexplicables, dialoguant avec des forces créatrices invisibles et suprêmement subjectives, et d’autres albums qui ne se sont révélés intéressants qu’après plusieurs années d’existence. La carrière de Neil Young n’est pas vraiment faite d’étapes successives comme l’est celle de Waits par exemple, mais plutôt de courants qui ressurgissent à diverses époques et replongent pendant d’autres. Dans une certaine mesure, ces courants suivent les opportunités que Young a d’enregistrer avec des personnes ou d’autres – au centre de sa carrière, les Crazy Horse lui ont donné, par le truchement de sa propre férocité occasionnelle, le son le plus évident de son épopée dont le premier acte de défiance fut Everybody Knows This is Nowhere (1970) – le disque de la fin de l’apprentissage. En termes de trouvailles sonores et de composition, Young a beaucoup investi dans la guitare, les guitares comme instrument pluriel – a tel point qu’on a beau dire que l’on aime le son de guitare de Neil Young, on risque de ne pas être compris, car il y en a plusieurs.

Non pas que son jeu ait beaucoup évolué, mais c’est le résultat à la sortie de l’ampli qui a donné des rendus divers ; jusqu’à la demi-heure noise de Weld en 1991 et la tournée qui faillit le rendre sourd. Le Noise est l’un de ces disques plus dévoués à la recherche sonore – une épreuve de laboratoire en quelque sorte. Ce n’est pas un album bruyant ni dissonant, le titre n’étant qu’un clin d’œil amical au producteur Daniel Lanois (dont le nom sonne presque comme ça en anglais). Ce n’est pas un disque agressif, ni même amer comme Living With War (2006). A écouter Le Noise, malgré les larges proportions que prend le son sur les morceaux électriques,  on a plutôt l’impression d’un album serein – les deux premiers titres sont Walk With Me et Sign of Love.


Lanois, en produisant Le Noise, avait le sentiment que quelque chose n’avait pas encore été fait dans la carrière de Young – on peut, considérer la carrière de Young comme une suite d’expériences plus ou moins réussies et plus ou moins fidèles à l’âme du musicien. Lanois voulait que ce nouveau disque descende un nouveau versant de cette carrière en proposant un son encore un peu différent, tout en restant le plus près possible de ce que Young devait exprimer et incarner de ses mots et de ses phrases musicales. Lanois semble intéressé davantage par la création d’un paysage sonore constitué d’éléments plutôt indépendants les uns des autres – ce qui donne cette impression de richesse et cette majesté au son de Le Noise - plutôt qu’à la construction des morceaux eux-mêmes. Les titres sont très classiques dans leur forme, et c’est un reproche que de constater qu’ils auraient pu sans exception se retrouver sur n’importe quel disque de Young. Lanois utilise l’écho comme matière de base – le disque a été enregistré dans son manoir, une sorte de palais romantique doté de corridors en voûte. Il s’en dégage la sensation que Young est un personnage sépulcral ;  ce son est destiné à habiter et à hanter.

Les paroles sont très épurées, sans les images que pouvait invoquer le songwriter dans d’autres périodes de sa carrière - à deux exceptions près. On reste un peu sur notre faim le temps de Walk With Me et Sign of Love, avec l’impression d’un Young encore adolescent, qui trouve satisfaction dans les images les plus éculées comme pour signifier que c’est là la meilleure matière – une bonne façon en tout cas de tenir tout cynisme à l’écart. Quoique lorsque Young propose que l’on marche avec lui, il convient de se montrer méfiant étant donné qu’il finira toujours par vous abandonner au milieu de nulle part. C’est un peu ce que fait Le Noise, abandonner l’auditeur dans une pièce vide, un corridor ou dans les tréfonds de l’histoire mythologique Youngienne « I Wish i was an inca from Perou ». Cette ligne est tirée de ce qui est sans doute le meilleur titre du disque, Hitchhicker. Lyriquement plus riche que les autres – à l’exception peut-être de la longue pièce acoustique intitulée Peaceful Vally Boulevard -  Hitchhicker contient la phrase “I tried to leave my past behind, but it’s catching up with me”. C’est, enfin, des images qui sont conjurées.

« You needed me to ease the load, for conversation too ». Young se replonge dans son passé avec une certaine complaisance par moments, mais il est permis de voir dans Hitchhicker l’un de ces titres qui résument des pans entiers de la carrière d’un individu qui a fondé la sienne sur des images et des ressentiments. Pour Peaceful…, la chanson la plus poignante du disque, le nom est trompeur : Neil Young y chante, avec une voix rappelant trop le timbre de Will to Love (sur American Stars and Bars, 1977) : « A rain of fire came down upon the way, a mother screaming and every soul was lost”. C'est l'histoire de l'homme blanc qui a transformé les vallées endormies en villes bruyantes dont les noms des boulevards rappellent un lointain passé. On ne sait plus sur quel pied danser. Mais le public à l’époque de Tonight’s the Night ou Time Fades Away était perdu aussi. Ce n’est pas un sermon, mais plutôt une voix à la mélancolie orientée vers l’intérieur, un acte d’apaisement égoïste.

 




lundi 27 septembre 2010

10 disques pour 2009

1 - Animal Collective - Merriweather Post Pavillon (Domino)
2 - The Flaming Lips - Embryonic (Warner Bros)
3 - Richard Hawley - Truelove's Gutter (Mute)
4 - Bill Callahan - Sometimes i Wish we Were an Eagle (Drag City)
5 - No Age - Losing Feeling (Sub Pop)
6 - Girls - Album (True Panther)
7 - Antony and the Johnsons - The Crying Light (Secretly canadian)
8 - Lightning Bolt - Earthly Delights (Load Records)
9 - Wild Beasts - Two Dancers (Domino)
10 - Pj Harvey - A Woman a Man Walked By (Island records)

+
The Mountain Goats - The Life of the World to Come (4ad)
Sunn o))) - Monoliths and Dimensions (Southern Lord)
Obits - I Blame You (Sub Pop)
Megafaun - Gather, Form and Fly (Crammed Discs)
Dead Man’s Bones - S/T (Anti-)
Levon Helm - Electric Dirt (Vanguard)

dimanche 19 septembre 2010

Les Savy Fav - Root For Ruin


Difficile de descendre de l’arbre qu’était Let’s Stay Friends, et sa pochette quasi-iconique quoiqu’un brin naïve. La réputation de Les Savy Fav en live n’était, n’est plus à faire – c’est lui (le gros barbu en pyjama rose) contre vous, mais ça ne suffisait pas, encore fallait t-il qu’il invente un sens de la confrontation qui fait de leurs concerts des œuvres d’art vivantes – allez, le bon goût n’a jamais été le point fort de la musique rock, et le terme d’œuvre d’art bafoué plus souvent qu’à son tour. Les Savy Fav parvenaient au terme de douze ans d’existence à attiser l’intérêt jusqu’ici, parce qu’ils sont amusants, qu’ils sont de New-York et que leur mélange d’indie et de punk dans un carcan de guitares ciselées vaut effectivement le détour. Pour l’efficacité des mélodies, que l’on garde au fond de la tête sans qu’elle se fassent prier, mais surtout pour cette énergie dansante et spontanée qui suffit à elle seule à monter des morceaux imparables avec le sentiment d’une aisance absolue – la musique, pour ces ex-étudiants d’une école de design, est vraiment l’occasion de faire éclater les formes. Après Let’s Stay Friends, Les Savy Fav sont devenus une référence incontournable pour ceux qui aiment les guitares comme mode d’exutoire mais aussi comme instrument mélodique puissant.

Leur musique prend son inspiration dans les années 80, des Pixies à Cure, la scène hardcore ( ?) etc (la matière ne manque pas). Au moment de Root For Ruin, on n’a pas envie de leur reprocher de se répéter, puisqu’ils ont un crédo et une attitude et qu’ils trouveront bien une réponse cinglante à apporter à ça – c’est pour l’explosion que ça génère, la folie, l’envie de chanter quelques paroles démentes, et l’envie de retourner sur scène dès que possible, avec de nouveaux morceaux. Un secret de leur réussite est sans doute de penser constamment à la scène comme finalité, comme le moment où tout ce qui prend sauce en cuisine puisse être servi à table par Harrington – un spectacle surprenant, aux saveurs discutables mais qui ne va jamais, je crois, jusqu’à l’écœurement. On est assez loin de Robert Smith, en fait. Les mélodies accrocheuses permettent aux morceaux de se singulariser les uns par rapport aux autres – le groupe a un grand talent pour leur insuffler de la vie et en faire plus que des instants de passage.

Le bât blesse un peu au niveau des paroles qui se prennent les pieds dans les méfaits de la grossièreté d’ado – jusque là c’est plutôt engageant – mais sans la poésie adéquate pour l’exprimer, apparemment. En fait, point de non-retour sur Root For Ruin arrive assez tôt, avec Sleepless in Silverlake, lorsque Harrington propose un tableau assez convenu de la ville de L.A. sur une mélodie et un tempos un peu morts-vivant pour les standards du groupe. Et on sent qu’on est entré en territoire sacré avec Lips’n Stuff, qui évoque une relation en ces termes : Let’s be friends with benefits / You know we’d be into it / I won’t even say we kiss / We just touch our hips / talk to our lips n’ stuff sur un riff très Pixies dans l’âme. Le problème, c’est qu’on a du mal à croire que c’est la libido du groupe tout entier qui est engagé, mais plutôt celle de Harrington et ça contredit quelque peu l’esprit d’équipe, d’inter-stimulation, bref de compétition qui les caractérise.

Cependant, si Les Savy Fav peuvent assumer qu’ils ne sont effectivement pas glamour– et qu’ils font de la musique avec les mêmes motivations que, disons, Dinosaur JR. – on comprend mieux leurs cris de frustration sur Exces Energies : I am only seventeen / Someone kicked me in the teeth / I could use some enemies / I have excess energies.

Il se pourrait que le guitariste à la créativité débordante Seth Jabour sache à quoi s’en tenir avec l’extravagance plus divertissante que profonde de Harrington, qui évoque la débandade d’un bébé – ce petit monstre criant pour indiquer qu’il est bien vivant. C’est l’occasion pour Jabour de mener la musique dans des territoires apparament neufs, si bien qu’on à chaque fois l’impression d’une nouvelle naissance musicale alors qu’il ne s’agit sur Root for Ruin que de professionnalisme et de plaisir de jouer.

  • Parution : septembre 2010
  • Label : FrenchKiss
  • Genre : Punk mélodique, Rock
  • A écouter : Dirty Knails, Lips ‘n Stuff, Clear Spirit
  
  • Note : 6.75/10
  • Qualités : intense, frais, groovy

 

vendredi 17 septembre 2010

Black Mountain - Wilderness Heart


Traduit depuis Pitchfork.

"Est-ce protecteur pour les lâches pour faire ce qu'ils ont déjà fait? » C'est une question rhétorique, bien sûr, mais venant de la bouche de Stephen McBean, le sentiment est particulièrement souligné. Pour sa décennie passée à faire de la musique, McBean n’a jamais été du genre à revenir sur ses pas, s’aventurant hors du folk-rock de Jerk With a Bomb pour rejoindre la pop mercuriale de Pink Mountainhops et le boogie tremble-terre de son projet le plus réussi à ce jour, Black Mountain. Mais même la perception populaire de Black Mountain comme les refourgueurs de riffs style 1970’s est injustement myope, avec les anomalies apparentes de leur discographie - la pop insouciante de No Satisfaction, la transe hypno-drone de No Hits, ou l’allume briquet Stay Free. Ils se prouvent aussi variés que le culte Black Sabbath.

Au fond de leur cœur, Black Mountain sont des hippies pacifiques, mais de ceux qui n'ont pas peur de déployer l'artillerie lourde pour affirmer et protéger leur mode de vie. Courrez leurs cœurs à vos propres risques : si leur philosophie pouvaient être transformée en slogan, elle se lirait comme suit : «faites l'amour puis la guerre."

Sur le troisième album du groupe, Wilderness Heart, il y a un effort plus concerté pour concilier l'obscurité intérieure du groupe et la lumière extérieure, une symbiose reflètée dans le choix des producteurs : Randall Dunn, mieux connu pour son travail avec les géants de doom-metal Boris et Sunn O))), et D. Sardy, dont la longue liste de clients multi-platine comprennent Oasis et les Rolling Stones. Couplez les producteurs de grands nom avec la décision d'enregistrer à Los Angeles, pour ne pas mentionner leurs entrée en mainstrain avec le soundtrack de Spider-Man 3, et tout porte à croire que Wilderness Heart était le moment ou Black Mountain allait atteindre une dimension commerciale. Mais tandis que le nouvel album est certainement aussi simple et lumineux que In The Future est lourd, apocalyptique - pas de suites de 17 minutes prog-rock à trouver ici – ça ne dilue pas pour autant l’aspect nuageux et trouble du groupe.

Wilderness Heart est l’équivalent de Houses of the Holy côté Black Mountain, un album qui scintille autant qu'il retourne, s’amuse autant qu'il rage, tout en réfléchissant une sensibilité pop plus prononcée, qui travaille le plus souvent en faveur du groupe plutôt que de leur défaveur. Et tout comme la pièce de John Paul Jones, No Quarter, qui est sans doute le point culminant de Houses…, les moments les plus frappants sur Wilderness Heart viennent avec la contribution du claviériste Jeremy Schmidt – qui ajoute son épaisseur, sa profondeur aux tons violacés sur Old Fangs, où il se montre plus lourd que le riff glam-métal qui court au-dessous. Et au lieu de tomber dans le solo de guitare de rigueur, le groupe lui permet de barbouiller des couches de synthé rêveuses autant que perçantes. De même, ses décors sur les rêveries stoner-folk Radiant Hearts et Buried by the Blues remodèlent ces interludes acoustiques dans une lumière plus majestueuse.

La prestation de Schmidt met en évidence que Black Mountain est de moins en moins dépendant d'une attaque d’accords monolithique pour jouer davantage avec les forces et les subtilités de chacun de ses membres. Bien sûr, Wilderness Heart possède le plus féroce titre de Black Mountain à ce jour dans Let Spirits Ride - qui prend le riff proto-speed-metal de Black Sabbath Symptom of the Universe pour le réinterpréter. Mais la vraie révélation est The Hair Song, chantée à gorge déployée et qui, bien que bâtie sur une guitare acoustique, frappe aussi fort que tout le reste. La chanson est aussi basée sur la confluence croissante des voix de McBean et d’Amber Webber - quand ils ont été initialement présentés comme contrastes, les deux en sont maintenant à prolonger la peine de l’autre. Et dans certains cas, Webber vole même la chanson du chanteur de facto McBean, ses chœurs sur Roller Coaster, élevant le titre hors de son marais boueux.

Pour un album qui présente un Black Mountain plus assuré, c'est une déception mineure qui Wilderness Heart n’atteigne moins un climax qu’il ne le quitte graduellement, et qu’il manque un final à couper le souffle pour couronner le tout. Mais même dans leurs moments les plus calmes, le groupe peut encore vous laisser en suspens - le titre de clôture est peut-être la première ballade acoustique de Black Mountain dédiée à une fille, mais sans hasard c'est un nom (Sadie) qui est fortement évocateur des meurtres de Manson, et la chanson d'évoquer la ligne ténue entre la béatitude, les hippies épris de liberté et l'anarchie violente. Et comme la chanson s'éteint dans une procession sinistre et tribale, vous n'êtes toujours pas sûr du côté vers lequel Black Mountain va pencher la prochaine fois.

Ma Chronique

Un album beaucoup plus riche que ce qui pourrait paraître au premier abord, et qui est le reflet presque parefait d’un groupe jouant avec engagement et honnêteté. Une référence au Pink Floyd de Syd Barrett s’est glissée dans Buried by The Blues, je vous laisse l’écouter (pour transformer ça en jeu san obligation d'achat, demandez-moii la chanson, je vous l'enverrai)… Il y a sans doute beaucoup à découvrir en termes de paroles. Les attaques pessimistes restent cependant pesantes et le disque semble souffir d’un manque d’humour – ne serait-ce que d’ironie. Dommage étant donné qu’on assiste à un groupe complètement dédié à ce qu’ils font.

  • Parution : septembre 2010
  • Label : Jagjaguwar
  • Producteurs : Randall dunn et D. Sardy
  • Genre : Hard Rock, Folk, Psyché
  • A écouter : The Hair Song, Wilderness Hearts, Roller Coaster


  • Note : 6.25/10
  • Qualités : rétro, sombre, groovy

Department of Eagles - Archive 2003 - 2006 (2010)



Voir aussi la chronique de In Ear Park (2008)

Le disque commence par un enregistrement à la volée, dans un endroit ouvert sur la rue et un piano fabuleux qui reprend une malédiction lyrique oubliée par le temps… Et la suite nous dit effectivement que les « chutes » de studio enregistrées entre The Cold Nose (2003) et In Ear Park (2008) privilégient la texture, le relief, la spontanéité et une liberté sonore rare.

Si ce Practice Room Sketch 1 qui sert d’introduction au disque est un montage, alors Archive 2003-2006 est un album psychédélique et décomplexé de première volée. Par ce premier petit bout de vie sonore, le disque se met hors d’atteinte de tout empressement – et le simple fait qu’il s’agisse de titres enregistrés il y a « déjà » sept, six et cinq ans lui donne cette pertinence à vouloir arrêter un peu sur lui le défilé des découvertes, des nouveaux groupes qui apparaissent comme des champignons. Ces Archive peuvent avoir l’air mal assurées, faites de pièces sur lesquelles le doute était permis, c’est en fait un disque plein de volonté, intelligent en plus d’être beau. Ses circonvolutions et ses rebondissements nous font réfléchir sur la musique d’aujourd’hui tout entière, peut-être parce que Department of Eagles produit quelque chose qui n’est pas exactement en accord avec son temps – trop de contemplation et de suggestion – invitant par là l’auditeur à l’intérieur de sa musique organique -, quand il faut aujourd’hui des résultats plus concrets.

L’autre projet de Daniel Rossen, Grizzly Bear est adoré par beaucoup tandis que Department of Eagles est simplement ignoré. En fait, l’explication du manque d’intérêt pour ce duo discret est que la clef de sa magie est dans des sphères un peu en décalage avec la plus grosse partie de la production rock ; les mélodies sont surprenantes et Rossen a tendance à préférer chanter de manière originale. Mais plus que ça, c’est peut-être leur intérêt pour la musique classique qui les rend étrangement difficiles à saisir ; leurs arrangements ont une complexité plus grande que celle des Beatles – il suffisait d’écouter In Ear Park ou Phantom Other pour s’en convaincre.

Il y a chez Department of Eagles la musique populaire… et autre chose, une flamme que l’on entrevoit sans jamais parvenir à la capturer, une verve qui se fait parfois flots tumultueux – et on croirait alors entendre le groupe le plus accompli des temps modernes - mais qui est le plus souvent insaisissable, et frustrante. En temps qu’auditeur, on a pas forcément envie de partir à la chasse aux couleurs et aux formes. On peut être perdu l’esprit aventureux de ceux qui écoutaient de la musique exploratoire à l’époque où le rock a cherché à dépasser pour la première fois l’héritage d’Elvis pour aller dans des voies moins unidimensionnelles. En fait, Department of Eagles n’a pas si bien marché parce que c’est un anachronisme en son temps.

La différence avec In Ear Park n’est pas forcément au niveau de la qualité (et In Ear Park était sûrement l’un des meilleurs disques à avoir vu le jour en 2008) mais dans une plus grande nonchalance. C’est comme si, loin d’être frustrés par un travail de studio qui n’aboutissait pas – en voilà qui sont vraiment exigeant envers eux-mêmes – le duo s’amusait de la nature un peu folle de sa musique. Et semble avoir idée sur idée mélodique et rythmique, propulsant de simples schémas au rang de pièces symphoniques vaguement fantomatiques. Même les interludes – appelées avec pragmatisme « Practice Room » - sont bourrées d’idées, notamment d’excursions vers la musique concrète – bruits de pas… Elles ont été le fruit d’un travail très important qui ne se reflète pas forcément dans l’impression d’énormément d’espace y est laissé – ce fameux « espace de création », ce flottement qui, lorsqu’il apparaît en studio, donne l’impression de caresser quelque chose. Il n’y a au final que six chansons sur ce disque, pleines de force du fait qu’elles semblent évoluer en roue libre. Même While We’re Young, et sa rythmique claire et précise, est finalement bien difficile à attribuer à un genre. C’est un genre d’extase autant que leurs solides connaissances musicales (et leur sensibilité à octroyer un grand espace « vital » à leur musique) qui guide le duo. The Golden Apple est un sommet un peu noir du disque. C’est aussi le morceau le plus long, empreinte d’un romantisme naturel. D’un autre côté, le délicieux Brightest Minds a une urgence toute personnelle (« Remember when i cut you down for the second time »), et son piano virevoltant fait le reste...

Archives 2003-2006 partage plus encore avec In Ear Park. Des bribes des Archives se retrouvent en effet, dans un contexte bien différent, sur In Ear Park ; la mélodie du deuxième morceau des Archives, Dead Disclosure, par exemple, a donné, légèrement accélérée, la fin de Balmy Night sur son successeur.

Parution : 2010
Label : American Dust 
Genre : Folk, Orchestral, Rock
A écouter : Grand Army Plaza, While We’re Young, Brightest Minds 

7/10
Qualités : spontané, habité, lyrique

    mardi 14 septembre 2010

    The Walkmen - Lisbon (2010)




    Parutionseptembre 2010
    LabelFat possum/Bella Union
    GenreSurf rock, rock
    A écouterJuveniles, Stranded, Victory
    /107.50
    Qualitéspoignant, lyrique, ensoleillé


    Voir aussi la chronique de You and Me (2008)
    Voir aussi le portrait des Walkmen

    Avec Lisbon, les Walkmen pourraient bien avoir atteint leur destination. Un disque qui s’envole avec Juveniles et les mots “You're with someone else tomorrow night/ Doesn't matter to me/ 'Cause as the sun dies into the hill/ You got all I need” chantés sur une guitare languissante – pas vraiment heureuse, mais sans regret. A la fois léger et mélancolique, le jeu de cette guitare se marie parfaitement avec le timbre écorché de ce formidable chanteur qu’est Hamilton Leithauser. D’une justesse et d’une maîtrise parfaites, Juveniles annonce l’essence d’un groupe qui s’est enfin trouvé (au bout de la route, sur une terrasse ensoleillée), réchappant aux titres plus féroces qui ont fait leur reconnaissance – The Rat – pour trouver un état de félicité, de légèreté mais de profondeur, de grave insouciance. Réussissant à traiter le ressentiment de la manière la plus lumineuse qui soit ; invitant autour d’eux le souvenir de belles soirées, le reflet des rivages – de New York à Lisbonne, deux civilisations qui se font face, cherchant dans la contemplation des liens de cœur que le temps a laissés s’échapper…

    La musique sur Lisbon a des accents anciens, presque désuets (si The National, leurs amis New-Yorkais, sont souvent évoqués en comparaison, c’est plutôt à Rod Stewart, à Dylan que font penser les Walkmen). Le chant de Leithauser qui évolue le plus souvent comme un instrument à part entière, incarnant ce mélange d’accablement et de douceur protectrice – il est tout à fait sûr de lui – c’est le paradoxe qui fait la marque de fabrique du groupe. Ajoutez à ça des tempos lents et des éclats de cymbales et de cuivres et vous aurez des morceaux tout à fait singuliers, qui vivent en osmose à l’intérieur du disque, mais souffriraient d’en être écartés. En son sein, ils profitent d’une alchimie qui n’apparait qu’après plusieurs écoutes. You and Me était en 2008 leur premier disque atmosphérique vraiment réussi, et encore fiévreux ; Lisbon est l’après-You and Me idéal, il s’enfonce plus avant dans le sentiment et la musique y devient complètement perméable, nourrie de cette fameuse expérience que beaucoup de groupe craignent. Les Walkmen ont un son parfaitement identifiable depuis leurs débuts discographiques en 2002, et pourtant aucun disque qui n’ait apporté une nouvelle couleur à leur tableau. C’est maintenant rougeoyant, comme la foin d’un cycle – pour repartir avec force et feu sur le prochain disque ? L’ art crée des cycles, et les Walkmen font de l’art.

    Le virage entamé avec A Hundred Miles Off en 2006, qui annonçait des tempos plus lents et une instrumentation plus variée, se concrétise complètement sur un morceau comme Stranded, qui est choisi comme premier single – non parce que c’est le titre le plus frappant (Angela Surf City aurait mieux fonctionné de ce point de vue) – mais parce qu’il synthétise cette vision d’une pop qui évolue par touches successives, s’abreuve d’images et vous permet d’y voir ce que vous voulez. Ce n’est pas de l’imprécision, mais une certaine forme de partage, une invitation. Lorsque les cuivres fleurissent, c’est comme la séquence qui révèle lentement des objets imaginaires synonymes de bonheur. Les lignes de chant sont caressantes et magnifiques – Victory, While i Shovel the Snow (“Half of my life i’ve been watching, half of my life i’ve been waking up »). La douleur est perceptible sur All my Great Designs.

    Parfois faussement hésitantes – le groupe est en parfaite maîtrise de ses moyens – les pièces décollent avec une lenteur qui les allège plutôt que de les alourdir (Blue as Your Blood). Les musiciens opèrent avec une retenue rare, alors qu’on le sait, ils ont une efficacité redoutable lorsqu’ils s’embrasent. Le morceau éponyme est un autre sommet de ce disque très écrit. On revient à Angela Surf City, avec son refrain que l’atmosphère réparatrice sur le disque peut à peine supporter : « You took the high road! I couldn't find you !”. Toute l’énergie contenue sur les autres morceaux, ils pourraient bien la lâcher au prochain disque.

    samedi 11 septembre 2010

    Gil Scott-Heron - Messages




    « Si vous êtes pauvres aux Etats-Unis, alors vous comprenez ce qu’il dit. »

    « J’ai récemment finit de lire Atlas Shrugged de Ayn Rand et j’ai pensé que ça évoquait clairement les circonstances actuelles. J’ai écouté le travail de Gil Scott Heron, The Bottle, We Almost Lost Detroit, Winter in America et les autres, et je ne peux rien imaginer de plus poignant et approprié aujourd’hui. Ses paroles résonnent en chacun, sans distinction. Qu’il ne soit pas plus reconnu de nos jours est ahuirissant. Génie. »

    « Gil Scott Heron a/avait l’une des plus belles voix dans l’histoire musicale Américaine, belle à la fois de ton et de contenu. Le mot artiste est devenu tellement banal. Il s’applique à Gil. »

    « La voix de la logique, de la raison, de l’intelligence, dans un marché de masse polllué et superficiel de pop abêtissante, etc, le travail de Gil Scott Heron devrait être considéré pour de futures études sociales. Le contenu et la profondeur de son travail va surement imprégner l’esprit de futurs révolutionnaires. »

    « Tout est altéré et les artistes ne sont plus musiciens. Regardez Roger Troutman, ce type utilise un vocoder comme instrument. De nos jours les artistes utilisent ça pour cacher leurs voix trop faibles. »

    « J’ai vu ce frère à de nombreuses reprises quand je vivais à Detroit dans les 70’s et les 80’s. Après un de ces concerts on a fait le tour de Detroit pour tenter de trouver la bouteille de vin 1’09… On la trouva et après l’un de ces concerts Gil se relaxait sur les marches au bord de la scène et on a parlé… On a tué la bouteille de 1’09 à trois avec Gil et mon fils… Quand je pense à ces temps là je souris, c’était le bon temps à Detroit City… »

    « Gil Scott-Heron est l’un des artistes afro-américains les plus appréciés et hors du temps. Il utilise toujours la poésie comme un outil politique dans sa musique. »

    « Il a 60 ans, né en avril 1959. Il s’est débarrassé d’une dépendance à la cocaïne qu’il avait depuis 15 ans. Il est aussi séropositif. Les drogues et l’alcool peuvent vous faire vieillir vite. Mos Def l’aide pour un come-back. Je pense que la leçon pour nous est d’être prudents dans nos modes de vie et prendre les bonnes décisions ; mais le « Father Time » nous rattrapre si nous ne mourrons pas jeune. »

    « Ce qui m’attriste le plus c’est le fait que la culture aujourd’hui nettoie le cerveau des jeunes avec de faux artistes comme Gaga, Miley, etc. Dans les 70s, les gosses écoutaient aussi Gil. C’est comme si nous régréssions culturellement. La musique, New York, l’Art et tant de choses au monde ont été kidnappées légalement par de gentils riches aux dents blanches et en bonne santé, sans conception de la souffrance humaine. »

    « Gil Scott-Heron rapait avant même que le hip-hop n’existe. C’est l’original !!! Tous ses apprentis du spoken word devraient en prendre note, il faisait du spoken word bien avant que ces muthafuckas naissent. Toujours un homme avec un message. Tellement de talent ! »

    « Scott-Heron est souvent reconnu comme le « parrain du rap » et est largement considéré comme l’un des pères fondateurs du genre. A voir les fondations politiques qui sous-tendent son travail, il peut aussi être qualifié de fondateur du rap politique. Message to the Messengers plaidait pour qu’une nouvelle génération de rappeurs parle de changement plutôt que de perpétuer une situation sociale, et soit plus souple. »

    « C’est fondamentalement différent du rap et du hip-hop mainstream. C’est quelque chose de politique. C’est quelque chose issu du mouvement de protestation sociale des 60’s. C’est fait pour informer plutôt que de simplement divertir ou faire de l’argent. Le rap commercial vient des mêmes sphères mais ses buts sont différents. Il cherche d’abord à divertir ou à promouvoir le rappeur lui-même. Il ne cherche généralement pas à promouvoir un changement extérieur. »

    « J’ai écouté cet homme depuis que je suis adolescent. Il a toujours délivré des messages et il a toujours eu raison. Cet homme était en avance sur son temps et essayait de nous faire savoir ce qui se passait. Il essaie toujours de le dire. »

    « Gil Scott Heron enseigne le savoir à une génération au bord de la stupidité. J’espère que tous ceux qui se disent rappeurs écoutent le message de Scott-Heron. »

    « Le message de Gil n’a jamais été entendu grâce aux médias. Il a atteint les masses à travers ceux qui l’écoutaient et faisaient écouter les autres. Quand il prit un tournant commercial avec The Bottle qui passa à la radio, les choses changèrent. Les médias était satisfaits de voir « black man out there who’s running scared ». Bientôt sa vie imita son propre art. »

    « Je suis né dans les 80’s (1986 pour être précis) et je ne suis pas Afro-Américain, mais je vais vous dire, cses mots sont les plus vrais que j’ai jamais entendus concernant ma génération, je les écoute et espère que tout le monde peut les écouter. Cette génération de divertissement n’a pas de vraies valeurs (c’est ce que les artistes promeuvent) et les gens sont pareil à mon avis… Ma génération se donne du crédit en ne faisant rien… et c’est triste. »

    « Voir Gil Scott Heron évoluer depuis le jeune homme en colère jusqu’à la voix de la raison est une expérience inspirante. Gil est le lien entre Jimmy Baldwin, Malcom X, et MLK Jr. et la génération hip-hop. »

    « Cette année j’ai 55 ans et j’ai grandi avec Gil Scott, et la guerre, et Malcom X, et Martin !!! Quelqu’un a eut le culot de me demander, quel est ton héros ? Et je me suis souvenu de ce que j’avais appris dans les rues de South Philly, un héros n’est rien d’autre qu’un homme-sandwich. Etre un homme noir pour moi c’est l’ultime forme de survie. »

    « Winter in America est sorti en 1973, je l’ai acheté alors. J’ai réalisé qu’il allait être arrêté. Et maintenant nous sommes 36 ans plus tard et le même mensonge, la même haine et cupidité contrôlent le monde et ses mots résonnent plus vrais que jamais. Sauvez votre âme… »

    « C’est triste que certains des plus importants écrivains, acteurs, artistes aient tant de difficultés dans leur vie privée. Parfois la seule médecine est de faire ce qu’ils font le mieux. Quand cela leur est retiré ou que les gens ne s’intéressent plus à eux, la fin qui leur semblait si loin apparait soudain à leurs yeux. »

    « Ce qui est si intéressant avec Gil est de voir que sa musique sonne comme si elle avait été enregistrée dans les 00’s. Quelqu’un connaît Watergate Blues ? Tout ce que t’as à faire c’est échanger les mots « vietnamien » par « iraqi » et tout le morceau pourrait parler d’aujourd’hui ! Longue vie Gil ! »

    « C’est super de savoir que certains jeunes gens écoutent toujours de la bonne musicque, mes petits-enfants adorent cette musique. Cette musique a tellement de sens. »

    « Son introduction dans ma vie a conduit à un gros changement de pensée et d’action, disons que j’ai été assez fortuné pour changer ma vision de la vie. Quand j’ai vu qu’il accusait le coup, ma première pensée a été qu’il était assez fort pour traverser ça seul, maintenant il peut regarder le diable dans les yeux et dire disparaîs après moi et vas t-en."

    « Les gens ne comprendront jamais ce qu’il chante et pourtant ses mots concernent tout le monde. C’est unedes rares personnes qui s’est concentrée sur les vraies épreuves. »

    « Gil Scott-Heron, merci de continuer à lutter pour les droits des oppressés et de boycotter l’apartheid d’Israël – peut-être qu’un jour ils vont se réveiller et réaliser quels crimes ils ont infligé et continuent d’infliger aux Palestiniens."

    « La musique de GS-H est si intéressante et diversifiée. Son nouvel album est incroyable… et ça inclut les interludes malignes… Dans les 70’s , sa musique se mixait bien avec la scène Latino, Fania All Stars, Joe Batan, etc. Il peut faire tout ça – toucher tout le monde – c’est un talent réel, hors du temps."

    « Désolé de vous le dire, mais la race humaine est assez vulgaire… La musique d’aujourd’hui reflète mieux ça qu’elle le faisait dans lkes 60’s et 70’s parce qu’il est bien plus facile d’auto-produire et d’auto-promouvoir. Le coût d’enregistrement des albums de Ray Charles était d’un demi-million de dollars… Maintenant le rappeur moyen à New York dépense 2000 dollars pour digidesign et un PC et c’est tout. »

    « Je suis Afro-Américaine, née et élevée à New-York et cette vidéo me fait parfois pleurer (Me and the Devil) parce qu’elle reflètre un peu mon enfance dans les rues de NY. La musique est morte il y a longtemps, on a la « mu-sick » maintenant. Ca nous tue, littéralement ! Ils ont volé l’âme de la musique, l’ont rendue populaire à travers Elvis, les Beatles et autres, et tout ça a disparu ensuite. Les Illuminati, Freemansons ou peu importe la manière dont vous les appelez, contrôlent maintenant l’industrie de la musique. »

    « J’ai l’impression que la société est lessivée et tellement dégénérée, pouvez-vous imaginer qu’il y avait une époque où on pouvait voir Stevie, James, Curtis, Gil-Scott en grande forme, trouver un livre de DR John Henrik Clarke à la librairie et aller un un rassemblement de Black Panthers le jour suivant ? Qu’est-ce que’on peut faire maintenant ? Aller voir des films ? »

    « Peu importe la qualité des paroles, je suppose que des artistes comme G.S.Heron ou Hall and Oates et beaucoup d’autres avaient à l’esprit qu’une chanson est aussi quelque chose qui se respire et qui fasse danser les gens… Faire des chansons aujourd’hui n’est plus une forme d’art populaire… »

    « L’âme la plus touchante et pénétrante jamais née. »

    « Si Robert Johnbson était vivant aujourd’hui, ce serait un rappeur. «

    « Gil Scott-Heron est un maître dans son art. C’est mon père, frère, professeur, ami, guide, ange. Puisse le Créateur de l’Univers le garder et le bénir pour toujours. Sois fort, mon Frère ! Tellement d’entre nous sont à ton côté et derrière toi et avec toi. »

    « Gil Scott-Heron adonné sa vie aux autres, et c’est un bel acte. »

    mercredi 8 septembre 2010

    Dawn Kinnard - Wrong Side of the Dream (2010)




    Parutionseptembre 2010
    LabelDK records
    GenreFolk-rock, pop
    A écouterIndescribably Blue, Favourite Ghost
    /106.50
    Qualitésambigu, onirique, doux-amer

    Dawn Kinnard affiche son flirt avec la mélancolie la plus rude, sertie d’images bizarres – la plupart des sensations évoquées, sont balayées d'un revers enchanteur, absentes du champ du réel.  Peut-être ne sont telles présentes que dans le fantasme subséquent à notre écoute de cet album. Les paroles ressemblent le plus souvent à la langueur classique. Father Could Break it To You, The Cost of LoveKinnard est habile pour insuffler à cette langueur un part de mystère qui la démarque d'autres interprètes au succès confidentiel.  Comment expliquer l’étrange magie de Indescribably Blue (une reprise d’Elvis Presley, sur Elvis's Gold Records, vol. 4 (1968) et que le duo avec Ron Sexmith appelé The Silence is not What it Seems frappe aussi juste ? En concert, sa vivacité et sa présence scénique réjouit. Elle aime raconter les histoires qui inspirent ses chansons.

    Comme certains auteurs parmi les plus discrets de la musique américaine, Dawn Kinnard a sa propre forme de maturité – quelque part dans cette fascination pour un passé dont les sentiments diffus ne sont que plus difficiles à reconstituer. Ce qui rend les choses plus difficiles encore à épingler, c’est cette impression que les chansons nous sont servies 'on the rocks', comme le whisky. Lorsqu’elle parviennent à s’insinuer en nous, c’est d’une manière toujours décalée et inattendue. La voix de Kinnard  chuchote à votre oreille, tourne autour d’une note avant de s’y attacher.
    Les humeurs des chansons sont variées, ce qui fait de l'album un plaisir d'ensemble. La légèreté ambiante, parfois létale, culmine sur une note d'espoir avec l'attachante Japan.   Kinnard repousse la nuit encore un peu, avant d’entonner en confiance un Queen of the World lumineux et surprenant alors que nous nous étions un peu laissés bercer, tromper même – Bicycle, Jail Last Night… On évolue entre pop et ambiance de cabaret, Billie Holiday et le paris des années 1930. Le résultat est plus minimaliste et plus juste que son premier album, The Courtesy Fall (2008). Quelques titres se terminent, à la manière souvent prisée par Kinnard, abruptement - dont le très bon Favourite Ghost.

    « J’aime être avec des gens et avoir du fun », raconte Kinnard. «C’est quand je suis seule que nœud se resserre ». Ce qui pourrait être un lasso chez ses influences les plus évidentes ressemble après cette phrase à un nœud coulant. Pourtant l'idée d'être du mauvais côté du rêve reste séduisante, reste de l'ordre de l'onirique et du sensuel.



     

    lundi 6 septembre 2010

    The Fall - Our Future, Your Clutter (2)


    Cette chronique est une séquelle à une autre chronique.

    Our Future… est un disque travaillé, retravaillé jusqu’à la perfection. Et irrésistible avec ça – aucun autre groupe anglais ne peut prétendre à cette heure faire aussi bien qu’eux. D’ailleurs, groupe anglais ne m’évoque pas grand-chose… Juste une série d’histoires de petites bandes lamentables dont les leaders ont les chevilles enflées – à l’exception notable des aliens (car si honnêtes et simples) Radiohead. Mark E. Smith n’a pas échappé à la règle, même si on ne peut pas lui en vouloir en écoutant Our Future… En fait, il aurait pu s’arrêter à l’ « hymne » entonné pour l’équipe nationale de foot, on ne méritait rien de cette taille-là.

    La hargne et la persévérance sont élues au la main qualités de rocker de l’année 2010. Smith a clairement réussi là où la plupart n’ont même pas essayé. Tout, musique, ambiances, intentions, fusionne avec une évidence salvatrice et une fausse simplicité. « A showcase of proud talent », comme le suggère Mark e. Smith sur O.F.Y.C Showcase. C’est le genre de disque qui mérite que l’on s’arrête à chaque nouvel instant pour en tirer quelque chose. Un son granitique que l’on tire à nous sans pouvoir le déformer, dont on essaie de mettre les failles à jour en demeurant totalement aveugle, de trouver les prises en se cassant les dents parce qu’il n’y en a pas. Je veux dire pas d’argument qui pourrait décrédibiliser Our Future. Un jeu effrayant et magistral de construction/déconstruction (il n’y a qu’à essayer de jouer au jeu des sept différences entre la version CD et celle en vinyle, plus généreuse et… composée dans un ordre différent. C’est incroyable de voir qu’un album dont la pochette est aussi infâme puisse être l’objet sonore le plus peaufiné qui soit.

    Il est en effet l’exact reflet de ce que Mark E. Smith a voulu y mettre. Beaucoup d’humour, en somme – il est parfois difficile de se retenir de rire, que ce soit au premier degré ou au cent vingt sixième. Une légère agressivité menaçante, une dose de sordide, une vraie sensation de malaise physique (« When do i Quit this Hospital »), à tel point qu’on s’imagine Smith s’infliger de rester toujours dans cette satanée chaise roulante qui lui a permis à un moment donné de toiser le public de moins haut sans perdre une once de sa présence (alors qu’il s’était cassé la hanche, c’est une anecdote qui mérite d’être retenue). Il y a aussi cet aspect carrousel, l’idée de quelque chose qui tourne de plus en plus vite ; une allégresse. Une pure illusion finalement puisque la cadence n’accélère pas. Il y a des titres plus rapides et énervés, d’autres plus lents et vicieux – pour faire court, musicalement, la batterie sert de colonne vertébrale et le reste s’enfile dedans. Le plus remarquable c’est que le joyeux surgit au milieu du sordide, que le malaise est plein d’assurance teigneuse, etc. Les dialogues flippés qui ouvrent ou terminent les morceaux semblent presque cool.

    D’autres auraient avec ça l’énergie d’emmerder le monde entier. Mark E. Smith se sert de cette énergie d’origine franchement inconnue (d’autres devraient prier pour être touchés de cette brillance) comme d’un scalpel. En la transformant en grésillement et en canarderies, c’est assez habile.

    On aurait cru à un amalgame, comme technique presque aléatoire, de jams comme le font tout ceux qui attendent que la musique leur donne quelque chose à dire (il faut avoir son propre studio ou beaucoup d’argent). Si The Fall passe effectivement un temps fou en studio, c’est pour accomplir une vision. Non moins fantastique est le fait qu’un groupe à peine réunis depuis deux albums (à cause de la fâcheuse tendance de Smith à faire le ménage) paraisse plus soudés et solidaires que beaucoup d’autres. Les musiciens s’écoutent et se répondent – bien sûr je ne préfèrerais pas savoir ce que ça donnerait si l’on s’amusait à donner l’équivalence en conversation téléphonique, mais un titre comme Bury Pts 1&3 prouve qu’ils aiment jouer, et avec les surprises plus tardives – Chino… on est convaincu. Malgré l’envie de foutoir, c’est toujours rigoureux. Malgré le gras, le tendancieux, le noisy, l’hypnotique, le psychédélique, le monotone, le disque a trouvé sa propre perfection. Loin des classiques du genre (parfait est un genre généralement constitué d’albums proprement ennuyeux). Allez, Hot Cake est carrément rock.

    C’est une musique maligne, parce qu’elle est tellement travaillée en amont que tous les cinq membres peuvent vraiment jouer librement et donc différemment. C’est ce qui donne l’impression de cette fraîcheur irrésistible, et cette force sautillante à Our Future… C’est un disque qui n’est en rien relié au passé, mais seulement agrippé aux frappes expertes de son batteur, un travail à la fois extrêmement fier mais loin d’être pompeux. Son mélange d’énergies plutôt malsaines lui permet de rester profondément ancré au sol. Beaucoup s’élèvent comme des ballons de baudruche remplis d’hélium, bien vite hors de vue et hors d’intérêt – pour certains, dans ce cas là, on continue de regarder, incrédule, s’attendant à ce qu’il réapparaissent. Je suppose que certains le font, mais je suis déjà allé ailleurs.

    Encore une fois, c’est la musique la plus proche – Our Future vous marche presque sur les pieds - qui est aussi la plus hors d’atteinte. Ce disque vous nargue, alors rendez-le lui bien – marrez-vous à chaque fois que vous pouvez. Savourez les petites phrases de Smith, les solos sur trois notes et les sons aliénants qui s’en dégagent. The Fall, cette année, est en odeur de sainteté.

    vendredi 3 septembre 2010

    Titus Andronicus - The Monitor


    Un bon album-concept part déjà avec un sérieux avantage – sans même questionner la qualité de la musique. The Monitor (référence à la bataille navale d’Hampton Roads, à laquelle prit par un navire appelé The Monitor) est une relecture de la guerre de Secéssion revécue par un jeune groupe du New Jersey, Titus Andronicus. On suit tout au long du disque la progression captivante des états d’âme du chanteur Patrick Stickles, à moins qu’il ne s’agisse de son alter égo pour l’occasion, difficile à dire… Et de son exploration des limites du genre humain. Avec une ironie mordante (« After 10 000 years, it’s still us against them »), il part à la guerre et finit par revenir « covered in mud and excrements » mais vivant dans son pays natal : « No i never wanted to change the world, but i’m lookling for a new New Jersey ». Ses penchants pour l’alcool autant que ses inévitables origines irlandaises finiront par triompher (« so give me a Guiness[…] I need a whiskey, i need a whiskey… »), pour le faire échapper à ses souvenirs. Un aventure qui contient plus de bas que de hauts, à l’exception notoire du final sur To Old Friends and New, un duo qui chante la réconciliation par l’amour : “But if you know that nobody is ever going to suffer for you like I did/Well it's alright the way that you liveThe Monitor, c’est énormément de pression, de frustrations et de rancune que Stickles laisse échapper avec une conviction rare ; on croirait réellement qu’il se débarrasse de ses démons et il nous ramène bien loin en arrière.

    Titus Andronicus est le nom de la première tragédie de Wiliam Shakespeare, qui raconte un engrenage de violences vengeresses entre un général romain et Tamora, la reine des Goths… Ici, le sentiment qu’il puisse s’agir d’un projet prétentieux est exclu rapidement ; Titus Andronicus y déploie une énergie tellement libératrice qu’elle permet aux morceaux les plus épiques de garder la simplicité d’esprit du punk des origines. La reconstitution – lectures de discours de Lincoln (« I’m the most miserable man living »), daguerréotype en jaquette, est un must, mais le niveau d’exécution n’est pas en reste. Cavalcades, hymnes choraux, passages à vide rendus haut la main, références musicales qui font écho à la teneur de l’histoire. C’est un maelstrom dont parviennent à s’échapper quelques courtoisies à Springsteen, à Dylan, deux héros qui ont donné aux Etats Unis une identité sans chercher à en incarner toutes les facettes, mais en restant eux-mêmes et même pour évoquer d’autres histoires que les leurs.

    Il y a sur The Monitor l’utilisation d’une métaphore historique pour soutenir un sensation simple de pauvreté physique et mentale, la volonté d’échapper à tout prix aux violences qui s’écoulent inévitablement d’intérêts hors d’atteinte – un climat parfaitement pointé dans le premier titre, A More Perfect UnionTitus Andronicus apparaît comme une entité investie des intérêt les plus humains, fragile et prête à basculer derrière des formes de revendication pleine de grandeur et de décadence, et son disque est une hémorragie de chants vibrants, le jeu de vauriens Irlandais qui se cherchent constamment un chez-soi – le problème de base de l’identité américaine. « I want to realize too late I never should have left New JerseyThe Monitor repose aussi largement sur le point de vue subjectif de Stikles, un “loser” après qui personne ne peut remporter de victoire – il positionne tous les acteurs de la guerre dans une sitruation bien trop embarrassante. La manière dont fonctionne la « rhétorique » de stikles laisse penser que c’est l’absence de carcan rationnel, à tous point de vue, qui fait trouver à The Monitor son équilibre et le rend si crédible.

    Si les moments de défouloir sont nombreux, l’humeur de Stikles évolue au cours du disque, lorsque, de retour à la maison, il est confronté à la « vie normale ». Theme from Cheers et To Old Friends and New font ainsi assister au désir de rédemption du soldat dont l’instinct de survie est fortement perturbé. La marge de progression du personnage est permise, sur The Monitor, par la longueur des titres, et malgré la quantité de sensations qui se bousculent comme des parasites dans l’esprit de Stikles toujours en guerre, son sentiment d’injustice qui prédomine sur tout le reste, il se laisse peu à peu aller à plus d’honnêteté et de bienveillance – cherchant à réparer ses relations de couple dans To Old Friends and New. The Monitor est une épopée émotionelle.

    Alors que la plupart des disques se contentent d’un ou deux points culminants , le plus souvent à mi-parcours, The Monitor est constitué d’un ensemble de pièces qui fonctionnent ensemble, même si elles paraissent parfois se rejeter entre elles. Les tempos rapides, binaires, dominent, même si Theme From Cheers a des éléments de country par exemple, pour susciter l’idée du « retour au pays ». De la cornemuse apparaît à la fin, clin d’œil aux origines européennes de l’amérique. Il y ça et là des respirations bienvenues - The Monitor est long et dense et doit être écouté d’un bout à l’autre ; au final, il n’y a cependant pas beaucoup de place pour le flottement ; c’est la plaie qui vide un trop-plein presque vrai. Chaque changement dans la musique sert le disque et participe à des arcs narratifs. La reprise du refrain « The ennemy is everywhere… » à la fin du disque est symptomatique ; placé juste après la réconciliation de To Old Friends…, la rengaine semble soudain bien plus entraînante, et la phrase fétiche de Stikles est répétée avec une vraie joie qui remplace l’hystérie du début.

    Alors que le disque aurait pu s’achever avec le retour sur …And Ever, son piano ragtime et son solo de saxophone dépravé, on débouche finalement sur un titre épique, The Battle of Hampton Roads – dont le titre m’évoque bizarrement The Battle of Eping Forest de Genesis, et ce n’est pas peu dire… The Battle… est fait d’un nombre incalculable de parties différentes, et le titre évoque bien sûr la plus importante bataille navale de la guerre de Sécession. C’est plus de quatorze minutes d’exploration frustre et libératrice… Est-ce qu’on sera finalement libérés ? « but my enemies feel on the name under my wrist as i go to sleep and i know what little ive known of peace until ive done to you what you've done to me.”

    • Parution : 2010
    • Label : XL Recordings
    • Genre : Punk, grunge, rock alternatif
    • A écouter : A More Perfect Union, Theme From Cheers, The Battle of Hampton Roads


    • Note : 7.75/10
    • Qualités : audacieux, intense, grunge

    mercredi 1 septembre 2010

    Max Richter - Infra (2010)




    Parution : juillet 2010
    Label : Fat Cat Records
    Genre : Electronique, classique
    A écouter : Journey 3, Infra 5, Journey 4

     
    OO
    Qualités : Attachant, onirique

    Quel rapport entre Infra et un disque de rock ? Le parallèle est encore à faire. Infra est le nouveau travail de Max Richter, probablement le seul compositeur de musique « néo classique » dont les disques sont chroniqués dans le magazine de musique anglais de référence Mojo, plus habitué au rock, folk, etc. Il s’agissait au commencement de 25 minutes de musique qui devaient accompagner le ballet du choregraphe anglais Wayne McGregor, primé plusieurs fois pour ses spectacles – un coup d’œil à des extraits de ce nouveau ballet préparé avec le Royal Ballet de Londres, baptisé justement Infra (« dessous » en latin, et inspiré de la nouvelle de T.S. Eliot The Wasteland), vous fera comprendre pourquoi.
     


    C’est un travail de toute grâce et d’une grande beauté, où 12 danceurs "se rencontrent et se départissent, chuchotent les uns aux autres, s’arrêtent et reprennent. », raconte une journaliste conquise pour le Daily Telegraph. « L’invention dans leurs mouvements montrent toute l’originalité de McGregor ; jambes brisées, bras et dos en arc, corps articulés à l’extrême et entrelacés. L’atmosphère est mystérieuse, parfois les gestes rapelles une tâche à moitié oubliée de l’homme ; les humeurs passent de la passion à la colère en une fraction de seconde ». Le ballet qui dégage une énergie profondément humaine. Infra, le disque, développé sur un peu plus de quarante minutes, est lié quelque part à ce travail des corps, à cette révélation de vie – mais lié dans le spectacle, car la musique seule ne saurait évoquer un tel mouvement.

    Richter est un compositeur talentueux qui, loin de se contenter d'un travail de routine, va sans cesse chercher des expériences différentes ; Songs From Before, par exemple, le voyait intégrer à ses fameuses « vignettes » des lectures par le musicien et chanteur anglais Robert Wyatt. Le mot de vignettes ne fut jamais mieux adapté qu’à 24 Postcards in Full Color, suite de 24 bribes musicales qui laissent imaginer ce que seraient nos sonneries de téléphone portable dans un monde qui reposerait sur l’émotion.

    Comme toujours et en dépit de son nom, la jaquette du disque était grise, austère. Une austérité qui fait que, Richter puisse travailler avec le Future Sound of London ou Vashti Bunyan, il n’aura jamais l’attention d’une large audience. Ses disques seront toujours engoncés, en partie parce qu’ils le méritent, dans une châpe presque funèbre. Infra est cependant un disque classieux dès la pochette, et sûrement plus abouti que 24 Postcards… - dont les formats étaient peut-être un peu trop courts pour permettre de dessiner quelque chose de suffisamment concret.

    On trouve sur le disque deux types de titres : les « journey » et les « infra », mais ce n’est pas ainsi, musicalement, que le disque est scindé. On le devine, les « journey » sont les étapes d’un voyage imaginaire. Pour le reste, cette bande originale d’un autre genre alterne passages atmosphériques enregistrés avec un septet (violons , violoncelles et piano), dans l’esprit de ce que font des groupes post-rock comme Sigur Ros – et évoque parfois le travail de Mogwai pour The Fountain ; des études de piano solitaire qui évoquent Michael Nyman (La Leçon de Piano, mais il est peut – être plus intéressant d’écouter les bandes originales de The Draughtsman’s Contract ou A Zed and Two Noughts par Peter Greenaway.), avec ce même sens de la répétition quasi-obsessive et mélancolique. Et ce qui va pour le piano va pour les cordes, jouées de plus en plus pesamment, comme lors de ce poignant Infra 5. Infra 5 est le plus long titre du disque, et son point culminant en termes d’intensité, de force, ici presque douloureuses.

    Mais l’élément qui fait d’Infra un disque passionnant, c’est l’utilisation d’éléments électroniques pour sublimer toutes les autres textures et les lier entre elles. Sur Infra 5, c’est aussi le moyen d’ajouter au crescendo naturel des cordes une tension qui serait un peu comme l’entrée d’un élément de suspense dans un film dramatque. Comme sur le tout premier titre du disque, on entend à ce point des voix et des interférences, comme une communication entravée. captivant est le morceau Journey 3. On croirait pratiquement un enregistrement en plein champ, avec ces pépiements électroniques – avant qu’on son radieux vienne envahir l’espace. Comme Journey 2, ce sont des sons intimes, incroyablement riches si l’on s’y dispose complètement. Ils équilibrent le disque, lui donnent son aspect fini et ouvrent de nouveaux passages qui nous permettent d’apprécier plus profondément les mélodies dont Infra est surtout constitué.

    C’est un disque construit, qui se meut lentement, avec des thèmes qui se répondent dans une progression – c’est peut être là qu’il ressemble à un bon disque de rock – dans une interaction pas toujours évidente mais bien présente entre les différentes pièces qui le constituent. Un sentiment de plénitude s’installe avec les dernières pièces, où les thèmes se répètent et se transforment une dernière fois, et alors que l’on comprend que les bruits parasites ont donné au disque son humeur indicible – et unique. Cela va en équilibre entre simplicité et profondeur, joie et désespoir, souffle mélodique et bruit étouffé. C’est le nouveau chef-d’œuvre de Richter, dont les disques passés mériteraient bien d’être explorés à la lumière de celui-là.





     


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