“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (76) soigné (76) groovy (69) Doux-amer (60) ludique (59) poignant (59) envoûtant (55) entraînant (53) original (52) lyrique (48) sombre (48) communicatif (47) onirique (47) élégant (47) pénétrant (46) audacieux (45) sensible (45) apaisé (44) hypnotique (42) attachant (40) lucide (40) vintage (39) engagé (35) intemporel (31) Expérimental (29) Romantique (29) orchestral (29) efficace (28) frais (28) intimiste (27) rugueux (27) spontané (27) fait main (26) varié (25) contemplatif (24) funky (23) extravagant (21) nocturne (21) puissant (20) sensuel (18) inquiétant (16) lourd (16) épique (11) Ambigu (10) heureux (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

mardi 31 janvier 2012

Sharon Van Etten - Tramp (2012)


Parution : février 2012
Label : Jagjaguwar
Genre : folk urbain
A écouter : Give Out, Serpents, I'm Wrong

OO
Qualités : lyrique, romantique

A la sortie de son premier album, Because i Was in Love (2009), Sharon Van Etten a été, comme de tradition, comparée un peu paresseusement à d’autres chanteuses de sa génération. « Des artistes telles qu’Alela Diane, Marissa Nadler, Jana Hunter et Mariee Sioux, ont produit de la musique de qualité avec une belle constance, et ont placé un standard assez haut  pour ce soit difficile de s’aligner lorsqu’on débute. Pourtant, sur son premier album, la chanteuse de Brooklyn Sharon Van Etten prouve qu’elle a l’expressivité et les qualités d’écriture pour soutenir le pas de ses compagnes. » Comme Marissa Nadler, c’est vrai, Sharon Van Etten adresse des sujets biographiques avec une part égale d’assurance et d’étrangeté. Sa voix est aussi extraordinaire que celle de Nadler ; léthargique, large de spectre, avec quelque chose d’ancien, de gothique. Comme tant de jeunes auteures de chansons, Van Etten a commencé par évoquer ses prises avec le sentiment amoureux – il y a trois ans encore, elle semblait si peu consciente du choix de ses mots. Aujourd’hui, il suffit d’écouter Serpents, interprétation qui guide Van Etten vers une nouvelle intensité,  pour comprendre que cette époque est révolue : « Tu aimes t’accrocher à tes rêves », assène t-elle.

Van Etten décrivait sur Because i Was in Love la plénitude comme une chose naïve : « mon orteil touche heurte légèrement  le tien/Ton pied frôle ma cheville en retour/je n’ai pas besoin de beaucoup plus que ça. ». Sous ses airs de songe doux-amer, Tramp est trempé de nouvelles réalités, profite d’une conscience accrue du point de vue de l’écriture et dessine un environnement en expansion émotionnelle constante. Van Etten a vécu pendant 14 mois sans réel domicile (d’où le nom, ‘clochard’ du disque), déménageant ses possessions au rythme des sessions d’enregistrement, et ne se retrouvant nulle part avec plus de régularité que dans le garage de Aaron Dessner, des New-Yorkais The National, qui a produit le disque. Son précédent Epic (2009) n’était pas encore paru qu’elle écrivait déjà celui-ci. Longuement maturé avec la crème de Brooklyn, de Julianna Barwick à Matt Barrock (batteur de The Walkmen) et Zach Condon (Beirut) ou Jenn Wasner (Wye Oak) l’album est entre folk urbain et classicisme envoûtant. Van Etten semble se débattre avec sa propre dévotion, sa révérence, ses doutes, et prendre le dessus. "It's bad to believe in any song you sing,” chante t-elle sur I’m Wrong, d’une façon trop expansive pour qu’il s’agisse d’une simple confession. Le morceau s’élève avec une pureté transcendantale. Les mélodies vocales superbes, languissantes (Give Out, Leonard, All I Can) et les refrains saisissants «We got to loose sometimes » sur We Are Fine - annoncent un triomphe intime, émancipent la chanteuse d’une domesticité dont les tenants et aboutissants se dessinent peu à peu, dans la confidence.

dimanche 29 janvier 2012

Stabat Akish - Nebulos (2012)


Parution : janvier 2012
Autoproduit
Genre : Instrumental, Progressif, Jazz
A écouter : Troïde, Le Chiffre, Un Peuplier un Peu Plié

°
Qualités : Varié, original

Sur le très beau site internet de Stabat Akish, une phrase de Frank Zappa donne le ton. « Quand quelqu’un compose de la musique, ce qu’il ou qu’elle écrit sur un bout de papier est à peu près l’équivalent d’une recette de cuisine, si l’on considère qu’une recette n’est pas le plat, juste un ensemble d’instructions pour la confection du plat ». Maxime Delporte, le compositeur principal et contrebassiste de ce sextet Toulousain étonnant, était l’invité de l’émission de radio Vraiment Autre Chose (sur Radio Radio, 106.8) aussi accompagné de Marc Maffiolo, saxophoniste. Delporte y reconnaît n’être venu à Zappa que dans un second temps. Il préfère se rappeler au bon souvenir du Court of the Crimson King (1969), un disque emblématique de la musique progressive des seventies, celle d’un groupe, King Crimson, spectaculaire. Zappa, Maxime raconte l’apprécier pour son œuvre, son histoire, sa discipline avant tout. Les comparaisons de la musique de Stabat Akish à l’iconoclaste américain aux multiples talents sont pertinentes pour l’essentiel ; il s’agit dans les deux cas d’une partition très écrite. La musique de Stabat Akish est préfigurée dans le détail.

La configuration du groupe est étonnante ; Guillaume Amiel joue du vibraphone et du marimba d’un côté, Rémi Leclerc du Fender Rhodes, Clavinet et clavier analogique, de l’autre. Les colorations de clavier et de marimba sont l’un des meilleurs signes distinctifs du groupe, auxquels se rajoutent une batterie qui ne vient pas du forcément du jazz mais davantage de l’afrobeat. Marc Maffiolo assure donc quant à lui la partition de saxophone ténor et basse (un instrument plutôt rare), tandis que son complice Ferdinand Doumerc officie au baryton, ténor, alto, ainsi qu’à la flute traversière et, on a pu en témoigner lors du concert de lancement de Nebulos, à d’autres instruments moins recommandables. Ces deux-là ont des choses à se dire, et forment au cœur de Stabat Akish un duo puissant, divertissant et versatile, dont les phrases musicales sont moins retenues en concert que sur disque. Là, l’improvisation brise le carcan, les morceaux changent de format et bénéficient d’arrangements originaux. En concert, Marc est aussi le chef d'orchestre d'un amusant sound-painting ; il montre en la matière un imaginaire foisonnant. La pratique, amusante, qui consiste à dicter aux musiciens, en temps réel, une partition espiègle, est bien dans l’esprit du groupe. Paraît t-il que la couleur d’un sound-painting dépend de ce que les musiciens ont mangé auparavant. On revient donc à la cuisine !

En concert, la musique de Stabat Akish est didactique, elle a un côté presque enfantin ; ainsi, Boletus Edulis est introduit comme une cueillette de champignons, et la part belle est faite aux utilisations amusantes des instruments. Le disque est plus mystérieux ; il est comme d’observer le ballet d’une petite clef enchantée qui ouvrirait les portes de mondes miniatures, qui nous ferait visiter la mécanique des horloges, entrer dans les troncs résonnants des arbres et descendre des volées d’escaliers secrets. Le groupe mêle plusieurs dimensions, graves, burlesques, avec une verve sautillante, particulière. La suite Sproutsgermes » en français), profite de l’intervention de la comédienne Sarah Roussel, narratrice impromptue qui dérive énigmatiquement. On la retrouve sur Troïde, la pièce centrale de l’album, qui culmine dans cette assertion « je n’ai même pas réussi à cultiver ma salle de bains ». C’est quand même bien d’écouter des disques en français pour entendre de telles phrases.

Le vinyle, support de prédilection de ce nouveau disque, ne distingue pas les différents mouvements de Sprouts, et les morceaux se fondent les uns aux autres comme les scènes du film La Clepsydre (1973), chef d’oeuvre du polonais Wojciech Has. La version téléchargeable (via un bon glissé dans la pochette du disque vinyle) permet d’y voir plus clair : la quatrième partie isolée de la suite Sprouts, par exemple, est un moment assez approfondi qui voit le groupe s’enfoncer dans la mélancolie.

Leur ressort, leur capacité à susciter les contrastes est très agréable pour l’auditeur. La fameuse Vache-Kiwi du premier album correspond ici à Fast Fate, un morceau de type dessin animé ; La Serrure est un autre morceau amusant, à la fois tendre et plein de suspense. Finalement, le mystère est résolu à la fin de l’album, avec Le Chiffre ; un hommage à Lalo Shiffrin, compositeur de charmantes musiques de films dont l’influence s’impose, rétrospectivement, avec évidence à la musique de Stabat Akish. La pochette de l’album, dessinée par Maxime, symbolise un groupe soudé, en osmose, et renvoie à ce que Stabat Akish dégage de plus enfantin. L’éléphant est aussi un peu à l’image de la musique du disque, que l’on peut entendre barrir à l’occasion.

IL ne me reste plus qu’à remercier Stabat Akish pour leur belle prestation du 21 janvier au Mandala, à l’occasion de la sortie de Nebulos. Le disque, autoproduit, est disponible, en vynile seulement, au magasin Made in Jazz à Toulouse, et sur le site internet du magasin.

http://stabatakish.com/












lundi 23 janvier 2012

Julia Holter - Tragedy (2011)


Parution : août 2011
Label : Leaving Records
Genre :  Atmosphérique, Electro-acoustique, Expérimental
A écouter : The Falling Age

°
Qualités : féminin, audacieux, habité

La musique élégiaque de la jeune américaine Julianna Barwick, constituée entièrement de chœurs, a marqué les esprits en 2011. Julia Holter n’est pas très loin, par moments, d’utiliser la même palette organique. Mélangeant instruments acoustiques, et quantité de synthétiseurs, Tragedy est un album complexe mais pénétrant. Il y a du Scott Walker circa Tilt (1995) sur cette extraordinaire Interlude, et la poésie infiniment mélancolique de Max Richter (telle qu’on a pu l’entendre sur Infra en 2009), par touches ça et là ; certains y entendent le son de This Mortal Coil ou Laurie Anderson. The Falling Age fait venir à l’esprit les productions de David Lynch et Antonio Bandalamenti pour Julee Cruise sur Floating into the Night (1989) : Cruise capturée pour l’éternité dans la gaze narcotique orchestrée par le cinéaste. Ce n’est pas seulement la musique, mais la voix claire, lointaine et lente de Holter qui reproduit ce flottement dans la nuit. Avec plus de liberté ; il n’y a pas ici de morceaux pop, mais une trame en mouvement incessant, riche d’harmonies et aérienne. A défaut d’être heureux, le disque est agréable, comme une profonde inspiration.

Julia Holter est de ces musiciens que les écoles de musique firent réfléchir. Ennuyée par les préceptes qui nécessitaient d’écrire la musique pour la composer, ou de produire une pièce d’orchestre pour pouvoir passer dans la classe supérieure, elle apprit l’art selon ses propres règles. Elle ne donnera jamais complètement les ingrédients de l’expérimentation de Tragedy. Holter y joue tous les instruments elle-même, à l’exception de quelques interventions de saxophone. Beaucoup de sons ont été astucieusement transfigurés par la magie électronique, travaillés avec l’austérité et la méticulosité inspirée des compositeurs de musique contemporaine. Le processus de mixage devient l’équivalent d’un travail d’orchestration. Celui de Tragedy Finale, qui comporte une multitude de voix entremêlées avec une grâce stupéfiante – dont la sienne, transformée pour ressembler à celle d’un homme - a demandé un mois d’ouvrage.

Basé sur Hippolyte, la pièce millénaire d’Euripide, Tragedy déploie ses limites narratives dans une grande variété de goûts, de visions, produisant une œuvre à la cartographie foisonnante qui ne cesse de se déployer dans nos têtes. Ce n’est pas un disque de chansons, mais d’images cinématiques, de fondus enchaînés où l’on passe d’un ressenti à un autre. Il décrit la façon dont certaines situations affectent les esprits de différents personnages, dans un climat d’évanescence triomphante. « Je n’ai pas choisi d’utiliser la pièce pour une autre raison que parce j’ai aimé les situations dont que j’ai observées et les émotions qui ont gagné les personnages », commente Julia Holter interviewée sur le site Euterpe’s Notebook. La musicienne se pose ainsi comme simple témoin. La forme désincarnée permet d’échapper à toute notion temporelle et spatiale, ce qui est une belle idée lorsqu’on s’inspire d’une pièce vieille de plus de 2000 ans. Les paroles sont souvent directement empruntées à la pièce. Les voix échangent entre elles, les esprits sont animés de conversations. Les émotions s’étirent, s’approfondissent pendant plusieurs minutes. L’amalgame des éléments crée une musique comme un voile éthéré. Tragedy se construit dans une succession d’artifices si naturellement amenés qu’ils chassent toute idée de concept ou de style. L'album n'est dévoué qu'à se nourrir lui-même.








Jah Wobble & Julie Campbell - Psychic Life (2011)


Parution : novembre 2011
Label : Cherry Red

Genre : Dance rock, Disco, Post-punk

A écouter : Psychic Life, Phantasms Rise, Slavetown (Part I)

°
Qualités : feminin, intense, envoûtant

Les britanniques Jah Wobble et Julie Campbell ont un vingtaine d’années d’écart d’âge. Jah Wobble (ou John Wardle), poursuivit une carrière solo de très bonne tenue, s’attirant les collaborations percutantes, de John Lydon (Johnny Rotten des Sex Pistols) à Sinnead O’Connor, de membres du groupe krautrock allemand Can à The Edge (U2). Vers la fin des années 80, il commence à écouter de la musique d’Afrique du Nord, d’Europe de l’Est ou d’Asie de Sud-Est, et fonde Invaders of the Heart, un projet expérimental. L’exploration incessante de confins sonores devient alors la raison d’être de l’artiste. Il fonde son propre label dans les années 1990 et travaille dans le même esprit que le plus jeune Damon Albarn (Blur). Il finit par s’attaquer au jazz en 2011, en enregistrant avec son Modern Jazz Ensemble un disque hommage à ses héros.

Campbell était à peine née lorsque le groupe post-punk Public Image LTD fit paraître le percussif et violent Metal Box (1979), disque sophistiqué et parfait exemple de la façon dont la musique punk se transformait grâce à l’exploration de nouvelles possibilités créatives. De cette musique, Campbell appréciait sans doute l’ambition de transformer une musique brute en expérience sollicitant tous les sens de l’auditeur. Le plus important de ces sens : le besoin de qu’a cet auditeur de vivre la musique en la dansant. C’est ce qui fait qu’un jour dans le passé, et encore dans l’avenir, le post-punk et le disco formeront des chansons de la trempe de celles que contient Psychic Life. Sur Metal Box, les lignes de basse terribles étaient l’œuvre de Wobble.

Le début de sa carrière, en 2004, avec sa seule guitare et un enregistreur 4-pistes, vit la genèse d’un son cru et pourtant atmosphérique. Six ans plus tard, la jeune auteure, chanteuse et guitariste de Manchester élargit le public de ses premiers singles avec l’album Nerve Up (2010) qui reflétait la sensibilité de groupes post-punk locaux tels que les Buzzcocks. Lonelady y faisait preuve de détachement, plongée dans une méditation musicale donnant voix à des inspirations telles que Public Image. L’angularité, la tension de sa musique rappelait la musique produite par les labels Factory ou 4AD dans leurs âges d’or. Mais c’était une musique sans cesse sur la brèche, en questionnement. Intense, Julie Campbell traçait avec pouvoir hypnotique et autorité une ligne entre guitares et pop électronique dépouillée. Réunis par Steve Beckett, le parton de Warp, le label Londonien sur lequel Nerve Up est paru, les deux musiciens se sont trouvés une vision commune, et des humeurs à partager. Avant la naissance de Psychic Life, Wobble en était au stade où, après 15 ans d’avant-garde, il souhaitait renouer avec certains des éléments rock qu’il avait abandonnés. Pour cela il fallait passer par le guitariste de Public Image LTD (et pour un temps des Clash), Keith Levene, et sa pédale d’effets FX.

Son apparition sur deux morceaux du disque est là pour parfaire un album très soigné, pensé en osmose, et résultat d’une inspiration étonnante. Son efficacité concise, la qualité de ses mélodies, la profondeur de ses arrangements ainsi que l’utilisation d’éléments faits pour séduire le corps autant que l’esprit, tels le rythme hip-hop solide du morceau-titre, devraient assoir la popularité des musiciens co-crédités, sans barrière générationnelle. Pour ceux qui connaissent Wobble depuis longtemps, ils apprécieront la façon dont il fait l’acrobate autour de structures contemporaines inspirées du krautrock, de la disco, du dub voire de la house music pour Tightrope, le premier extrait de l’album.

Le temps d’arriver sur la plus abstraite Phantasms Rise, et le style change, la trame est lancinante et pleine d’aspérités méticuleuses. Après Feel, une autre chanson à l’interprétation détachée et à l’ambiance glaciale, Slavetown (séquencée en deux parties) apporte une belle sensualité, non sans rappeler le funk asexué de Prince. Campbell y questionne la sensation d’enfermement que lui procure Manchester. La ‘vie psychique’ évoquée pourrait être cette bataille, tout à la fois mentale et physique, contre l’envie de s’échapper de son carcan de vie. En fracture avec son environnement, elle fait un album sur le sentiment, ou son manque. Pour Wobble, Psychic Life n’est qu’un nouveau produit de ses talents visionnaires et son besoin de renouvellement constant ; alors qu’il avait simplement trouvé dans la voix de Campbell l’élément qui lui permettrait d’atteindre une nouvelle plénitude musicale, celle-ci a une inspiration assez puissante pour faire de cet album une œuvre psychique à la hauteur de son titre.









samedi 21 janvier 2012

La semaine du Groove #5 : Warren Haynes - Man in Motion (2011)




Parutionmai 2011
LabelStax
GenreRock, soul
A écouterMan in Motion, Everyday Will be Like a Holiday, Your Wildest Dreams
°
Qualitésrétro, soigné, sensible

« Man In Motion retourne plus loin dans mes racines et exploite mon amour de la soul et du blues. J'ai commencé à chanter à sept ans sur des trucs comme James Brown, The Temptations ou Otis Redding. Je ne suis tombé dans le rock que des années plus tard. Et puis les grands guitaristes de blues ont également fait beaucoup pour moi. J'ai voulu mélanger tout ça et vous le présenter sur Man In Motion.» commentait Warren Haynes, interrogé sur guitariste.com. Véritable tour de force, Man in Motion retourne au berceau de ses influences tout en ouvrant une nouvelle ère pour le musicien, actif depuis le début des années 1980. Cet album lui permet peut-être de gagner un nouveau public.

En trente ans, Haynes prête beaucoup son talent, concrétise de nombreux projets, et reste fidèle aux sudistes Allman Brothers Band, parfois qualifiés de ‘groupe le plus influent d’Amérique' pendant la première moitié des années 1970. L’histoire de Warren Haynes est celle d’une fusion des générations, d’une volonté de faire lien ; il n’était même pas sorti de l’école que certains de ses collaborateurs les mieux connus étaient déjà au sommet de leur gloire. Haynes vit ancré dans la tradition, et joue pour rendre hommage avant tout. « Les musiciens de la Nouvelle-Orléans ont une manière que tu ne retrouves pas chez les autres. Cela tient peut-être au fait qu’ils ont grandi immergés dans cet immense héritages musical, que nous autres ne faisons qu’étudier. » expliquera t-il dans Soul Bag. Sorti en 1993, Tales of the Ordinary Madness était ce que Warren Haynes avait fait de mieux jusque-là ; privilégiant les compositions originales plutôt que les reprises, il prouvait que son talent d’auteur compositeur de chansons marquantes était à la hauteur de sa réputation de guitariste au jeu enflammé, baigné dans la tradition blues et le rock sudiste.

Man in Motion est un long album dont les chansons épiques se nourrissent d’improvisations funky amenées par quelques légendes. Exactement comme Haynes joue le maillon d’une chaîne dans l’histoire du rock américain, il occupe au sein du groupe luxueux qui porte son propre nom une place en intelligence. « La fait qu’il y ait deux claviers qui jouent en même temps à côté de moi m’a forcé à jouer différemment. IL y a tout au long du disque une conversation entre les deux claviers, Ivan Neville à gauche à l’orgue et au clavinet, et Ian MacLagan à droite au piano et au wurlitzer. Il a donc fallu que je trouve ma juste place au sein de cette conversation ! L’erreur aurait consisté à leur demander à eux de s’organiser autour de ce que je faisais. » Ainsi, Haynes ne s’illustre qu’avec parcimonie, n’hésitant pas à laisser le beau rôle au saxophone de Ron Holloway.

Warren Haynes est dans une démarche ouverte, et il est en outre capable de visionner avec une meilleure justesse qu’auparavant ce qui fait une bonne chanson. Il tire sa force de l’humilité, du recueillement ; et n’a pas à forcer pour que le groupe groove positivement. Se crée une trame funky et généreuse qui fait mieux qu’établir une communication entre les musiciens, mais déploie un feeling authentique auquel la sensibilité des mots répond parfaitement. Première chanson sur la deuxième face du vinyle, On a Real Lonely Night possède le groove d’une tuerie des Neville Brothers. L’émancipation émotionnelle de Haynes passe aussi par la voix. Avant d’être guitariste, il voulait être chanteur de soul. Man in Motion lui en donne les moyens pleins et entiers, notamment sur A Friend to You ou Your Wildest Dreams, un timbre puissant et le saxophone. Les chansons sont émotionnellement chargées, mais pleines de sonorités claires ; leur liberté se manifeste en solos et parties improvisées, qui nous ramènent à l’héritage néo-orléanais.

On sent qu’il a souhaite faire de Man in Motion un réponse, presque vingt ans plus tard, à Tales of the Ordinary Madness - un disque attaché à raconter l’histoire de son apprentissage technique et émotionnel, un album que lui seul pouvait faire. A travers sa passion, c’est le pouvoir réparateur de la musique qu’il célèbre dans ses chansons chaleureuses.








jeudi 19 janvier 2012

La semaine du Groove #4 : Hazmat Modine - Cicadia (2011)


Parution : mai 2011
Label : Barbes Records
Genre : R&B, Blues, Brass Band, Rock alternatif
A écouter : Two Forty Seven, Cicadia, The Tide

°°
Qualités : groovy, ludique, entraînant

Avec Bahamut (2006), Hazmat Modine annonçait la résurrection du blues traditionnel, emporté dans la danse d’influences sans aucune frontière. Les talents de Wade Shuman, aux harmonicas diatoniques et chromatiques surtout, mais aussi à la guitare, au chant et à l’écriture de chansons mélangeant exercice de styles et patine intemporelle s’éveillaient. Son excentricité et son énergie débordante le plaçant immédiatement à la croisée des chemins entre Captain Beefheart et Tom Waits, Ry Cooder et le Dirty Dozen Brass Band. Avec juste ce qu’il fallait de plans méticuleusement préparés, et accompagné d’un groupe solide qui déroulaient ensemble cuivres, blues et poésie, grooves de rythm & blues, Shuman nous entraînait dans des aventures indigènes aussi bien que sur les scènes les plus vivantes de son pays natal, les Etats-Unis.

Il avait beau avoir une solide réputation de virtuose à New York, des légendes telles Joan Osborne l’invitant à enregistrer, il n’en appelait pas moins, pour le plaisir de jouer et pour se façonner une personnalité scénique élastique, aux traditions d’outre atlantique, des caraïbes et de la Nouvelle-Orléans : calypso et ska Caribéens, musiques klezmer d’Europe de l’Est et cuivres des Balkans, blues et jazz anciens, rutilants à nouveau, et pas seulement amusants. Le résultat, c’était un musique familière mais différente de toutes les autres, à la fois neuve et ancienne, et authentiquement étrange, comme si elle venait non pas d’un groupe de pionniers ayant volé partout leur subsistance mais du pays le plus fier et le plus petit du monde, un endroit malicieux où les orgues de bouche Chinois et les xylophones Roumains sont des instruments couramment employés. Avec Cicadia, Shuman a enregistré avec le même groupe une suite logique à Bahamut, reprenant les éléments qui ont fait le grand succès de son prédécesseur. Il parvient, sans jamais s’éloigner de racines musicales solides, à faire éclore des fils de conscience, une narration propre.

mercredi 18 janvier 2012

La semaine du Groove #3 : Rival Sons - Pressure and Time (2011)


Parution : juin2011
Label : Earache
Genre : Rock n'roll
A écouter : Pressure and Time, Gypsy Heart, Face of Light

°
Qualités : intense, spontané, groovy


Rival Sons font pour le rock n’roll ce qu’Other Lives ont fait pour le folk mélancolique. Ils ne créent pas à proprement parler de nouveaux standards, mais se hissent au niveau de ceux qui existent avec une élégance précieuse. Ils terminent le travail là où d’autres se contentent d’ébaucher quelque chose et d’essayer d’en tirer le plus d’ovations possibles. Ils prouvent en outre que l’élégance n’empêche pas une certaine absurdité maligne. Pour qui les voit comme des récupérateurs de clichés, on leur conseillera de passer outre l’efficace All Over the Road et ses chœurs finaux en forme de Deep Purple pour s’enfoncer plus au cœur du disque. Tous les éléments présents sur ce titre, et les chœurs non des moindres, sont réutilisés avec sincérité et maitrise ailleurs. Rival Sons use peut-être de clichés mais en les assemblant à la force d’un riff sincère à des formules hallucinantes, souvent psychédéliques. Selon le chanteur Jay Buchanan, c’est beaucoup plus simple ; tout vient du blues, de la charge émotionnelle, et de la nature de ce qu’on chante. « Qu’est ce qu’est le rock ? Est-ce la même chose que le rock n’roll ? Les Sex Pistols ? Ils ne sont pas rock n’roll, c’est comme une installation. Le rock n’roll doit être basé sur le blues – c’est de là que vient son esprit. Il doit donner des maux de cœur, de la satisfaction et tout ça. » Pas de cliché éculé lorsqu’on parle de véritable rock n’ roll. Et d’après lui, les gens le reconnaissent tout de suite. C’est le moment d’essayer.

Les Rival Sons célèbrent un temps où la musique incitait à se mettre une miurge, à entrer sans payer dans les festivals, à faire l’amour devant tout le monde et à se faire arrêter par la police, et le mélangent avec l’humeur d’une ère nouvelle, dans laquelle un nuage de publicitaires qui vous tombent dessus comme une invasion de sauterelles pour tenter d’utiliser des bouts de votre art dans des spots vantant de la bière, des voitures ou pire encore.

Formés en 2008, les Rival Sons ont pour leur deuxième signé avec Earache, un label habitué aux groupes de death metal. Pressure and Time, dominé par une chanson-titre qui a bien dû donner du fil à retordre à Judas Priest ou Alice Cooper pour qui ils ont assuré les premières parties. Ils seront aussi conviés à la grand messe par AC/DC, ce qui inclura Jay Buchanan ouvrant seul à la guitare acoustique devant 12 000 personnes. Comme disait un journaliste, Rival Sons c’est les Black Crowes avec plus de couilles. « Nous étions sur la route depuis six semaines. Quand nous sommes arrivés à New York, nous avons rencontré Al Dawson et les gars de Earache. Toute l’équipe était là à demander : « Vous avez des chansons à enregistrer ? » Nous avions prévu de commencer l’enregistrement le lendemain de la fin de la tournée. Nous étions obligés de répondre que non. Nous avons ensuite atteint Los Angeles un dimanche soir et avons commencé à enregistrer le lundi matin. Nous n’avions rien. Nous avons pris nos instruments, et commencé à écrire au moins une chanson par jour. Nous enregistrions la chanson juste après l’avoir écrite. » Le résultat, c’est l’impression que le groupe s’exécute devant vous. Le nom de l’album est ainsi parfaitement en adéquation avec son contenu. Enregistré avec la pression d’un staff accoutumé à en venir aux mains avec des gros barbus tatoués et hurlants. Ils enchaînent vite, et exhument presque systématiquement les meilleurs riffs que personne n’a encore trouvé, quand ce n’est pas pour accomplir des (power) ballades parfaitement calibrées. Cette approche très basée sur la guitare de Scott Holiday – de type Jimmy Page –, Buchanan la rend crédible en poussant à leur paroxysme le blues et l’émotion, ses chevaux de bataille, de sa voix perçante.

Les Rival Sons célèbrent un temps où la musique incitait à se mettre une miurge, à entrer sans payer dans les festivals, à faire l’amour devant tout le monde et à se faire arrêter par la police, et le mélangent avec l’humeur générale d’une ère nouvelle, dans laquelle plutôt que des hordes de hippies incontrôlables ce sont un nuage de publicitaires qui vous tombent dessus comme une invasion de sauterelles pour tenter d’utiliser des bouts de votre art dans des spots vantant de la bière, des voitures ou pire encore. Et ils tirent parti des deux courants, se situant parfaitement entre les Who, les White Stripes et les Black Keys. Leur capacité à rebondir sans arrêt sur de nouvelles idées, un peu comme s’ils tentaient de compiler en une demi-heure et dix titres les trois premiers albums de Led Zeppelin, donne l’impression d’un groupe astucieux autant que passionné. Il y a dans leur approche quelque chose de malicieux qui leur donne une légitimité supplémentaire. S’ils étaient prétentieux, comme la pochette le laisse penser, il auraient encore raison. « 95 % de ce que vous entendez au quotidien n’est pas authentique», affirme Buchanan. Autant sauter sur l’occasion.


R. Stevie Moore dans les années 80


Voir aussi mon article R. Stevie Moore dans les années 70
Voir aussi ma biographie de R. Stevie Moore
Voir aussi ma chronique de Advanced
Voir aussi le live report de r. Stevie Moore au Cri de la Mouette à toulouse

genre : rock alternatif, new-wave

Les années 80 furent le momentMoore se rapprocha le plus de la notoriété. Sur des disques comme Crises (1983) ou What’s the Point ?!! (1984), c’est aussi le moment où l’amertume à peine ressentie sur ses disques précédents se transforma en quelque chose de plus raide et austère. Sur ces albums, le musicien semblait plus qu’auparavant porter sa dissidence en bannière. Si un album de sa discographie a pu influencer pour la cohérence de sa trame de fond, c’est l’incisif What’s The Point ?!!, paru chez Cunéiform, l’un de ses petits labels quoi travaillèrent à éditer le travail de Moore pour lui donner une nouvelle cohésion. Le plaisir de Moore à inventer et à jouer avec les codes, ainsi que le voile kitsch qui recouvre une curiosité comme la vidéo pour Conflict of Interest, brouillent son rapport à l’adversité. Comme le notait Jack Barron dans la revue Sounds en 1984, « Le titre est un indice. C’est un disque sur la dépression dans la tradition des songwriters, la seule différence étant qu’il ne s’apitoie pas sur son sort. Plutôt que cela, What’s the Point ?!! est le sentiment d’un homme qui a ses problèmes sans avoir perdu son sens de l’humour. »

A début des années 1980, Moore prit le chemin du studio, pour le plaisir de changer de pratique, mais sans discriminer ses précédents disques. Pour lui, les sons les plus étranges et crasseux vaudront toujours les morceaux pop les mieux enregistrés qui figurent sur Glad Music.

Ses moments les plus kitsch ont paraît t-il donné naissance au courant chillwave, ce genre qui mélange la sensibilité indie et l’amour premier degré des sons de synthétiseur. Une chanson appelée There is No God in America (sur Crises) n’aurait pas du faire échapper Moore à son destin d’iconoclaste punk brillant et de premier couteau de la new-wave. Sur Glad Music (1985) figure la version définitive de Part of the Problem. Parfois saluée comme la meilleure chanson pop de sa carrière, elle sera décrite ainsi par Barry Mclheney du Melody Maker : « aurait pu être de ces quelques moments mémorables si seulement Stevie ne se sentait pas obligé de pratiquer une demi-douzaine de styles et le même nombre de changements de tempo en l’espace de cette seule chanson. » Le même commentateur se montra enthousiaste à l’endroit de Going Down the Way (What’s the Point ?!!), une descente garage, avant de conclure « Faire la même chose vous-même ne serait pas une mauvaise idée. »

Au moment de sa sortie, Teenage Spectacular (1987) fut décrit par Moore comme ‘le projet le plus divertissant de ma carrière’. Des albums de qualité comme Glad Music ou Teenage Spectacular montrent en effet que les années 80 pouvaient se montrer positivement divertissantes, pour Moore comme pour nous. La grande qualité de son de ces derniers disques poussera certains fans habitués au bruit de la bande sur le traditionnel quatre-piste à crier à la trahison. « I love you too much to care about me », chante Moore sur I love you too much to bother you, comme s’il devait prouver sa sincérité. Outre les collages sonores détonants comme un Revolution 9 saucissonné (Non Sequitur) et la tranche de faux broadcast qui est surtout un prétexte à jouer un rythm and blues irrésistible (On the Spot, un inédit), le disque marque par son introspection épisodique, sur l’inoubliable No Know et son ambiance de western spaghetti (une chanson très originale pour Moore), comme sur le long instrumental The Crippled Mind of a Modern Man, qui est bourré d’harmonies magiques. En 1987, si vous aviez écouté Pleased to Meet Me des Replacements, Document de R.EM., Teenage Spectacular le faisait aisément aux côtés des derniers Cleaners From Venus, Mekons ou 10,000 Maniacs.

mardi 17 janvier 2012

La semaine du Groove #2 : Trombone Shorty - For True (2011)




Voir aussi la bio de Trombone Shorty

Parutionseptembre 2011
LabelVerve forecast
GenreFunk, rock, rythm & blues, Modern soul
A écouterEncore, Do To Me, Then There Was You
°
Qualitéspuissant, groovy, efficace

La scène néo-orléanaise cherche sans cesse de nouvelles façons de jouer, et les artistes en résidence de nouvelles manières de rappeler à eux le riche héritage de leur passé musical. Dans cette émulation, dans cette course au morceau qui résume tout et à l’album au souffle contemporain sur des bases anciennes, le funk, le hip-hop et les brass-bands semblent s’en tirer avec un succès toujours grandissant. Citant Lenny Kravitz comme principale influence à la conception de son « supafunkrock », un croisement entre hard-rock et rythm & blues, Trombone Shorty reconnaîtra volontiers avoir été biberonné aux productions d’Allen Toussaint, de l’inamovible Yes We Can (hymne de campagne 40 ans après sa création) à Lady Marmelade. Il est sans doute, comme beaucoup d’entre nous, à jamais fasciné par ce répertoire constitué de centaines de chansons commerciales autant que fières de leurs origines - le ragtime, le jazz, la pop. Les styles et les tendances se sont rapidement multipliés, marqués par l’arrivée du funk en particulier, et l’œuvre de Toussaint – disons, si l’on prend la deuxième moitié des années 60 - laisse deviner quelle effervescence, quel tourbillon enchanté naissait de l’imagination des musiciens néo-orléanais. Davantage que jouer de la musique, il s’agissait d’en faire grandir les codes, d’en pousser l’impact au maximum, de faire les morceaux les plus entêtants possibles, en respectant trois impératifs que mon ami Hugues Marly a formulées dans son article sur la compilation Saint of New Orleans (2009) : 1 - la capacité à absorber l’humeur musicale et à la reproduire ; 2 – l’aspect chaleureux, car cette musique prend vie dans les clubs, dans les bars, et à la Nouvelle Orléans en particulier, dans la rue ; 3 - la décontraction, pour une musique aussi bonne pour le corps que pour l’âme.
Toussaint signe sur Backatown (2008), le disque qui a donné à Trombone Shorty une voix internationale, un titre : On Your Way Down
Voir Trombone Shorty être estampillé ‘jazz’ en 2012 nous ramène quelques décennies en arrière. En réalité, ce jeune musicien représente une génération aux goûts nouveaux, ne jurant que par la fusion des genres. Shorty est un tromboniste, chanteur et trompettiste qui joue souvent de plusieurs talents au cours du même morceau, lui valant d’avoir les journalistes curieux de connaître le secret de son souffle. Ceux qui l’ont vu en concert en ressortent généralement éblouis, et peuvent témoigner de ses performances, pour le moins physiques. Shorty a capturé sur ses deux derniers albums la précipitation des styles existants autour du ‘gumbo’, du groove néo-orléanais. Les claviers funky n’ont pas été oubliés. D’Allen Toussaint, il a retenu cette volonté de travailler dans le détail, de privilégier la production à l’extrême, au point que les morceaux de For True (produit par un saxophoniste du groupe Galactic) sont parfois trop millimétrés. L’autre faiblesse du disque, ce sont les textes, souvent sans grand intérêt, comme s’ils avaient été formatés. En termes d’efficacité, Shorty semble connaître le business sur le bout des doigts, ce qui laisse parfois un peu d’amertume – sur The Craziest Things par exemple.

"For True est l’album d’un gamin en train de concrétiser son rêve : inviter son idole, Kravitz, un guitariste blues d’exception, Warren Haynes, et un guitar hero, Jeff Beck."

Mais ce manque d’audace – ou peut-être simplement de talent d’écriture - ne prive pas l’album de l’essentiel : son fier esprit. For True est encore l’album d’un gamin en train de concrétiser son rêve : inviter son idole, Kravitz (sur Roses) un guitariste blues d’exception, Warren Haynes, sur Encore et un guitar hero, Jeff Beck, sur Do To Me, l’un des meilleurs morceaux du disque. Rock typé seventies et cuivres rutilants produisent un ensemble racé. Le Rebirth Brass Band, l’un des meilleurs Bands de la ville aujourd’hui, vient prêter main forte à Shorty dans un moment où prédomine la camaraderie - Buckjump. Même le rappeur Kid Rock surprend sur Mrs. Orleans. Et le groupe formé par Shorty, le Orleans Avenue, montre son habileté à créer des grooves complémentaires sur un morceau comme Dumaine St. A ce stade, on l’a compris en regardant les titres des chansons, la Crescent City est au cœur de l’album. Big 12, ou le très bon Then There Was You formulent des crescendos qui font penser que le disque est conçu comme un concert parfait : la même candeur, la même volonté de convaincre dans les premières secondes et jusqu’à la fin. Cela vaut peut-être mieux que de l’entendre comme la tentation d’une série de singles parfaits.

On écoute For True en imaginant ce qu’il donnera en concert. Telles que sont les choses, le meilleur album de Shorty sera l’enregistrement d’un concert joué au sommet de sa carrière. C’est là que les salves puissantes et exceptionnellement claires de ses instruments vivront avec le plus de panache, et que les invités de marque qu’il ne manquera pas de convier auront le plus d’entrain. Shorty est déjà un cas unique, au sein d’une scène qui cultive toujours sa différence. Qui veut battre une telle équipe ? WHO DAT ! WHO DAT !

R. Stevie Moore dans les années 70


Voir aussi ma biographie de R. Stevie Moore

Dans les années 1970

Il pose la base de ses meilleures chansons, celles qu’il réenregistrera abondamment par la suite. Son aventure commence avec Phonography (1976, voir biographie) et continue, avec une productivité légendaire. Un journaliste du Trouser Press suggérait en 1978 de confisquer les studios dignes de ce nom à ces feignants de Fleetwood Mac (ils n’avaient pas sorti d’album depuis au moins deux ans !) pour les laisser à la disposition de R. Stevie Moore. Jusqu’en 1978, les albums de Moore apparaissaient comme une relecture de ce qui se faisait au milieu des années 70, dans la gueule de bois de l’ère Beatles, et alors que des musiques plus dures, plus ambitieuses voient le jour, comme le rock progressif, mues par un désir grandissant de se démarquer de leurs homologues toujours plus nombreux. La musique de R. Stevie Moore reflète cet essor culturel, cette volonté d’indépendance et de différence. Dès Phonography (1976), il est évident que Moore ne sera pas une imitation ou une somme de ses influences, mais qu’il projette une sensibilité particulière, un peu contrite, dans son art.

"Un artiste « dadaïste », selon ses propres mots"

Enregistré comme les autres albums de cette période de façon semi-professionnelle, relativement oublié depuis des albums tels Glad Music (1985) ou Teenage Spectacular (1987), Swing and a Miss (1977) surprend par sa consistance, sa variété, la qualité de ses mélodies (Manufacturers ou Love is the Drug, qui agit comme s’il s’était injecté ABBA dans le bras qui joue les accords et Roxy Music dans l’autre). Il joue la quintessence du musicien et embrasse même ses inspirations dans un ces mises en abime aussi judicieuses que sincères qui font la marque d’un artiste « dadaïste » selon ses propres mots, c'est-à-dire capable de réinterpréter le monde en en assemblant des parties successives. Le fait que Moore appelle directement son auditeur, sur fond d’extrait de TransEurope Express, à se procurer cet album de Kraftwerk, laisse penser qu’il est plus révérencieux qu’on ne pourrait le croire.

Au moment de Delicate Tension (1978), toujours publié par son oncle Harry Palmer sur ses propres HP Recordings, les collections hétéroclites trouvent leur cohérence dans une démarche pop-rock séductrice. Les overdubs, ce procédé qui constitue à réenregistrer plusieurs pistes de voix et à les superposer, est utilisé avec une intelligence maniaque, un signe distinctif du son de Moore. Le psychédélisme brut et la solitude du musicien au travail rappelle Syd Barrett au moment de The Madcap Laughs (1970), sur l’acoustique Norway notamment. On songe à d’autres moments au David ‘mais qui n’a-t-il pas inspiré ?’ Bowie de Let’s Dance avant qu’il ait écrit Let’s Dance, à Kevin Ayers de Soft Machine et même à Pink Floyd sur un morceau comme Zebra Standards. A la fin de ce morceau, l’extrait d’une discussion radiophonique où l’on entend un admirateur de Moore reconnaître : ‘He’s so spectacular and seems to say all the right things ».

Cool Daddio, Funny Child, You are Too Far from Me, illustrent combien cette période fut riche d’un potentiel que Moore allait ensuite ré exploiter. Outre la parfaite Don’t let Me go to the Dogs (ce n’est pas un inédit mais elle a été retravaillée), le post-punk Don’t Blame the Niggers marque les esprits. « I hate the disco/i despise the fashion » récite Moore d’une voix atonale. Son titre risqué était une façon pour Moore de s’indigner du racisme s’immisçant jusque dans le show business. Il écrase aussi les Bee Gees. Suivit, dans la même année, Games and Groceries, l’un des albums les plus populaires de R Stevie Moore, même s’il le fut sans doute grâce à la meilleure exposition de l’artiste après Delicate Tension et le disque qui l’a précédé et qui lui est comme un frère, Swing and a Miss.

lundi 16 janvier 2012

La semaine du Groove #1 : The Bellrays - Black Lightning (2010)



Parution : février 2010
Label : Heart of Gold
Genre : Hard Rock
A écouter : Black Lightning, Power to Burn, Anymore

°
Qualités : intense, groovy, efficace

Sur disque comme en concert, Everybody Get Up donne une idée de ce que Lisa Kekaula et ses Bellrays s’infligent à eux-mêmes et aux autres. « Are you ready to make noise ? » hurle la chanteuse à la manière de Bon Scott quand il donnait vie à AC/DC, lancé à un train d’enfer. Kekaula siffle, invective, sermonne, devient menaçante envers ceux qui ne manifestent pas assez clairement leur enthousiasme. Elle ne perd jamais le contrôle, mais maîtrise au contraire tout de l’action, que ce soit sur scène ou sur ce disque. Car si Black Lighning est aussi bon, c’est du fait de la discipline qui y règne. On y devine le caractère autoritaire de sa diva, comme les touchantes prises de liberté de son guitariste probablement fan de Dinosaur Jr.

Comme si le visuel de pochette et le nom ne suffisaient pas, Kekaula redéfinit proprement l’esthétique du groupe avec la chanson-titre. Ce ne sera plus du rhythm & blues vintage, plus du punk ni de la soul. « You better run for shelter/there’s nothing you can do/I’m a new sensation/I’m on fire/I gonna jump your wires”. Le refrain est lâché d’une voix puissante et rauque. La chanteuse assume le cliché, parvient à nous faire profondément ressentir que ce titre imparable est tout ce dont nous avions besoin. « I’ll be your mind/i’ll be your soul.” La chanson n’est pas subtile, mais c’est sa justesse, son évidence qui séduit. N’ai-ce pas le propos de tout groupe de hard-rock que de d’évoquer trains (Rock n’ Roll Train d’AC/DC…) et voitures (HIghway Star de Deep Purple…) pour suggérer l’intransigeance physique ? Les choses sont finalement moins biaisées ici, puisqu’il n’est question ni d’autobus, ni de tanks mais que le seul artifice reste le tempérament surnaturel de Kekaula.

Kekaula n’a plus à prouver à personne l’étendue de ses possibilité vocales et son statut acquis de diva moderne un brin destroy mais finalement raisonnable. Elle a une prédilection pour l’intensité écorchée, pour les refrains pop survoltés, pour les morceaux condensés de deux minutes, à l’instar de Hell on Earth ou Living a Lie. Elle se sait capable de chauffer une salle en dix secondes ; transmettre les messages de ses chansons ne lui prend guère plus de temps. « I can leave this world/it’s not my problem anymore.” Difficile ne pas donner une impression de réchauffé avec de tels arguments, et pourtant, Anymore, une chanson plus difficile pour le groupe, plus lente et mélancolique, est très réussie. On Top, Power to Burn ou Everybody Get Up assurent que l’album ne dévie pas de ses rails. Mieux, ils font de cette stricte efficacité un principe à la construction de Black Lightning. Aux côtés de Black Ice (2008), le dernier disque en date d’un AC/DC sans Bon Scott, le Black Lightning des Bellrays est un autre très bon album de hard rock.

Todd Rundgren, Frank Zappa, Thunderclap Newman... (dossier R. Stevie Moore)





Todd Rundgren – A Wizard, a True Star (Bearsville, 1973)


Something/Anithing prouva que Rundgren pouvait écrire des classiques pop avec autant de grâce que ses pairs mieux reconnus au milieu des années 1970. Paradoxalement, il ne cessait de lancer des signes d’insatisfaction à se cantonner au rang d’auteur de chansons agréables. Son esprit progressif, sans cesse en recherche, son excentricité sont révélés pleinement sur cette suite hors normes, entre effets de synthétiseurs, caprices psychédéliques et mélodies transcendantes. Les chansons – dont toute une série à moins de deux minutes - semblent flotter, floues, ne jamais cesser d’inventer, sans repos, avec un brin d’esprit maniaque. Someting/Anithing avec déjà posé une palette stylistique très large, palette que A Wizard, A True Star trouve de nouvelles façons étranges de projeter, de mélanger. « Tout ne doit pas être une déclaration d’intention, remarquera t-il lors d’une interview accordée dans le Mojo de janvier 2012, tout en expliquant ensuite qu’il préfère les chansons les plus révélatrices, quitte à les empêcher, d’une façon ou d’une autre, de devenir des hits. A Wizard, a True Star est considéré parfois comme l’un des plus grands albums de rock tout en restant l’œuvre d’un musicien qu’il faut décrypter, pièce par pièce. Il demande une attention complète pour en discerner les mélodies, pour en apprivoiser l’évidence dissimulée sous des couches d’overdubs, jusqu’à Just One Victory, l’hymne caché final. Une façon d’investir l’auditeur à un autre niveau, dans une lecture émotionnelle originale. Todd Rundgren y est à la fois effacé et plein d’une ambition sauvage.

Bob Moore & his Orchestra – Mexico (Collectables, 1967)

Mexico, le hit single du père de R. Stevie Moore enregistré en 1961, donne son nom à un excellent disque, devenu un objet pour collectionneurs. L’album rassemble 18 grands moments qui naquirent de la relation du très prolifique musicien country avec son « orchestre » et sa maison de disques, Monument, et donna de nombreuses versions instrumentales uniques de morceaux comme Mexicali Rose, Vaya con Dios, La Paloma, Blue Tango. La qualité de son interprétation hisse ce disque pittoresque au-dessus du statut de simple curiosité. R . Stevie pourra toujours se rabattre sur le genre, qu’il semble soigneusement contourner, en cas de panne d’inspiration.

"La pop n’est décidément pas que la musique faite par des gens refusant de grandir, mais peut accompagner tous les âges de la vie."

XTC – Skylarking (Geffen, 1986)


Le groupe, produit par Todd Rungren, fait paraître un disque puissant, avec sa propre logique intérieure, plus proche de la pop psychédélique des années 60 que de la new-wave, même s’il a sa propre lecture, passionnante, de ces éléments. Outre la façon dont le charme pastoral se marie à la pop plus synthétique (on pense parfois à Talk Talk) et la richesse lyrique et mélodique de l’album, ou encore la grâce de ses arrangements, Skylarking impressionne par la consistance et la profondeur des chansons de Andy Partridge et Collin Moulding. Il donne à la pop une forme de maturité rarement expérimentée, et une gravité fantomatique, en s’en prenant aux grands thèmes : l’amour, la religion, le mariage et, plus largement l’âge adulte. La pop n’est décidément pas que la musique faite par des gens refusant de grandir, mais peut accompagner tous les âges de la vie.

Frank Zappa – Absolutely Free (Rykodisc, 1967)

Frank Zappa a apporté à la fois une liberté de ton, dans sa façon de jouer et de chanter, couplée à une démarche d’enregistrement très rigoureuse, recherchant toujours le meilleur chez les musiciens qui l’accompagnaient. Contrairement à d’autres musiciens excentriques, Zappa rencontre un vif succès, dès son premier album avec les Mothers of Invention, Freak Out ! (1966), puis avec ce nouvel opus sans équivoque, Absolutely Free (1967). Avec les recrues importantes Don Preston aux claviers et Jim Sherwood au saxophone, la musique du groupe va commencer à se gorger de références multiples, servant de passerelle entre genres musicaux populaires comme le jazz be-bop et le rock n’roll et, jusqu’à un certain point, à la ‘grande musique’, en plus véhiculer les textes engagés de Zappa. Son énorme bagage d’influences intellectuelles est réinterprété avec malice, sans frontières. L’album passe d’un style à l’autre sans prévenir, de réminiscences de Louie Louie à des extraits de Petrouska de Stravinski sur Status Back Baby, embrassant avec naturel les mutations stylistiques les plus complexes, au point de les faire passer pour des numéros de divertissement suprême. L’instrumentation, très riche, rencontre le goût de Zappa pour la manipulation sonore. Disque schizophrénique, l’absurdité satirique des textes - fonctionnant comme un mécanisme interne propre à leur auteur (à qui l’on reprochera ensuite le manque de personnalité et d’émotion musicales) - y rencontrant la plus grande méticulosité de composition, et donnant lieu à des suites en plusieurs parties (The Duke of Prunes) et à des mini opéras rock (Brown Shoes Don’t Make it ). La démarche des Mothers of Invention, aussi bien que leur côté frondeur, auront sans doute influencé R. Stevie Moore.


Thunderclap Newman – Hollywood Dream (Touchwood Distribution, 1969)

L’histoire de ce groupe est celle d’une injustice. Dotés d’un talent lyrique hors du commun, John Keen et Andy ‘Thunderclap’ Newman furent rassemblés dans un espoir de Pete Townsend (The Who) de leur faire rencontrer le succès. Ils se retrouvèrent en 1969 pour enregistrer Something in The Air, une chanson naïve que la mélodie remarquable faisait sonner, déjà, comme un classique oublié. Le destin de Thunderclap Newman fut pour toujours attaché à cette chanson, sans espoir pour l’album Hollywood Dream de ne jamais rencontrer le succès espéré. L’album fut réédité en 1991 avec des morceaux révélateurs d’un talent presque surprenant : Wihelmina, Accidents ou The Reason (préfigurant Supertramp) étaient de petites pièces touchantes, ne demandant qu’à vivre décemment sur disque distribué, et jamais émancipées jusque là. R. Stevie Moore nous le rappelle souvent : toute chanson sincère mérite d’être diffusée, et de trouver son public.
















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