“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (72) soigné (72) groovy (68) Doux-amer (59) poignant (59) ludique (58) entraînant (53) envoûtant (53) original (51) communicatif (47) sombre (47) lyrique (46) onirique (46) pénétrant (43) élégant (43) sensible (42) attachant (40) audacieux (40) hypnotique (40) apaisé (39) lucide (38) vintage (37) engagé (35) intemporel (30) Expérimental (28) Romantique (27) intimiste (27) frais (26) orchestral (26) rugueux (26) efficace (25) fait main (25) spontané (25) contemplatif (23) varié (23) funky (21) nocturne (20) puissant (20) extravagant (18) sensuel (18) inquiétant (15) lourd (15) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

mardi 27 juillet 2010

Christina Antipa - Interview par Trip Tips


Interview réalisée par mail.



Comment s’est passé l’enregistrement de The Royal We et qu’est-ce qui était différent de tes autres disques ?

Mes deux premiers albums ont été enregistrés en 4 pistes, donc ils étaient logiquement plus minimalistes. J’y jouais tous les instruments. The Royal We a été un travail énorme. Utiliser un ordinateur pour enregistrer m’a donné un nombre illimité de pistes, et j’ai fini par y inclure toutes sortes de musiciens talentueux qui vivent autour de Seattle, pour participer à l’enregistrement. Le résultat final était beaucoup plus professionnel, mais une partie de moi-même continue de regretter l’enregistrement analogique parce que j’aime ce son plus organique et doux qui résulte de la bande analogique.

Pourquoi as tu décidé d’enregistrer dans un sous-sol ? (Je pense que cela te donne cette voix particuliere sur le disque…)

J’ai enregistré dans un sous-sol parce que c’était la seule pîèce disponible dans ma maison de Seattle. Il y avait aussi un autre pièce bizarre, sans portes, mais j’ai accroché des couvertures dans les encadrements et je l’ai transformée en studio et salle de répétition pour le groupe.

Est-ce que tu penses être un songwriter qui envisage directement les chansons ou plutôt quelqu’un qui entretient un journal et le transforme finalement en musique ?

Le façon dont j’écris les chansons et très inconsciente… on m’a demandé cela auparavant et c’est très difficile de répondre car je ne sais pas si j’ai moi-même la réponse. Je suppose que je ne pense pas tout de suite à une chanson quand j’écris, c’est plus spontané que mental.

Est-ce qu’il y a des thèmes que tu veux explorer en tant qu’artiste et que tu veux développer d’un album à l’autre ?

Dans mes prochains disques je prévois d’abandonner mon nom pour démarrer un nouveau projet. En même temps, je veux arrêter d’écrire à propos de mes propres relations et peines de cœur quelque chose que je n’ai jamais fait exprès, mais qui s’est juste déclenché comme pour réagir à mes émotions spontanées), je veux cesser d’utiliser le « je » et commencer à écrire de manière plus globale. J’ai un nouveau cycle de chansons qui utilise les métaphores concernant les animaux, et les descriptions de paysages vaguement surréalistes. J’ai aussi commencé à écrire davantage à propos de rêves.

J’ai l’impression que ta musique a un pouvoir de soin. Faire de la musique t’affecte t-il ?

Lorsque je fais de la musique je me sens mieux. Donc peut-être qu’elle a un pouvoir de soin.

Je pense que les boîtes à rythmes peuvent avoir un effet aussi intéressant qu’une véritable batterie (comme c’est le cas sur ton disque), mais je ne sais vraiment pas pourquoi… As-tu une idée là-dessus ?

J’aime inclure des rythmiques bizarres dans mes chansons de temps en temps. Je pense que c’est une conséquence d’avoir été élevée dans un environnement musical classique et strict. La musique classique est très belle, mais très rigide. J’ai toujours voulu tester, expérimenter, m’amuser, chose que je ne pouvais pas faire autant que je voulais avec ma formation classique. J’ai l’impression que la « bonne » musique peut être n’importe quoi – ça peut être quelque chose de vraiment inattendu, comme un beat de synthétiseur grossier plutôt qu’une véritable batterie. La musique « alternative » ou « indie » suppose à l’origine que les musiciens sont suffisamment libres pour choisir des alternatives, réinventer les concepts musicaux, et essayer des choses qui n’ont jamais été tentées jusque là. Quelquefois quand je mets un échantillon bizarre dans un chanson, ou que j’utilise des instrumentations étranges, c’est juste que je m’amuse et que je profite d’une liberté musicale.

Est-ce que tu penses qu’il y a un aspect dans The Royal We qui soit particulièrement important et que l’auditeur risque de ne pas saisir ?

Je pense que l’on peut entendre ce que l’on veut dans un morceau de musique. The Royal We est un album de rupture, comme Everything Starts to Sing l’était avant lui. Ca parle aussi de quitter le nord-ouest de la côte pacifique pour rejoindre la Californie où les jours sont meilleurs. Je suppose qu’il s’agit d’un bon disque pour quelqu’un qui traverse un bouleversement personnel ou qui doit dire au revoir à une certaine personne, une ville ou à un moment de sa vie.

Comment c’était de tourner en Europe pour la première fois ?

C’était super !

Est-ce que tu penses monter un groupe pour t’accompagner maintenant ?

Oui, je prévois de commencer un nouveau projet, avec un nouveau nom sans plus utiliser mon propre nom pour mes disques. J’espère appeler ce projet « Songs for Animals », et j’aimerais que ce soit un groupe collaboratif large et désordonné, avec beaucoup d’instruments différents. J’ai beaucoup joué dans des groupes avec les traditionnels basse/batterie, et c’est fantastioque, mais j’aimerais aussi d’autres instruments moins souvent utilisés en plus. Ca va prendre quelque temps pour que ce projet voie le jour, et mon prochain disque ne sortira pas avant quelques années, mais j’ai le sentiment que quand il va le faire, ce sera le meilleur jusque-là.

Dans le prochain numéro de Trip Tips, je vais parler de Shearwater, Girls, Owen Pallett, Serena Maneesh (un groupe norvégien), John Grant, Dave Rawlings, Eels, The Fall et Hawkwind… Je me demandais si tu les connaissais, et si tu pouvais avoir un commentaire à leur sujet ?

J’ai entendu Eels quand j’étais au collège… Je me souviens d’avoir entendu une chanson qu’il a écrite à propos de son père, et j’ai pensé que c’était bien.




Villagers - Becoming a Jackal


Sur Pieces, l’irlandais Conor O’Brien chante : « I’ve been in pieces/In the corner of a room/In an endless afternoon.” On pense immédiatement à Daniel Johnson, le poète américain de la six cordes et du crayon de couleur, resté enfant quand tout le monde a grandi, quand tout le monde est devenu utile. En attente d’une idée, Johnson reste assis sur sa chaise sans penser à rien en particulier. Les après-midis peuvent alors effectivement être très longues. Mais ce qu’il sait le mieux faire, c’est ce lancer, au piano, au chant ou au dessin, sans savoir où ça va le mener ; tout devient alors de l’art. S’il doit créer, il le fait toujours seul. « Je suis terrifié par les groupes, je fais tout tout seul », remarque de son côté O’Brien. Même si lui et son projet solo Villagers sont bien plus équilibrés que Johnson, on ne peut s’empêcher de voir dans cette une nouvelle fabrication artisanale, fragile, et dont la crédibilité est souvent sur la corde raide. L’arme de O’Brien ? Une beauté et une évidence lyriques à toute épreuve. Il remet les choses à plat, apporte une fraîcheur, chante comme s’il s’était soudain trouvé au point auquel il fallait que ça sorte. « Mes chansons sont autant une surprise pour moi que pour n’importe qui d’autre » « C’est inutile d’écrire des chansons si vous ne ressentez rien en dehors de vous qui ait pris le contrôle ». Les chanson accompagne un changement. « S’il elle a un thème, c’est le changement – physique, émotionnel et spirituel. Grandir, gagner et perdre des amis… les gens peuvent devenir amers, et c’est ma façon de m’assurer que je ne le deviens pas ! »

Il y a de-ci de-là des phrases magnifiques, et on s’aperçoit rapidement que O’Brien écrit de bonnes chansons, de celles qui sont susceptibles d’éveiller l’attention et de susciter notre intérêt au-delà de l’écrin musical qui les enveloppe. Il est souvent question d’amitié, d’amour (« My love is selfish/And i bet that yours is too »), de possession, et de recherche de vérités (« What is this peculiar word called truth ? ») mais encore une fois les métaphores ont ce lustre nouveau, et font, rien que de ce point de vue, de Becoming a Jackal un très bon premier disque. Ship of Promises, The Meaning of The Ritual… ce sont des émerveillements plus que de simples tranches de sentiment. « J’ai l’impression qu’une fois que vous êtes un peu plus vieux, une fois que vous êtes au milieu de la vingtaine, ce n’est pas vieux mais différent que d’avoir 19 ans. C’est cinq années importantes. Ca vous fait réaliser que ce n’est qu’un autre morceau du reste de votre vie. Vous ne devriez pas le prendre trop sérieusement. Quoi qui sorte, que ça sorte. Si ça sort, vous allez avec ça, plutôt que de retenir les choses parce que vous pensez que ça pourrait être une erreur ». Les thèmes sont ainsi abordés la furtivité d’un état transitionnel, même si une chanson comme I Saw The Dead paraît plutôt définitive. Il y a des chansons qui semblent retenir l’auditeur, lui couper le souffle, et d’autres qui le laissent aller à une certaine plénitude.

Pieces est le point de non-retour de l’album, l’avant-dernier morceau. (Encore) une ballade splendide, peut-être l’un des morceaux que l’on aimera le plus rapidement. On pense à Arcade Fire, Parce que les orchestrations on ici la même teinte. Ailleurs, la musique est plus baroque, se rapproche parfois de Owen Pallett – sur un morceau comme Home notamment. Comme ce dernier, O’Brien arrange à merveille, utilise les cordes de pianos, de guitares, de violons et violoncelles en intelligence et en osmose. Pieces s’envole de plus en haut, jusqu’à ce qu’O’brien se mette à hurler au loup avec une conviction, un dévouement jamais atteint sur disque. Et l’orchestre amené de sa seule main se termine en cacophonie primale. Sa voix est entre celle de l’autre Conor (Oberst), et il est évident que ces deux-là, drôle de coïncidence, ont beaucoup en commun. Le même sens de la liberté, la même conscience de ce qu’un disque réussi està la fois spontané et construit, soigné.

En live, Villagers devient un quintet. « Les concerts sont une des choses les plus excitantes pour moi, tant que la musique se transforme. De nouvelles lignes sont prises en compte et certaines choses sont délaissées. Mais j’ai toujours préféré l’écriture solitaire. La nuit, quand personne ne vous contacte. Vous éteignez votre cerveau, et vous allez dans des endroits ou vous n’iriez pas autrement. » Jusqu’à ce hurlement de loup qui est une formidable déclaration de vie artistique, Becoming a Jackal est un album nocturne plutôt que crépusculaire. Les limites n’y sont pas claires, mais la sensibilité constante ; avec l’humeur comme guide - et plus on s’y plonge, plus il semble qu’il y ait de possibilités, de connections, de choses à partager, d’inspiration ; c’est, pour les musiciens que nous sommes, nous autres amateurs de musique avant tout, une aubaine.

  • Parution : mai 2010
  • Label : Domino
  • Genre : Folk, Orchestral
  • Producteur : Conor O’Brien
  • A écouter : Ship of Promises, The Meaning of the Ritual, Set the Tigers Free

  • Note : 7.25/10
  • Qualités : self-made, lyrique, soigné

 

dimanche 25 juillet 2010

Interview John Grant



Ce disque extraordinaire est né d’un esprit sombre. Artiste tourmenté dans ses relations aux autres et par son homosexualité, l’américain John Grant n’a pu terminer en solo Queen of Denmark que suite à la dissolution de son propre groupe. Après plusieurs mois de doutes et d’embûches techniques, il revient dans une interview très rare sur quelques aspects de la genèse difficile de ce disque. Le résultat, un album aux textes très personnels, audacieux et rêveurs, et aux atmosphères d’une justesse incomparable.

Interview : Mojo Magazine

Pourquoi les Czars ( le groupe de John Grant avant qu’il se lance en solo) n’ont t-il jamais marché ?

John Grant : « Ce qui était frustrant à propos des Czars c’était que je savais que nous ne devrions pas faire de musique ensemble. C’était impossible que les problèmes entre nous n’apparaissaient pas dans le produit de notre collaboration. Je buvais et j’étais accro à la cocaïne, et il y avait cette partie de moi incapable d’être complètement honnête avec moi-même et le groupe. On essayait de mettre les contributions de chacun dans la musique et ça ne marchait pas. On se battait constament. Avec ce nouvel album les gars de Midlake n’avaient pas de préjudices, ils ont pu travailler avec moi sans juger. Je n’ai jamais connu ça avant. Ils se moquent de ce que je suis, ils ne font qu’apprécier.

Comment avez-vous trouvé un consensus sur ce feeling très années 70 avec Midlake ?

J.G. : « C’était naturel. Ils m’ont ramené à mes racines. Eric Pulido (le guitariste, ndt) m’a joué London Bridge par Bread, et ça m’a impressionné. C’est ainsi que je volais que le disque sonne. L’album devait être mixé à la fin du mois de juillet et je ne l’ai pas terminé avec fin octobre. La première personne qui l’a mixé a trop laissé son empreinte dessus. Ca ne sonnait pas bien, je me suis angoissé et je suis allé voir Paul Alexander (le bassiste de Midlake, ndt) chez lui, j’étais paniqué. Le lendemain il y avait une réunion de groupe chez Eric Pulido et ils ont dit « On sent que c’est un disque très particulier mais il a besoin d’être produit d’une façon précise. On a enregistré ce que nous voulions et on n’a besoin de personne poiur transformer ça. » On a recruté une seconde personne pour mixer le disque et ça n’a pas marché non plus, ensuite Paul a dit qu’il le ferait lui-même avec Mark Pence, qui a mixé le disque de Midlake. Ils ont mis la touche finale.

Les paroles sont très personnelles.

J.G. : J’ai parlé à un gosse qui avait un bloc pour écrire et je lui ai dit, « Tu as tout ce qu’il faut en toi pour faire la musique que tu veux faire. Tu as des expériences qui te sont propres. Tu n’as pas à faire ce que les gens te disent de faire, tu dois juste te débarrasser des obstacles et laisser les choses se faire d’elles mêmes. » Ensuite j’ai pensé que j’allais écouter mon propre conseil. Mon plus gros problème était que j’essayais toujours d’être ce que les autres voulaient que je sois. Ce que j’aime sur ce disque c’est que j’ai été capable d’établir la connection avec ce gamin qui écoutait les Carpenters, Journey, Supertramp et SOS pour la première fois. Après des nuits pensant que je n’allais jamais réussir à le faire et que ma seule option était de mettre fin à mes jours, être capable de retourner un peu à l’innocence de l’enfance était génial.

jeudi 22 juillet 2010

Memory Tapes - Interview Dayve Hawk


Photographie : Pascal Amoyel.

Dayve Hawk fusionne plusieurs projets (Weird Tapes et Memory Cassette) pour créer cet album de Memory Tapes. Un disque qui replonge le musicien - un adepte de laptop couplé d’un excellent guitariste - dans ses souvenirs d’enfance, à tenter de recréer les atmosphères dont il a le souvenir. Au final, un disque plus direct qu’on ne pourrait croire. Un album qui exploite l’affect comme matériau de construction, qui contient des éclats de toute une vie, et probablement sans suite… ou alors elle sera différente.

Est-ce que la nostalgie est importante dans votre musique ?

Dayve Hawk : C'est une grande part de ce que je fais. Je ne sais pas si c'est aussi spécifique que certaines personnes le disent. C’est comme, quand les gens me décrivent comme ayant une sorte d'obsession avec les années 80. Je veux dire, j'ai grandi dans les années 80, donc c'est une époque à laquelle je peux me référencer plus facilement que si je me référencais aux années 50. La nostalgie est une grande partie de ma relation à la musique. Mais c'est plus une nostalgie générale que je ressens, plutôt que par rapport à une ère musicale.

Êtes-vous nostalgique dans votre vie quotidienne?

D.H. : Je pense que oui. Évidemment la nostalgie a à voir avec le passé, mais pour moi ce n'est pas le passé lointain. Je suis nostalgique des cinq dernières minutes. Je pense que c'est juste comme ça je suis. Je me sens tout le temps absent ; c'est juste mon état d’esprit général. Je ne me sens jamais « dedans », je me sens toujours en dehors des choses. Quand vous êtes assis et écrire une chanson, peut-être que certaines personnes se sentent vraiment investies dans les situations, des choses se passent au présent et dont ils ont vraiment envie de parler. Ce n’est pas mon cas. Je ne me suis jamais senti pris dans des choses comme ça. Je sens que, quand j'écris, au lieu d'essayer d'écrire une chanson d'amour, je serais meilleur pour écrire une chanson qui parle d’essayer d'écrire une chanson d'amour. Ce sens de la distance par apport à l'immédiat, il est facile de traduire cela en une sorte de «nostalgie» d'observation, mais je pense que ma musique est plus mélancolique que seulement languissante pour le passé. Mais, même si ces deux sentiments sont très différents de moi, quand ils se retrouvent dans ma musique ils finissent par sonner de la même façon.

Est-ce que cette distance vous a amené à avoir l’impression de faire votre musique dans l’isolement ?

D.H. :J’ai grandi dans le sud de Jersey, dans le domaine des pinèdes, et je ne connaissais personne d'autre qui était dans la musique. Je me souviens avoir pensé qu’il n’y avait peut-être pas que beaucoup de gens qui étaient dans la musique. Puis, quand j'ai grandi, les personnes que j’ai rencontrées avaient toutes grandi avec des amis dans la musique, avaient commencé des groupes ensemble. Plutôt que de rejoindre ces groupes, j'ai essayé d'apprendre comment jouer de différents instruments au fil des années, et surtout comment enregistrer […]. Je pense que je suis naturellement anti-social, de sorte que ce processus me convenait. Et ça a fini par être une partie de ce que je fais.

Article a paraître dans Trip trips 6.

mercredi 21 juillet 2010

Interview Owen Pallett



En donnant vie à son premier projet orchestral personnel, le canadien Owen Pallett, arrangeur pour Arcade Fire et beaucoup d’autres, crée un ovni musical où se mêle histoire de science-fiction et morceaux de folie et où le violon électrique se mêle à des envolées façonnées de manière plutpôt étrange - pas de pop song classique dans le lot.

Interview : State Magazine

A quel moment avez-vous décidé que vous vouliez faire un album entièrement orchestral, que Heartland se ferait sur une échelle plus grande que vos travaux précédents ?

Owen Pallett : Assez tôt. En 2006. Voyant que je travaillais à la réalisation de visions orchestrales d’autres personnes, mais que je n’avais pas d’album avec ma propre vision de ces orchestrations, c’était assez haut dans ma liste de priorités. Il m’a fallu beaucoup plus de temps pour savoir la façon dont j’allais approcher l’écriture orchestrale. J’ai flirté avec une douzaine d’idées différentes.

Certaines personnes ont été très attachées à reconstituer l’intrigue du disque - ça vous étonne?

Non, je reconnais que mon expression artistique est un peu particulière. Dans le passé, j’ai senti que mes concerts et mes albums ont penché plutôt vers des concepts que vers du concret, à savoir que le spectacle ne sonne pas aussi bioen que Steely Dan, mais attendez ! C’est des boucles enregistrées ! L’album ne tourne pas les têtes comme un disque de Lil Wayne, mais attendez ! C’est tout un quatuor à cordes. Je ne dénigre pas mes concerts antérieurs ou mes albums. Mais avec Heartland j’espérais créer un disque qui pourrait être apprécié superficiellement – comme, dans une voiture, à la radio - et pourrait également être démonté et disséqué. Un disque avec deux dimensions. L’histoire que raconte l’album est importante, bien sûr, importante pour moi, mais ce n’est pas destiné à être la colonne vertébrale du disque, juste quelque chose qui est là et peut être étudié.

Y at-il un aspect du disque qui se démarque pour vous, quelque chose auquel vous tenez, une partie dont vous êtes particulièrement fier ?

Je suis fier de l’ensemble, et je suis content de l’avoir fini. Ca a été un projet plus vaste que je ne pensais. Ca me fait bizarre, encore, de penser aux 30 minutes supplémentaires de musique enregistrée que je n’ai pas pu finir, juste parce que c’était trop, beaucoup trop. Le tracklisting de l’album était très différent quand je l’ai écrit. J’espérais obtenir un tas de b-sides et des Eps aussi. Mais la réalité de concrétiser un projet orchestral de cette magnitude de ma propre main – même avec l’aide experte de Mio et de Rusty – c’était plus que je ne pouvais faire.

Article à paraître dans Trip Tips 6.

mardi 20 juillet 2010

Girls - Interview Christopher Owens



Extrait traduit depuis The Last Blog on Earth

Christopher Owens et son groupe Girls sont sur toutes les shortlist de début d’année pour leur premier disque, Album. Et le single Lust For Life (aucun rapport avec le classique d’Iggy Pop) est peut être l’un des meilleurs hymnes de slacker (ndlr : voir article sur Pavement dans numéro 5) de ces dix dernières années avec Owens, à la voix qui ressemble à Daniel Johnston une minute et à Elvis Costello la suivante, laissant jaillir ce qui est peut-être l’une des lignes les plus universelles de l’histoire récente:
«Oh, je voudrais avoir un bronzage / Je voudrais avoir une pizza et une bouteille de vin / Je voudrais avoir une maison sur la plage / Et nous pourrions faire un grand feu tous les soirs / Au lieu de ça je suis fou / complètement fou / Ouais, je suis juste fou /baisé dans la tête."
Leonard Cohen n’est pas là. Toutefois, ce qui est si impressionnant sur la chanson et l’album est sa simplicité. Sautant sans effort de genre à genre, Owens transcende les stigmates indie typiques par de l’artisanat magnifique, l’émotion de chansons pop complexes qui sont sans remords quant à leur déambulation. Il veut juste faire des chansons pop qui traitent des problèmes réels. Et suggère cette aspiration au réel, avec le sentiment qu’il n’y aura pas de retour à la normale.
Pour Owens, une grande partie de ce désir peut être rattachée à cette enfance dans le culte chrétien évangéliste, les Enfants de Dieu (Children of God). Dans le passé, la secte a été accusée de tout, de l’enlèvement d’enfants et attentat à la pudeur, et quand Owens avait 16 ans, il s’est enfui et a découvert la musique profane tout en vivant dans les rues de San Francisco. A 30 ans, l’album est l’aboutissement de l’amour d’Owens pour la musique et sa vie sauvage.

Donc, vous avez dû être surpris par l’attention et les éloges que vous avez reçus pour cet album, non?

Christopher Owens : Euh, pas vraiment. J’étais très sûr de la qualité de ce disque de tout temps. J’étais surtout impressionné par la réaction publique aux bonnes critiques. Vous savez, je n’ai jamais vraiment pensé que de bonnes critiques avaient un impact, mais je vois qu’elles nous ont fait avoir guichets fermés et des trucs comme ça.

Quand vous faisiez l’album, est-ce que les sauts d’un genre à l’autre étaient intentionnels ou ça a tourné tout seul de cette façon ?

CO : Il n’y avait pas de plan. Nous avons juste approiché chaque chanson une per une et lorsque nous avons eu 12, nous étions contents et voulions sortir un album. Je n’ai vraiment pas considéré que j’enregistrais un disque et c’est peut être pourquoi c’est si divers. Nous avions une chanson et nous l’enregistrions. La seule approche que ayons eue pour ce travail en tant qu’album a été de le séquencer quand tous les morceaux ont été enregistrés.

Une chose que j’aime dans vos chansons est qu’elles sont directes, mais que vous les chantez d’une manière qui les rend réelles et profondes. Avez-vous essayé de garder votre écriture aussi directe que possible?

CO : Oui, je veux dire, c’est juste comme c’est. Comment ça se passe. Je ne me prend pas la tête à les écrire, mais j’écris tout d’un seul coup. Si une chanson dure trois minutes, ça m’a propablement pris trois minutes de l’écrire. Ce n’est pas censuré ou compliqué ou intellectuel ou poétique ou n’importe quoi d’autre. C’est juste trouver ses mots. Comme dans une conversation. Je ne sais pas écrire des choses plus compliquées popur l’instant. Peut-être plus tard.


Article à paraîtrre dans Trip Tips 6 - Découvertes 2010.

Larkin Grimm - Parplar (2008)




Parution : 2008
Label : Young God Records
Genre : Folk
Producteur : Michael Gira
A écouter : They Were Wrong, Ride That Cyclone, Dominican Rhum



Note : 7.25/10
Qualités : lucide, pénétrant

Je tiens à remercier Julien Tilly pour m'avoir fait découvrir cette grande artiste. Tous les extraits d'interview dans cet article sont tirés de son travail pour le fanzine Twice.

« J’ai été accusée de toute sorte de sorcellerie. Il a été dit que j’avais une influence perverse et inquiétante et j’ai été renvoyée des églises, des écoles, des communautés hippies et de la ville de Skagway en Alaska. » Ainsi Larkin Grimm commente-t-elle sa jeunesse. Toute son enfance a sans doute été le plus marquée par les convictions de ses parents, qui faisaient partie d’une communauté religieuse et hippie utopique qui croyait à la guérison du monde par l’esprit et entretenait une relation détachée avec son environnement hostile et cruel. Grimm va faire l’expérience de la réalité relativement tard, protégée qu’elle avait été jusque là par ses parents. « Mes meilleurs amis dans l’école publique étaient le seul garçon noir de la classe, que l’on traitait constamment comme un idiot et une fille qui avait subi des abus sexuels par son voisin. Quelques années plus tard, ce même voisin lui a coupé la tête… »

Au moment de Parplar (2008), son troisième disque, Larkin Grimm a la trentaine. De son expérience de jeunesse, elle s’est forcée à garder l’esprit optimiste. « Je suis toujours très idéaliste et crois très fortement au pouvoir de la gentillesse, de la franchise et de l’amour. J’essaie de me maintenir en bonne santé de manière honnête et holistique et je ressens une responsabilité d’aider les autres à faire de même. » Fervente admiratrice de Patti Smith, Grimm va surtout au fond des choses, explorant sur ce disque le pouvoir du corps et des désirs charnels, le pouvoir des mots crus, la force des sentiments. Et il y a, rien qu’a considérer certaines paroles – l’infectieux Dominican Rhum en particulier – bien quelque sorcellerie noire à l’oeuvre. Sa signature chez Young Gods Records (Michael Gira de Swans en est le fondateur, et on lui doit la découverte de Devendra Banhart) semble ainsi naturelle. 

Usant de cette fausse légèreté qui endort les méfiances, Grimm charme rapidement, après un They Were Wrong magistral. « Who told you you were going to be all right/Well they were wrong, wrong, wrong/In my mind you’re already gone” Elle se bat avec le mal intime comme d’autre combattent les causes politiques et sociales. Et c’est par là que tout commence – dans l’affirmation de soi, dans la fierté de son propre corps et dans la force de son propre esprit. C’est notre vie intime qui va fonder notre tolérance, ou notre intolérance, notre ouverture aux autres, notre envie de partage… La vie est une lutte dans laquelle les plus paisibles, les plus inoffensifs ne sont pas ceux qu’on croit. Grimm semble voir le véritable mal, les mauvais sentiments enfouis en ceux qui ne savent les laisser s’en débarrasser – qui ne savent trouver dans l’existence l’expérience , la connaissance, la sagesse qui leur ferait chasser ces mauvaises pensées. Et quel meilleur moyen que la musique – les parents de Larkin Grimm étaient tous deux musiciens - pour exercer cette lucidité ?

Les chansons du disque sont plutôt sombres, et certaines phrases restent gravées dans nos mémoires : « you’re going to die anyway/So let me kill you nice ». Ces textes aux images fortes sont la façon pour Grimm de donner à ses pièces une profondeur dramatique ou tragi-comique, l’humour le disputant au macabre avec une adresse que seule pouvait négocier une artiste parfaitement équilibrée.

Mais le disque a aussi été produit par Gira, artiste excentrique avec qui Grimm partage plus d’une singularité. Sa voix, chantante et parfois stridente est sous le joug d’une langue polyglotte (Mina Minou, Durge), mais au-delà de l’aspect communautaire, il y a la tentative de partager des bribes de spiritualité tribale. Et la palette musicale très riche, qui emprunte autant à Morricone et au psychédélisme des années 70 qu’à des formations en quête d’exotisme (Os Mutantes), mais reste farouchement folk et fragile, fait parfois peser une atmosphère incantatoire sur les chansons. Il y a sur All the Pleasures in the World quelque chose du désert saharien. De l’ensemble du disque, c’est un sentiment de fraîcheur – et dans un certains sens de chaleur - qui se dégage, l’impression que le folk, la musique du ressenti et du partage, est encore renouvelé de la meilleure manière qui soit – instinctivement.




samedi 17 juillet 2010

Flying Lotus - Cosmogramma


Cosmogramma est l’un de ces disques cartographiques. Flying Lotus, allias Steven Elison, a construit une série de pièces exploratoires dont les bribes éparpillées se retrouvent ici et là, au gré d’une véritable progression depuis l’intérieur d’un jeu d’arcade vers des hauteurs d’une noblesse insoupçonnée – dans le jazz moderne et haut-delà. Rejeton nourri et anobli par le label Warp, basé à Londres « FlyLo » a déjà fait parler de lui en début d’année alors que sortait A Suffi and a Killer, un disque qu’il avait coproduit. C’était un mélange insensé mais ambiteux, peu de vraies chansons finalement mais une attention particulière pour le grain, avec un vaste champ de musiques urbaines mélangées et secouées à bord, un véritable disque de pirate. Cosmogramma entretient une relation lointaine avec le disque de Gonjasuffi, ne serait-ce qu’en termes d’ambition. Le label Warp est un habitué des disques déroutants, voire abstraits (au contraire de l’abstraction en peinture, qui peut être impressionnante, en musique ça l’est rarement) mais le travail de Flying Lotus, rejeton du jazz ( il a des liens familiaux avec les disparus Alice et John Coltrane) et du hip-hop, est étonnament séduisant dès que l’on s’y plonge la première fois.

Il s’agit d’une véritable suite, faite pour être écoutée d’un seul tenant ; et en même temps de l’affirmation d’un talent déjà remarqué avec son précédent Los Angeles (2008). Cosmogramma est le disque que Elison rêvait de faire depuis longtemps ; mais que sa maîtrise technique ne lui avait pas permis de réaliser jusque là. Il est aujourd’hui un producteur talentueux. Il a une vision précise, des influences étranges – inclure des sons de jeux vidéos est l’une de ses marques de fabrique les plus intéressantes – mais il a aussi envie d’un résultat attrayant, qui le fasse vibrer. Cosmogramma dépasse largement le stade de l’exercice de style, bien que FlyLo réusse à marier hip-hop, sons binaires et palette de jazz, nappes orchestrales et beats de laptop. Ce n’est pas surprenant que Thom Yorke ait accepté de poser sa voix sur …And the World Laughs with You, l’un des titres du disque qui demandera le plus d’écoutes avec d’être appréhendé.

Il y a le sentiment d’une construction ardue, car les éléments ne se mettent pas en place de façon conventionelle – un mot bien indifférent au disque et à l’œuvre du producteur et disc-jockey californien. Le première série de trois titres est un terrain encore instable, évoque un amalgame de pixels de quelque jeu vintage rendu sous forme sonore. Ca ne manque pas de charme, mais il n’y a, à ce niveau là, aucune finesse. Au moins jusqu'à Nose Art, où la réplique sexy « Cause i cannot sleep… » se mêle à quelques dix sonorités anthitétiques et improbables. Une série de boucles qui signifie, pour de bon, le coup d’envoi de la réinvention. Flying Lotus recycle, comme tout un chacun dans le champ musical ; mais à ce stade, il semble avoir une prédilection pour les sons qui ne sont pas habituellement associés au terme de « musique ». Autre chose : hormis ces quelques paroles qui semblent issues d’un livre de James Ellroy, l’intervention brumeuse de Yorke – dont la voix est fondue dans la musique comme un autre élément sonore – l’apparition d’un copain, Thundercat et d’une copine, Laura Darlington, le disque est instrumental. Sa dynamique particulière – beaucoup de titres courts, davantage « d’interludes » que de morceaux construits, le rend frustrant, mais c’est une force, contre toute attente.

Le première fois que j’ai entendu Cosmogramma, j’ai été soufflé par ces sonorités splendides qui font leur apparition dans le second mouvement de l’album – à la manière d’un disque de John Coltrane, FlyLo semble avoir fait en sorte de d’opérer des changements d’humeur, et au final il a réalisé un disque progressif. La deuxième partie est plus rêveuse. Sur Intro/A Cosmic Drama réapparaît la harpe de Rebekah Raff, à laquelle on ne croyait pas trop sur le morceau d’ouverture. Comment l’instrument le plus lyrique qui soit pouvait t-il cohabiter avec des sons Nintendo ? C’est pourtant presque le principe ; une dose mesurée d’iconoclasme, et de très grands musiciens dont les instruments sont soumis à loi qui envahit le disque ; rien ne se détache, mais c’est le tout, le mélange, l’impression d’ensemble qui prime. La présence d’éléments de free-jazz ne fait ainsi pas du tout de Cosmogramma un disque free-jazz. C’est une œuvre de musique dans le sens que FlyLo veut bien lui donner (et il a avoué que le mixage avait été particulièrement pénible) ; et ce n’est pas la présence de quelques touches organiques qui l’empêchera d’être délicieusement inclassable. La démarche d’écoute est ainsi bien éloignée de celle qui consiste à détacher d’une chanson une ligne vocale, ou un riff, etc. Ici, même le tenoir de Ravi Coltrane ne fait qu’enrichir un canevas erratique – au bon sens du terme. Car il n’y a pas de complaisance sur Cosmogramma – c’est le résultat d’une vision qui semble ne jamais faiblir, avec le retour des fééries pour un Auntie’s Harp qui répond après l’intervalle à Cosmic Drama.

C’est comme si en recherchant de nouvelles manières de se divertir – et de coller à cette vision de l’esprit que fut pour lui le terme « cosmogramma » - Flying Lotus avait touché quelque force de divertissement universel, invisible mais bien réelle à voir l’engouement au sujet de son disque.

La pochette, pleines de calligraphies et de dessins ésotériques par Leigh J. McCloskey, est superbe.

  • Parution : mai 2010
  • Label : Warp
  • Genre : Electro, Hip-Hop, Expérimental
  • Producteur : Flying Lotus
  • A écouter : Zodiac Shit, Mmmhmm, …And the World Laughs With You.

  • Note : 7.25/10
  • Qualités : original, self-made, ludique

 

lundi 12 juillet 2010

Robert Pollard - Moses on a Snail


Traduit depuis The Fire Note

Dernièrement, ça été un peu plus facile de s’y retrouver avec Robert Pollard et de distinguer musicalement ses travaux dans trois camps distinctifs ; solo, les Boston Spaceships et les Circus Devils. Les autres projets de Pollard permettent à un album comme Moses On A Snail (Moïse sur un escargot) d’exister, quand il s’agit probablement de l’un de ses travaux les plus matures à ce jour. Lorsque les Spaceships de lui permettent de rocker et que les Devils font du noise-twisting, la troisième voie de Pollard sous son propre nom laisse son songwriting être l'objet principal. C'est la véritable épine dorsale sur Moses On A Snail, et le disque est plus refléchi et pessimiste - mais tout aussi mélodique, accrocheur et mémorable que certains de ses morceaux les plus simples. C'est le genre de disque que vous attendez d’un artiste un vétéran de 52 ans à ce moment dans sa carrière, et vous pouvez vous aperçevoir que Pollard est en plein contrôle de ses moyens et simplement détendu lorsqu’il compose ces 12 pistes.

La pochette de l'album représente Pollard aen train de regarder la mer, ce qui reflète parfaitement la tonalité générale présentée ici, par rapport au travail de collage de Pollard auquel nous nous sommes habitués. Ca ne fait en aucun cas de Moses On A Snail un ennui, car il contient de nombreux titres rapides de deux minutes et que même les morceaux à la combustion plus lente ont leur accroche.

  • Parution : juin 2010
  • Label : Guided by Voices inc.
  • Genre : Rock
  • A écouter : A Constant Strangle, Arrows and Balloons, Moses on a Snail

  • Note : 6.25/10
  • Qualités : attachant

 

dimanche 11 juillet 2010

Faust - Faust is Last (2010)



Parution : mai 2010
Label : Klangbad
Genre : krautrock, Indus
A écouter : Feed the Greed, Hit Me, Drug Wipe

Note : 7.25/10
Qualités : audacieux, bruitiste, original


Faust peut-il être anecdotique en 2010 ? Impossible. Au début des années 1970, ce groupe discret mais reconnu comme l’une des plus importantes formations de rock expérimental Allemand - krautrock - (avec Can, Neu !, Tangerine Dream, Kraftwerk, Ash Ra Tempel, Amon Duul...) avait sorti trois disques, Faust, So far et The Faust Tapes, qui eurent un retentissement innatendu. L’attrait du groupe était d’opérer dans une optique punk et DIY, préférant garder sa musique comme inachevée et lui laisser cet aspect de montage dans lequel ont peut voir toutes les ficelles. Ils furent la continuité de Franck Zappa, opérant avec le même sens de l’observation et et de la récupération et le dépassèrent selon Julian Cope (dans Krautrocksampler) parce qu’ils firent preuve de plus de bon goût. Surtout, avec eux on peut dire que les Stooges ou le MC5 ont influencé le krautrock.

Dans l’émulation de l’époque, Faust était de ceux qui semblaient avoir cent bonnes idée à la seconde. Avec leur son brut, furent le véritable sursaut rock’n’roll en provenance d’Allemagne, plus indomptés, bruyants que les autres, à un moment ou les musiciens ouest-Allemands phagocytaient toute la culture anglo-saxone qu’ils trouvaient consensuelle pour en éclater les formats. Pourtant, ils rencontrèrent beaucoup plus de succès en Angleterre. Ils se sont fait oublier dans les années 80, et se sont séparés en deux entités distinctes. Faust est un cas unique puisqu’il est constitué de deux formations distinctes qui produisent des disques assez égaux en termes de qualité mais avec une approche un peu différente – ici, avec Hans Joachim Irmler, l’approche studio est privilégiée. C’est la recherche de l’impact le plus rude, de la transformation la plus iconoclaste.

Faust Is Last est le disque de krautrock que j’ai le plus écouté – à l’exception notoire de ceux de Kraftwerk. J’ai déjà écouté …Is Last deux fois en entier ! Chose assez périlleuse, mais on parvient finalement à comprendre comme est construit ce brillant panorama de kosmiche musik pour le XXIème siècle. Soit un mélange de musique proto-industrielle (Nine Inch Nails), d’improvisation et de rock garage. Dans cette dernière catégorie, l’excellent Hit Me, qui ressemble à un enregistrement pirate des Stooges qui essaieraient de jouer Interstellar Overdrive de Pink Floyd. De manière générale, le son n’est pas toujours aussi (volontairement) pourri, mais les guitares ont souvent un destin funeste dans le champ d’action de Faust. Et le fait qu’elles soient au premier plan, comme tout ce qu’il y a de plus bruyant et maltraité par le groupe sur ce disque, donne un relief qui évoque la modernité des Flaming Lips sur Embryonic. Une vision cosmique autant que brute.

Malgré sa production toutes dents dehors, Faust Is last embrasse de manière superbe les vingt dernières années de musique rock, sans faire oublier les tréfonds de sagesse sonique d’où il est issu. Ainsi, les deux morceaux qui ouvrent ce double disque et font office de suite d’introduction, sont planants et comme d’une autre époque. Faust a toujours trouvé ses forces dans un environnement extra large, combinant des ambiances qui n’avaient rien de commun. Le troisième morceau ici est une énorme surprise pour qui n’a jamais été en contact avec le son du groupe ; un maelström strident mené par une guitare rythmique machinesque, encerclé de claviers inouïs et orientalisants, et pour quelques instants imprécations caverneuses absolument géniales. Si il s’agit d’un disque progressif et intimidant, on est définitivement conquis dès la cinquième minute.

Le premier disque déploie ainsi une série de titres disparates, surtout dans sa deuxième moitié – voir le très américain I Don’t Buy Your Shit no More, le genre de titre qui rappelle que les gars de Faust sont des rockeurs presque comme les autres... Le son y est très premier plan, chaque note semble faite pour être vraiment entendue. Faust ne joue pas dans l’ordre du subliminal, malgré toutes les énigmes qu’il aiment laisser planer. Ils préfèrent l’exploration agressive - les sons percussifs de Chrome, les motifs industriels sur Drug Wipe – qu’un psychédélisme qui nous laisserait l’esprit absent. L’auditeur est mis à partie, surpris et brusqué dans les meilleurs moments.

Quand au second disque… il est peu probable qu’aucun groupe de post-rock du moment ait une démarche aussi audacieuse en remportant autant de succès qu’ils le font ici. Peut-être parce qu’au-delà des brumes vaporeuses de formes intangibles, la musique de Faust gagne de ce côté-là un pouvoir d’évocation cinématique. Un spectacle de sons étranges, sept morceaux mystérieux qui s’écoutent comme une séquence d’un seul tenant, culminent et s’éteignent avec Primitivelona.



mardi 6 juillet 2010

Black Breath - Heavy Breathing (2010)


Parution : 2010
Label : Southern Lord
Genre : death metal, punk, hardcore
A écouter : Black Sin, Escape from Death, Children of the Horn

7.25/10
Qualités : intense, sombre



Pour ce qui est de son pesant et éprouvant, le label américain Southern Lord indé est l’un des meilleurs. Les amateurs de drone et de metal le savent bien. Black Breath, groupe de cinq jeunes gens de Seattle, y sont nouveaux et déjà favoris .

Ils se situent entre métal satanique, Motorhead et punk-hardcore. La pochette, dédiée au culte du diable, illustre bien l’aspect punk et devilish, tandis qu’un morceau comme Children of the Horn, avec ses airs de Ace of Spades, laisse deviner leur inspiration du trio de Lemmy. En fait, on croirait que Black Breath sont partis d’une base punk-hardcore à la Fucked Up et sont grimpés, échelon par échellon, construisant de nouvelles voies de traverses et ralentissant certains passages de leurs titres et poussant les volumètres dans le rouge jusqu’à se sentir en danger. Ils ont beau être ultra directs, concis et brutaux comme beaucoup d’autres, ils parviennent dès leur premier EP Razor to Oblivion à déchaîner les passions et à faire percevoir une originalité intérieure, viscérale. Mûrement réfléchi, leur mélange crée des moments obsédants.

Ce disque a été enregistré avec l’aide de Kurt Ballous de Converge, formation au son d’une intensité rare. Comme l’est l’objectif de certains groupes du genre, celui de Black Breath semble être d’aller toujours vers plus de sombre, de lourd et de brutal, tandis que leurs corps s’habituent peu à peu à ce qu’ils s’infligent et finissent pas y voir un culte, une religion, une spiritualité. Les groupes comme Celtic Frost sont les meilleurs à ce petit jeu ; ils finissent par perdre leur aspect amusant et par réellement incarner toute la théatralité dramatique que provoque leur musique. Leur apparence devient profondément glauque, alors qu’il ne s’agit sans la musique que de maquillage indigent. Black Breath sont des admirateurs de ce métal à l’intensité exubérante, le death metal, et laissent la voie libre à ce genre d’insouciance profane – ou lourdement en proie à la superstition et à la paranoïa, c’est selon – dès Black Sin, titre d’oubverture à réveiller les morts. Ils réussissent l’exploit de combiner grossièreté et laideur.

Leur rapidité d’exécution rappelle le vieil adage au sein de Motorhead, qui enregistra le disque Ace of Spades en rejouant les morceaux toujours plus vite – peut être sous l’effet du speed en ce qui concerne Lemmy – jusqu'à ce que le morceau ressemble à une charge invincible. Sur Heavy Breathing, ils réussissent même l’exploit de rendre certaines parties entêtantes en diable, malgré la précipitation générale. Le chant de Nate McAdams est parfait, juste à la hauteur de l’objectif qu’il s’est fixé. Un cri énorme dès les premiers instants, puis une cavalcade ou reprendre son souffle ne semble vraiment pas être une priorité. La production particulièrement crue fait s’entrechoquer les appartés et les intros théatrales et intimidantes avec des couplets hardcore envoyés sur une rythmique binaire. L’intensité, la densité musicale est rarement aussi bien maintenue tout au long d’un disque, et même si par hasard les tempos venaient à ralentir, ça na veut pas dire que l’atmosphère va s’alléger.

Eat The Witch, Escape From death, I am Beyond… Les titres seuls des morceaux promettent que Black Breath va vous offrir davantage que l’habituelle confrontation hardcore, suggérant qu’ils broient du noir à un niveau au-delà de toute envie de distraire, et, plutôt que de finir à genoux sur scène face à leur public, c’est vous qui allez vous agenouiller après avoir laissé transiter de mauvais esprit par le vôtre. Si le hardcore provoque une décharge qui peut s’avérer assomante, Black Breath le combinent avec des pensées noires qui le rendent encore plus cruel et impie. On ressent parfois une sixième présence prette à apparaître derrière les musiciens, capable de vous contaminer de leur énergie, si vous n’êtes pas sur vos gardes. Il pourrait bien leur manquer une fragilité, une faille, mais difficile de trouver une place dans Heavy Breathing pour ce genre de faiblesses.  

lundi 5 juillet 2010

Hawkwind - Blood of the Earth


Hawkwind ont inventé le rock à la fois planant et puissant, ils ont trouvé une nouvelle manière de jouer sous couvert d’imagerie empruntée à la science-fiction. Ils avaient à l’origine ce son lourd guidé par la basse de Lemmy. Certains disent qu’Hawkwind a cessé d’exister lorsque Lemmy se fit virer du groupe après quelques albums pour des raisons d’égo et alla fonder Motorhead. Ainsi, la carrière de cette formation anglaise emblématique se terminerait après Warrior of the Edge of Time (1975), disque pour lequel le célèbre bassiste composa le morceau Motorhead qui donna plus tard son nom au trio inamovible. La qualité de la musique d’Hawkwind, qui avait réussi à créer un mélange sans équivalent de groove et de psychédélisme à une période ou les prétendants ne manquaient pas, a beaucoup chuté ensuite. Mais de là a annoncer la mort d’une entité créative aussi exitante, il fallait avoir la mémoire courte.

Les 20 prochaines années seront assez insignifiantes, malgré l’investissement valeureux de Dave Brock, celui qui continue d’incarner Hawkwind et un certain sens artistique un peu désuet mais plein de charme à travers ce groupe. Il était impossible de ressusciter le son si caractéristique qui parcourait les albums In Search of Space (1971) ou Daremi Fasol Latido (1972) et Brock ne chercha pas à faire illusion. La musique du groupe prit un virage plus synthétique et anodin, voire rébarbatif et ennuyeux. Heureusement que leurs premiers disques faisaient encore partie de notre univers pour nous empêcher d’oublier qu’ilsméritaient une gloire totale à peine en deça du titre de Eternal Champion qui caractérise les héros de l’auteur de SF Michael Moorcock (lequel a écrit des textes pour le groupe).

Musicalement, Blood of the Earth semble redresser nettemment la barre, cinq ans après Take Me To Your Leader en 2005. Alors qu’Hawkwind s’obstinait à ressembler à un artefact d’un autre âge, telle une vieille épée puissante mais rouillée, ils se polissent de nouveau, d’une certaine manière, dans l’essence de ce nouveau disque. Toujours très porté sur les atmosphères galactiques, il comporte cependant des parties de guitare plutôt lourdes là ou Take Me to Your Leader n’avait que de longues nappes de claviers mollassonnes. Un sentiment énigmatique parcourt aussi ce Blood of the Earth, et le rend beaucoup moins anecdotique qu’il aurait pu être – depuis le tout début et cette voix caverneuse qui dit « I would become master of the universe »...

Wraith est une bonne surprise, puisque Hawkwind y laisse entrevoir son ancienne âme de hard-rockeurs. Pas complètement bouffés par les claviers et l’apesanteur… Et alors que beaucoup de groupes ne font des soli que pour le côté crâne de la chose, de telles embardées ont chez Hawkwind la saveur d’une traversée tumultueuse en vaisseau spacial… Quoi que ces soli vous évoquent, ils ont parfaitement leur place parmi les signaux divers et les mélopées aériennes qui déclenchent l’ouverture de portes émotionelles…

Le premier morceau, Seahawks, comporte aussi quelques parties de guitare particulièrement lourdes, même si elles sont sous-mixées. C’est un amalgame étrange de synthés, d’échantillons et de narrations où l’on reconnait l’ambiance qui parcourait un disque comme Space Ritual (1973). Tous les sons d’outre-espace et d’engins intersidéraux propres à la légende du groupe sonts présents, et Brock les dissémine toujours de manière aussi éhontée et iconoclaste – il croit à leurs vertus toujours autant que nous. Toutes ces reliques sont les métaphores inusables de ce que la musique rock progressive véhicule ; un voyage à travers le temps, même si la plus grande supercherie est que nous restions immobiles, un énivrement des sens pour l’auditeur atteint de visions.

Il y a bien d’autres aspects qui faisaient d’Hawkwind une machinerie si reconnaissable et attachante ; les riffs sur deux accords qui semblent se laisser porter par les vents dont on entend le passage, la voix de Brock qui ne prend pas une ride… De nouveaux horizons sont même explorés sur Blood of the Earth ; les arrangements sur Prometheus – sitar, etc.- ont une saveur indienne, tandis que des colorations exotiques et surprenantes (InnerVisions) se glissent ça et là dans des compositions souvent très reposantes – Comfey Chair par exemple.

Ces liens évidents à d’autres cultures rappellent que Hawkwind a toujours cherché, en regardant vers les étoiles, à révéler les liens évidents qui unissent les hommes. Hawkwind met en garde contre la folie, la mégalomanie, l’ambition, la richesse et la sensation que nous disposons de ressources infines, et cela nous concerne tous à un certain point. Le titre est d’ailleurs une allusion certaine aux souffrances que l’espèce humaine fait endurer à notre terre du fait de sa cupidité et de sa cruauté toutes droites extraites de quelque livre de fantasy décadente. Ils n’explorent pas seulement l’univers dans cette sorte de montage pittoresque et imposant, mais ils cherchent à avoir un côté universel. C’est du moins ce que suggère sa musique, que sous-tend une angoisse toute particulière. Ils ont en même temps une forme très stéréotypée, et une force d’évocation très intéressante. Ils sont capables d’embrasser des contradictions ; de jouer de concepts aussi casse-gueule que des théories de science-fiction pour en faire le reflet d’aventures humaines.

  • Parution : juin 2010
  • Label : Eastworld
  • Genre : Space rock
  • A écouter : Seahawk, InnerVisions, You’d better Believe it

  • Note : 6.75/10
  • Qualités : attachant, soigné, rétro

 

Los Campesinos! - Hold On Now, Youngster (2007)

Voir aussi la chronique de Romance is Boring (2010)

Le premier disque de ce club des sept décidément vraiment plus excitants qu’ils en ont l’air. Ils ont vraiment l’air trop sages et propres sur eux pour être aussi passionnés, et investir autant de temps et d’argent dans un produit qui n’a vraisemblablement pas été vendu par caisses. 
Ce sont avant tout de pétillants amateurs de musique, qui se sont trouvés une philosophie loin des clichés des classes moyennes – ce sont de vrais débrouillards. Des fannas de musique donc, des Ramones à Pavement en passant par Arcade Fire, et ils se laissaient produire par Dave Newfeld de Broken Social Scene (un genre de référence pour toute entité approchant au dépassant dix membres). 

Ce qui est amusant avec Los Campesinos, c’est de voir comment ils fêtent en groupe un individualisme triomphant. Ils partagent dans des vignettes pleines d’humour leur obsession du regard des autres autant que leurs efforts pour s’en détacher. Statuant comme d’autres que l’important ce n’est pas ce qu’on est, mais ce qu’on aime, ils multiplient les preuves de leur dévotion à quantité de possessions anodines, et leurs aveux concernant des explorations interminables d’internet et ce qu’ils en tirent. Ils rendent une certaines superbe à la déambulation moderne de celui qui tue le temps, à tous les savoirs inutiles, à toutes ce heures passées à mouliner inutilement, tout en cherchant au fond de soi-même quelque grand projet auquel on voudrait donner une existence.

En fait, Gareth – le chanteur et parolier du groupe - et Aleksandra ont tellement de débit qu’il est difficile de ne pas mélanger ce qu’ils ont dit dans un morceau avec ce qu’ils racontent dans un autre – et parfois, des bribes de phrases sembleront même issues d’un fanzine que vous avez lu ou d’un film – penser High Fidelity par exemple, ici il est question du Breakfast Club. Les Campesinos ont des connections de partout, explosent le réseau social d’un manière agaçante – évoquant leur propre fan-club et faisant décidément bien dégouliner leur approche mixte de fin de soirée en créant cette foire de sons et de voix qui semblent s’interpeller d’un côté à l’autre de la table autour de laquelle ils inaugurent leur plan apéro. Tout ça pour se justifier de faire ce qu’ils font, de prendre les libertés qu’ils prennent ; bref d’être entendus par nous. Heureusement, le pathétique de leur situation ne leur échappe pas, et le simple fait d’étaler au grand jour leurs liaisons superficielles et leurs petites manigances pseudo-sociales, les fait péter les plombs, à un moment donné. Tout ce qu’il y a de pathétique dans nos comportements envers les autres rejaillit dans la musique des Campesinos, entre deux salves de guitares éméchées ou quelques notes de xylophone immature.

Leur action en bande leur donne le rôle de modérateurs auprès de qui trouver la confiance nécessaire à la réalisation de ses propres idées, quelles qu’elle soient et d’où qu’elles viennent. Ils ont véritablement le pouvoir de vous ouvrir l’esprit, de vous faire voir les choses sous un nouveau jour. Ils semblent occuper le créneau de ces jeunes assez aisés qui ont trop d’idées en tête pour choisir une voie plus tranquille – ils sortent de l’Université de Cardiff - et savent trouver la folie nécessaire pour faire fonctionner leurs petits fantasmes. Ils se poussent entre eux, se stimulent autour de Gareth. Et Gareth, très conscient de l’improbabilité de leur succès, semble chercher à se purifier de ces images et idées adolescentes, de ces références captées au gré de journées étranges pendant lesquelles tout ce avec quoi vous entrez en contact devient particulier. Vivre le groupe leur permet d’expérimenter ce qui est de l’ordre de la sphère personnelle, les confessions, et ce qui est dit pour les autres. Toute le problème est de ne pas se marcher sur les pieds… et tous s’avèrent de piètres danseurs sur You ! Me ! Dancing, un morceau très drôle où ils font preuve de timidité. Parler autant, pour Gareth, c’est aussi l’occasion de dire les choses de manière détournée mais concrète, ne brouillant pas les pistes mais leur donnant plutôt la saveur de petits instants vécus, d’entrechoquer les sentiments – on est dans un territoire où les sentiments, les perceptions priment.

La musique appuie cette approche presque spontanée. Tout part le plus souvent d’une idée musicale, quelques notes de guitare jouées rapidement par Tom et reprises par tout le monde d’un manière proche de ce style orchestral que l’on a découvert avec Arcade Fire. En privilégiant la dynamique et l'entêtement plutôt qu’une veine dramatique comme le groupe canadien, ils reproduisent la candeur et la naïveté qui nous interpelle dans leurs textes.

Parution : Février 2007
Label : Wichita
Producteur : David Newfield
Genre : Indie-rock, pop
A écouter : You!, Me! Dancing, Death to Los Campesinos, Don't Tell Me to Do The Maths
 
Note : 7.25/10
Qualités : intense, frais, communicatif 

    dimanche 4 juillet 2010

    Mark E. Smith - The Fall, etc.


    Mark E. Smith. Ses coups de gueule, son attitude à priori dédaigneuse, envers et contre tout. Son art de la réconciliation, aussi. Les répulsions dont il s’amuse. Il déteste le football et enregistre pourtant une chanson de support à l’équipe de foot anglaise à l’occasion du mondial (un peu à contrecoeur, et d’ailleurs il n’est pas satisfait du résultat). Apparaît même dans un improbable clip vidéo.
    Smith a des relations étranges avec ceux qui croient bien le connaître. Journalistes, producteurs, membres de son propre groupe, épouses. Qu’est-ce que vient faire la musique dans sa vie-foutoir ? C’est une excroissance, une prolongation de lui-même.
    Smith est assez féroce lorsqu’il se met à chanter, mais autrement, il est plutôt un gentleman anglais pittoresque, presque amusant, le genre à sortir quantité d’atrocités sur l’orgueil français, les labels de rock indépendant Américains, et à miner les bons sentiments. Il aime les anecdotes et il en a des tas. Il a l’humour noir, mais reste simple. C’est difficile pourtant parce qu’on ne lui parle que de The Fall et que c’est lui, The Fall. Sa vision, ses mots détachés, qui envahissent soudain l’espace, comme une bombe à défragmentation, à chaque nouveau disque. La musique est violente ; mais dès lors qu’on ne cherche pas à s’y opposer - chose vaine puisqu’il ne cesse de gagner de l’estime -, elle est jubilatoire. Sa « voix de canard » envahissante. Et il fait paraître des albums à une cadence qui frise l’omniprésence ; vingt-huit en trente-et-un ans.

    Il évite de rencontrer des musiciens, surtout s’ils admirent The Fall. Sa relation privilégiée avec la BBC – et le DJ de la maison, John Peel qui y a invité le groupe 28 fois. Smith découvrira, après la mort de Peel, que celui-ci conservait ses disques de The Fall dans une pièce dédiée de sa maison.
    Son hygiène de vie longtemps douteuse – Mark E. Smith passe souvent pour un alcoolique - s’est résorbée, il se fait passer pour l’archétype du rock propre XXIème : pas de drogues, juste un verre et une cigarette. L’autre genre de stars du rock a disparu avec la débacle de Pete Doherty. Smith a fait partie de la scène de Manchester et cotôyait Ian Curtis (Joy Division) et les Buzzcocks. Contrairement à ces formations et à beaucoup d’autres (The Cure, Echo and the Bunnymen), The Fall est encore un projet plein de fraîcheur. Une aventure toute à l’économie qui peut durer tant que Smith sera vivant.
    C’est presque un dandy, flamboyant mais moqueur. Sa musique ne vieillit pas, et pourtant il est attaché à certaines traditions – comme celle de travailler en studio, à l’heure ou de nombreux groupes préparent leurs disques à la maison.

    Il a vis-à-vis de la musique un respect visible, à l’ancienne, ne prend jamais sa carrière à la légère. Son travail est extraordinaire, mélange inamovible de punk anglais, de rythmiques métronomiques à l’allemande (il a écouté beaucoup de Krautrock dans sa jeunesse) et de toutes sortes d’ambiances capturées sur le vif. D’une maturité à toute épreuve et jusqu’au boutiste, voire perfectionniste (on ne peut pas en dire autant de tout ce qui est punk). Imité des centaines de fois.
    Le travail des musiciens qu’il emploie (quasiment autant de formations que de disques au compteur) consiste à projeter sur un mur malpropre éclaboussures et débris qui sont textures et couleurs – tout ce qui est sale, indigne, idiot devient parfaitement élégant grâce à Smith. Il cultive l’art du détail, jusque dans sa façon de poser la voix ; « Don’t mess around ! » s’exclame t-il sur Bury Parts 1&3, sur Our Future, Your Clutter, son dernier disque magistral. Et on ne peut s’empêcher de se remettre juste ce passage du morceau. C’est comme lorsqu’il répète « I’m a fifty year old man » sur Imperial Wax Solvent (2008), avec sa voix la plus éraillée. C’est une poésie de la dure réalité. Smith assume, fait face, et ses provocations deviennent des stimulations.

    Les albums régulièrement cités pour une tentative de discographie sont Live at The Witch Trials (1979), Hex Enduction Hour (1982), The Wonderful and Frightening World of The Fall (1984, qui marque son entrée au sein du label Beggars Banquet), This Nation’s Saving Grace (1985, généralement considéré comme le chef-d’œuvre du groupe), The Frenz Experiment (1988)… Autant dire que si les années 80 n’ont pas profité à grand-monde, Smith est du côté des gagnants. C’est devenu une icône.

    C’est plus fort que lui, Mark E.Smith collectionne les contrats et les labels. Rough Trade, Beggars, Phonogram, Fontana, Eagle, Sanctuary, et aujourd’hui le très côté Domino. Après trente ans de satire sociale, il se retrouve sur la même plate-forme que Franz Ferdinand. La hype ne lui avait jamais autant tendu les bras, et il honore parfaitement les espoirs que l’on continue de mettre en lui. Il est consciencieux. Si on le laisse faire, il est plutôt facile à vivre, en réalité. Il a trouvé ce qu’il voulait pour lui-même. Le seul endroit où il semble aléatoire à tel point que c’en est redouté ; la scène. Après s’être récemment cassé la hanche, il chante les derniers morceaux du set depuis les loges. Quant à ses chorégraphies… Mais après tout, s’il est parvenu à imposer sa musique, il peut imposer tout ce qu’il veut. La scène, c’est comme une vitrine, sauf que Smith n’est pas là pour vendre quoi que ce soit. Tout ceux qui y viennent sont déjà conquis d’avance.


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