“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (78) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (52) communicatif (48) lyrique (48) sombre (48) élégant (48) apaisé (46) audacieux (46) onirique (46) pénétrant (46) sensible (45) attachant (43) hypnotique (43) vintage (42) lucide (41) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) orchestral (30) Expérimental (29) frais (29) intimiste (29) spontané (29) efficace (28) rugueux (27) fait main (26) contemplatif (25) varié (25) extravagant (23) funky (23) nocturne (23) puissant (21) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

samedi 31 mars 2012

Larkin Grimm - Soul Retrieval (2012)


Parutionjanvier 2012
Label
GenreFolk, acid folk
A écouterParadise and So Many Colors, Without a Body or a Numb and
useless Mind, The Road is Paved with Leaves
°
Qualitésenvoûtant



Voir aussi la chronique de Parplar (2009)
Des origines de son nom – oui, elle serait la descendante des frères Grimm ! (à qui l'on doit d'avoir rassemblé et restauré certains des contes les plus chargés de charmes et de symboles de toute la littérature) - jusqu'aux détails d'une enfance communautaire dans les montagnes de Géorgie, Larkin Grimm est une curiosité qui ne cesse, de surcroît, de croiser la route de personnages aussi étrangers qu'elle à la banalité. Michael Gira, du groupe Swans, est déjà une chose. Mais que penser de cette Kelly Donohue, une sculptrice qui utilise les visions provoquées par les infusions psychotropes colombiennes Ayahuasca pour leur donner corps dans l'argile ?

Et enfin, s'il faut prouver que Grimm est bien New-Yorkaise et non plus recluse dans les sauvages montagnes des Appalaches, vient sa dernière rencontre. John Perkins, l'auteur d'un best-seller, Confessions of an Economic Hitman. Perkins, un type de Wall Street qui se fit soigner par un chaman lors d'un voyage en Equateur. Seulement, le chaman déclara que désormais, la vie de Perkins lui appartenait, et le prit comme apprenti. Perkins finit par organiser des cérémonies chamaniques dans les centres de formation des entreprises. Ces enseignements furent le point de départ de Soul Retrieval. « 2012 est supposé être le moment où le cœur et l'esprit des hommes trouvent un équilibre, explique Grimm. « Une façon pour les gens de trouver cette balance, ce sont ces cérémonies que l'on appelle Soul Retrievals. Vous recherchez des pièces de votre âme qui ont été perdues, pour essayer de vous rendre plus fort, meilleur, encore plus égal à vous-même. » Elle redonne à des croyances devenues clinquantes une drôle de sobriété. Cela grâce à son regard particulier, enthousiaste, son épanouissement de mère. Voir une personne d'obédience aussi mystérieuse étaler sa vie privée sur Facebook, depuis la naissance de son bébé il y a plusieurs mois, signifie que le réseau social a de beaux jours devant lui.

Les sessions pour l'album ont été bouclées en deux jours en compagnie de Toni Visconti. Grimm ne cesse de raconter sa relation avec le producteur mythique de David Bowie ou T. Rex, et comment sa reprise de She Was Born to Be My Unicorn scella leur collaboration (Visconti étant responsable de la production de la version originale de Marc Bolan). Grimm nous rappelle qu'avant le glam-rock, Bolan enregistrait de l'acid folk.

« J'ai écrit toutes les chansons, et j'ai fait de nombreux arrangements. J'ai choisi tout les musiciens moi-même », commente Grimm. De fait, inutile de chercher quelque son seventies dans cet album, qui s'inscrit dans la lignée folk étonnante du précédent Parplar (2009). Flûtes, basse, harpe et guitare constituent l'ossature des morceaux.

Paradise and So Many Colors est sans doute la meilleure chanson enregistrée par Larkin Grimm à ce jour ; on la croirait échappée d'une comédie musicale, tant elle rayonne de ravissement charmant et fonctionne sans arrière-pensée. Flash and Thunder Came to Earth sort quant à elle la grande métaphore, du genre « The seed that you plant/will grow up strong and kind », pour un résultat moins convainquant mais toujours enjôleur. C'est un tableau passé, saisissant parfois : « Flash of starlight spinning in the dirt. » Without a Body or a Numb and Useless Mind prend la cérémonie du Soul Retrieval à cœur, sur une mélodie vive, menée par un accordéon – l'instrument traditionnel des Appalaches. C'est une de ces chansons profondément personnelles et très abouties qui émaillent tout album de Larkin Grimm. Sur la ballade The Road is Paved With Leaves, celle-ci n'a jamais aussi bien chanté. Un tel morceau laisse penser qu'elle pourrait avoir une belle carrière dans un registre blues. La langueur est de mise, avec « Nothng to worry about/ everything is fine » au refrain, et les Shoo bi doo-doo-doo aaaah... pour finir.

Avec Be a Great Burglar, l'album change d'ambiance. Une mélodie médiévale évoque C.O.B. et Comus, la corde acid-folk est pincée et les thèmes tournent à la séduction et au sacrifice. « Now be couragous/jump into his bed/tear off your clothes and pin off his had/He'll probable kill you/Isn't that great ? ». Grimm redevient la sorcière de Parplar et maintint ce registre inquiétant dans les chansons suivantes. Sur Lying in a Pool of Milk : « dans le vide de ton esprit/Dans l'espace entre tes yeux. » Elle semble jeter un sort, posant sa main sur votre front, vous laissant confus, arrachant les pièces superflues de votre âme, selon les règles de la cérémonie. Jusqu'à la fin et l'onirique I'm Not Real, elle semble poursuivre son propre mystère, et cela sans pleinement convaincre. « I'm not real/you're not real to me/You could be anywhere/I could be anywhere with you ».

mercredi 28 mars 2012

Lost in the Trees - A Church That Fits Our Needs (2012)





Parution : mars 2012
Label : Anti-
Genre : Folk, Orchestral
A écouter : Neither here Nor There, Icy River, Garden

°°°
Qualités : vibrant, orchestral, sensible


Septet de Caroline du Nord, Lost in the Trees y opère avec le détachement et la gravité d'un petit orchestre. Au centre du projet, le chanteur et guitariste Ari Picker, un homme spirituel rendu plus spirituel encore lorsque sa propre mère mit fin à ses jours, dépressive et cancéreuse. Pas d'abandon de vocation pour Picker, et même pas vraiment de pause, puisque deux ans à peine s'écoulent entre All Alone In an Empty House (2010) et ce nouvel album.

Picker montre une volonté de s'inspirer d'abord de l'humain, du microcosme de la vie en chacun, avant de tenter d'emprunter à une tradition. On se souvient quand Cass Mc Combs expliquait la dimension de l'héritage dans la musique folk générique ; Picker ne nous parle pas tant d'héritage que d'histoires relatives à sa propre vie, faisant de Lost in the Trees le véhicule parfois disproportionné de son expérience intérieure.

Aux émotions crues de "All Alone in an Empty House" – dont l'inspiration vint de l'enfance tumultueuse de Ari Picker, le divorce de ses parents et la dépression de sa mère – font écho les sentiments complexes de l'adulte capable de rendre un hommage et de commenter l'acte même de l'hommage. La pochette de "All Alone..." préfigurait déjà celle de "A Church...", avec cette mère à la beauté très Rennaissance, personnage sublime, absorbé, qui s'impose à l'auditeur comme une gravure sur la page d'un livre, et qui le prépare aux travaux l'esprit.

Dans son monde intime, Picker n'est pas seul ; le personnage maternel l'accompagne, prévaut parfois dans les sensations qu'il est amené à décrire. Comme dans un roman gothique, Picker ressent un fantôme. On a eu raison de comparer les conséquences de l'imaginaire de cet album au Château d'Otrante, un roman anglais du dix-huitième. Comme dans un bon roman gothique, l'album est parfois exhubérant, surchargé, laissant penser que le drame dans le coeur de son auteur ne peut être contenu.

« Quand vous grandissez avec des obstacles émotionnels, votre corps et votre esprit s'adaptent à cela, d'un certaine manière – vous apprenez à le gérer différemment. Quand J'ai appris sa mort, mon cerveau s'est libéré à la créativité. » Ari Picker tente de se dégager, tout en sentant qu'il ne pourra atteindre la sérénité sans se soumettre de toute sa force créative à son sujet. Il agit avec une volupté qui semble impossible à arrêter. Il a choisi de tout dire, ce qui est apparemment cause d'embarras au sein même de sa propre famille.

Son désir est de prouver combien sa mère était une femme forte de cœur, malgré son acte désespéré. Chaque minute qu'il passe à évoquer la légende de sa mère est justifiée par l'omniprésence sensuelle de celle-ci aux côtés de son fils. “It was so glorious, was so glorious / She came down and put her song into my mouth.” Picker a le talent de savoir écrire poétiquement tout en demeurant honnête ; et de ne jamais paraître se perdre même lorsque ses vers semblent trop écrits.

Neither Here Nor There démarre étrangement, sur une mélodie improbable, avant que ne se succèdent les harmonies dont la dimension, la richesse ne cesse de s'étoffer, rigoureusement conduites par d'astucieuses percussions. Une coda onirique est exécutée à la harpe. Icy River est une magnifique sérénade, dans laquelle la voix falsetto de Picker, aussi délicate et piussante que son sujet, est soulignée par celle d'Emma Nadeau. La guitare acoustique de Picker sert toujours de base, sur laquelle se repose toute la sophistication du groupe. Lost in the Trees nous prend par la main, nous proposant une expérience graduelle, comme sur The Dead Bird is Beautiful, une petite symphonie, encore guidée par une guitare illuminée, et bientôt traversée d'une voix féminine suspendue, lointaine. Dédutant comme une marche funèbre au piano, Garden est une fresque explosive, à la fois austère et libérée. Pour parachever le plaisir d'écoute, il s'avère que Picker est passionné par les contrepoints d’orchestre aussi de la musique classique.

dimanche 25 mars 2012

The Shins - Port of Morrow (2012)


Parution : mars 2012
Label : Columbia
Genre : pop rock, indie rock
A écouter : Simple Song, September, 40 Mark Strasse

°°
Qualités : soigné

« J'aimerais avoir devant moi les paroles de l'album car je sais qu'elle sont fantastiques », s'exclame un amoureux des Shins à l'heure de la musique numérique et désincarnée, avant de redonner chair à sa passion en citant l'une de ces paroles, reconnues à l'oreille  : « Long before you were born, you were always to be a dagger floating straight to their heart. »

La façon dont Mercer polarise la créativité des Shins a de quoi décevoir ceux qui attendent d'un groupe la camaraderie créative, le partage équitable des tâches, ceux qui s'attendent à ce que le bassiste soit l'auteur de sa ligne de basse. Port of Morrow plane haut-dessus de ces considérations matérielles, pour ne laisser que le goût du travail accompli, et sa qualité évidente. Mercer, marié, père de deux enfants, et un projet avec Danger Mouse (de Gnarls Barkley) dans les jambes, passe l'année 2011 à la conception minutieuse de cet album. Tout est dans le détail : émotion et technique doivent trouver dans chaque chanson leur point d'entente.

il est désormais enclin à écrire de belles phrases qui commentent la vie de façon plus générale

Le claviériste Marty Crandall et le batteur Jesse Sandoval ont quitté les Shins au printemps 2009. Le groupe existait depuis 1996, et l'on pouvait s'attendre à ce qu'il disparaisse. Quand il reparaît en 2011, le bassite/guitariste Dave Hernandez est absent à son tour. Heureusement, James Mercer a tout de l'artiste patient, que la crise de la quarantaine (il est né en 1970) n'ébranle pas. La disparition de musiciens (qui sont restés ses amis) n'affecte pas les Shins ; Mercer les renouvelle, et sait que, s'il ne change pas sa manière d'aborder la musique, le 'groupe' ne s'alt-rera pas. Les chansons naissent dans son esprit, garden state d'une création paisible et assurée. La culture musicale alternative est ancrée en lui, et plus spécialement celle des groupes à auteurs qui se sont paisiblement fait une place plus que décente dans le canon rock ; Neutral Milk Hotel, The Lilys. Il aborde un disque par l'écriture, sans que ce soit en réaction à une expérience, mais plutôt avec la curiosité de celui qui veut faire le point sur ce qu'il a à raconter. Capable de mélancolie, encore sur le précédent Wincing the Night Away (2008), il est désormais enclin à écrire de belles phrases qui commentent la vie de façon plus générale, avec le même type de légèreté teintée d'amertume que certains réalisateurs indé mettent dans leurs films aux personnages attachants et faussement naïfs.

Les textes appellent une musique enlevée et détaillée. On sent rapidement que Mercer a voulu porter les Shins à une nouvelle perfection en termes de palette sonore et de structures. Les chansons sont produites avec goût et diversité par Greg Krustin (Red Hot Chili Peppers, Flaming Lips, chaque couplet, chaque pont faisant l'objet d'une attention particulière ; percussions diverses, cordes, chœurs discrets mais pourtant remarquables. Ainsi que le chanteur l'a voulu, ce luxe sonore permet de souligner la qualité des compositions sans les alourdir. Une hiérarchie des dimensions précise est à l’œuvre ; les refrains rappellent The Who, les couplets sont aussi clairs que sophistiqués, de telle sorte que l'auditeur est en confort, et ressent même une sorte d'euphorie lorsque un morceau se laisse aller à des sinuosités (les superbes September et 40 Mark Strasse). La plupart d'entre eux sont cependant ramassés autour de trois minutes, pour devenir des tubes (It's Only Life, No Way Down) et font de Port of Morrow l'album grand public que tout producteur rêve d'offrir à son groupe indie favori. Les clins d'oeil harmoniques à Queen ou David Bowie ne sont rendus possibles que grâce aux belles capacités vocales de Mercer. En matière de voix, on pense aussi à l’enthousiasme balayé d'un soupçon d'amertume de Avi Buffalo, un jeune groupe qui nous avait enchantés en 2010 avec son premier album et en particulier la chanson What's in It For. Port of Morrow sera l'une des plus belles réussites de rock indie de l'année 2012.

jeudi 22 mars 2012

Sinéad O'Conor - How About i Be Me (And you Be You) (2012)


Parution : février 2012
Label : Relativily Entertainment, One Little Indian
Genre : songwriter, Pop
A écouter : Old Lady, The Wolf is Getting Married, Queen of Denmark

°°
Qualités : intense, féminin, sensible

Ceux qui ne connaissent pas la musique de Sinéad O'Connor seraient bien inspirés de rejoindre ici. Il y a quelque chose de tellement fondamental dans cette collection de chansons pleines de tempérament, traversées par d'étonnantes envies de célébration. Au milieu de l'album, The Wolf is Getting Married semble être conçue, justement, pour les playlists de mariage : écoutez celle-ci pour éviter de sombrer dans les travers de l'artiste. « yeah laugh/make me lugh/yeah joy/ give me joy » The Wolf is Getting Married, c'est le triomphe face à l'adversité, la trève symbolique d'avec les provocations faites à son public ; une façon de les rassurer en leur offrant une belle cérémonie. Une telle félicité est superbement remise à sa place par la chanteuse ; après cette chanson, le bonheur se voit draper d'un drapeau vert-blanc-rouge et abandonner au cortège des histoires d'une vie divisée, fracturée. Ce n'est ainsi qu'un moment, dans un disque qui balance incessamment avec des sentiments plus obscurs.

Sinéad O'Connor est accoutumée aux doutes existentiels, et il n'est pas étonnant qu'elle éprouve autant de facilité à dévider une pelote de sentiments intriquée pour en faire un disque de rock FM. Artiste d'une grande intensité, elle lança sa carrière avec Nothin Compares 2U en 1989 (Chrysalis Records), un tube accompagné d'un clip plutôt raté, avec larmes et images sépulcrales à l'appui d'une déclaration d'amour. Il serait facile de s'en moquer aujourd'hui. Là comme ensuite, O'Connor dégage le pathos d'une âme en errance. Après le Rastafarisme, le diagnostic erroné d'un désordre bipolaire, la drogue, une campagne menée seule contre l'hypocrisie de l'église catholique – soutenue par un rapport sur le problème de pédophilie des prêtres catholiques publié en 2009 dans le pays -, quatre mariages, un album de traditionnels Irlandais (Sean-Nós Nua en 2002) et un autre un peu reggae (Throw Down Your Arms en 2005), le ridicule et l'ironie ont quitté O'Connor, dont la vie artistique - si ce n'est sa vie privée - a pris corps et sens. Elle garde aujourd'hui une fraîcheur étonnante – particulièrement symbolisée par une voix inaltérée.

Qu'il s'agisse d'être vindicative ou repentante, How About I Be Me... est effervescent, et chacun de ses thèmes, même l'amour, est abordé avec rigueur et profondeur, appuyé juste ce qu'il fut pour ne pas paraître trop lourd. L'ouverture, 4th and Vine, rejoint The Wolf is Getting Married en donnant l'impression que O'Connor est redevenue une jeune femme, avec tout l’enthousiasme que cela suppose parfois. Venant de la chanteuse, une chanson aussi enjouée ne fonctionne qu'en regard avec ce qui suit. Le Reason With Me consécutif, lent et plaintif, provoque un dangereux contraste, avec ses paroles sur l'addiction, le refrain entamant sur «Oh so long i've been a junkie ». Le contraste se répète entre le rock entraînant et dégagé d'Old Lady, et la nouvelle condamnation du déni catholique sur Take off Your Shoes. Le plus beau, c'est que, quel que soit où O'Connor porte son humeur, sa voix reste particulièrement juste. L'exercice qu'elle s'impose en reprenant Queen of Denmark, de John Grant (l'album du même nom est à écouter d'urgence!) prouve qu'elle peut recracher le mépris d'un partenaire sans compromettre l'humour noir très présent chez Grant. Sa version a toute la clarté d'une chanson facile à écouter mais n'oublie pas le cru et le sincère. « I casually mention that i pissed in your coffee/I hope you know that all i want from you is sex. » O'Conor chasse l'affliction en injectant intelligemment une dose d'auto dérision.

Ailleurs, sur Back Where You Belong, elle évoque la mort d'un proche avec une tendresse non feinte, ou attaque sur V.I.P. ses compatriotes artistes (U2...) pour leur inertie face à cette hypocrisie religieuse sur laquelle elle ne relâche pas son étreinte. If i Had a Baby est encore un moment curieusement émouvant ; lorsqu'elle évoque la conception de son quatrième enfant. « His eyes are so mean/just like you/And i don't know what to tell him. » Plus que de commenter ou de confondre les controverses qui font la vie d'O'Connor, How About i Be Me semble être la recherche d'un nouvel équilibre spirituel à travers un autoportrait pluridimensionnel, tour à tour inquiétant et attachant.

lundi 19 mars 2012

Screaming Trees - Invisible Lantern (1988)




Parution : 1988
Label : SST
Genre : Garage rock, Psychédélique,
A écouter : Ivy, Even If, Lines and Circles

°°
Qualités : spontané, grunge

Le chanteur Mark Lanegan est alcoolique au moment d'Invisible Lantern, sans quoi Ivy n'aurait pas été possible. La première chanson de ce disque incarne peut-être mieux les Screaming Trees que Nearly Lost You, les morceau qui continue toujours d'être cité comme leur chanson pour la postérité. Brutale, elle aborde les aléas de la possession et de l'obsession charnelle de façon assez originale. Mark Lanegan interprétera encore e morceau quinze ans plus tard, en concert : il peut ainsi être entendu dans le bootleg Live at Brighton Market enregistré en 2004. Ivy introduit aussi un peu plus la souplesse erratique des Stooges chez les Screaming Trees. Les trois accords du morceau semblent faire écho à I Wanna Be Your Dog, qui abordait le même sujet en reconnaissant la même soumission. Les choeurs des frères Conner ressemblent aux jappements d'Iggy Pop. Après Even if and Especially When, qui est souvent considéré comme le sommet de la première incarnation du groupe, les Screaming Trees n'avaient pas fait de remarquables progrès dans leurs compositions. Mais leur attitude semblait soudain plus extrême, comme s'ils avaient été poussé à bout. Jetant de ci-de là des morceaux roublards et précipités du type de She Knows n'empêche pas Lanegan d'écrire des paroles touchantes. « See her eye in the sky/Burn once more into my mind/Today she's gone away/To leave me hung up in her wake. »

Invisible Lantern transpirait la hargne et l'instinct de survie : les Screaming Trees avaient enfin trouvé la route maudite des salles de concert, et se dévidaient de leurs impressions sur le sujet. « Nous n'avons joué aucun concert jusqu'à ce que Clairvoyance [leur premier album, 1985] soit terminé. » Annulations et déconvenues retardèrent le temps pour le groupe de prendre la route, mais une fois qu'ils comprirent à leur tour ce que c'était que de jouer à travers tout le pays, ils se rendirent rapidement compte qu'il fallait soit se faire humilier, soit durcir le ton. « Nous avons joué à Savannah, en Georgie, et en plein milieu d'une chanson un type a dit dans le micro de la console : « guitariste, baisse le son de ta guitare ! », se souvient Lanegan. « Je ne comprenais pas ce qu'il disait, ajoute le guitariste Gary Lee Conner. Tout ce que j'entends c'est Lanegan qui me demande d'augmenter le volume de ma guitare, ce que je fis. Un peu plus tard, je suis allé au bar pour demander un verre d'eau et le barman m'a dit avec son accent sudiste, 'Si tu peux pas baisser le son de ta guitare, je peux pas te donner d'eau. »

Ainsi le groupe avait découvert le monde au-delà de la bourgade d'Ellensbourg, son unique disquaire et ses deux cinémas. Ils ressentirent une Amérique plutôt hostile, ou simplement indifférente, et cela façonna l'agressivité de ce nouvel album avant que de futures violences ne viennent épisodiquement saborder le groupe de l'intérieur. « Je pense que tous les membres du groupe l'on quitté et réintégré au moins un fois', témoigne Rod Doak, ami d'enfance de Lanegan et roadie du group entre 1987 et 1990, interrogé en 1996. « Je me souviens d'une demande qu'un gars d'une major leur avait faite, 'Bien, débarrassez-vous des deux gros et nous vous signerons. » Le fait que les frères Conner fassent 120 kilos chacun transformait selon certains le spectacle en exhibition plutôt que d'en faire le concert d'un des groupes les plus importants de la côte pacifique.

Si l'attention est facilement accaparée par les progrès de Lanegan en termes de déliquescence vocale, pour une question de fierté et d'honneur, Invisible Lantern se devait d'être l'album de Gary Lee Conner et de son frère. Les riffs de guitare glauques semblent sortis du livre des morts version rock garage, sur Lines and Circles par exemple ; et les soli sont exécutés avec une fluidité et une frénésie qui rappelle James Williamson.

Après Shadow Song, les morceaux deviennent un peu interchangeables, ne gardant pas la hargne du début. Even If, peut-être échappé des sessions pour Even of and Especially When (1987), ramène le psychédélisme des années 60 avec un succès inattendu. Les paroles y semblent s’intéresser aux possibilités d'évasion, par les airs, la mer. « And the waves meet the ship/that we are going to be on ». « On a flight from this day/to a place where we can stay. » Avec encore un album l'année suivante, Buzz Factory, les Screaming Trees prouvèrent qu'ils pouvaient continuer malgré la violence et la précarité de leur situation. Les choses ne changeraient qu'en 1991.

samedi 17 mars 2012

Screaming Trees - Last Words : The Final Recordings (2011)


Parution : août 2011
Label : Sunyta Productions
Genre : Rock alternatif
A écouter : Ash Gray Sunday

5.75/10

Plaignons-nous que, malgré la présence vocale de Lanegan (et son statut progressivement acquis de figure fascinante de la scène rock alternative), la virtuosité guitaristique évidente de Lee Conner et l’éclat de certaines compositions, les Screaming Trees n'aient pu rencontrer le succès commercial. En réalité, en faisant ainsi, on célèbre encore les attraits d'une carrière pleine d’ellipses et d’embardées, finalement triomphante. Last Words : The Final Recordings permet de prendre la mesure de cette "réussite" : alors que beaucoup leurs pairs de Seattle ont fini en disgrâce ou même morts, eux enregistraient ces chansons dans le studio du guitariste et fondateur de Pearl Jam, Stone Gossard, en 1998 et 1999, puis les mettaient dans un tiroir pour un durée de rétention indéterminée, qui a finalement pris fin en 2011. Peu importe, dès lors, le chaos généré par les albums de leur relatif succès, Sweet Oblivion (1992) et Dust (1996), on veut croire que les Screaming Trees, c'est une histoire qui s'est terminée sous les meilleurs auspices. Last Words : the Final Recordings remet curieusement à plat l'histoire des Trees depuis le début ; il alimente sans doute les soupçons comme quoi il s'agissait d'un groupe plutôt banal béni d'un chanteur d'exception, impression qu'il appartiendra à certains d'entre nous de chasser au plus vite, et à d'autres de laisser persister pour la postérité. Ces derniers se repaîtront sans doute de Blues Funeral, le nouvel album solo de Mark Lanegan. Les autres ressortiront Invisible Lantern (1988) avec affection. On reconnaîtra que les premiers ont raison sur un point : cet album n'est pas pleinement développé, et c'est même souvent le disque d'un groupe déjà dissolu, vidé de son sens.

Le principal mérite de l'album, outre un titre aussi expérimental que Crawlspace, est de refaire parler des Screaming Trees, de façon inattendue, plus de dix ans après le processus logique de leur disparition. Ce dernier bouquet de morceaux avant la disparition programmée du groupe peut être écouté à l’écart des grands succès des Screaming Trees, Sweet Oblivion (1992) et Dust (1996). Ce disque en est la prolongation, mais en termes de production, il semble en récession. Une impression curieuse qui se ressent aussi au niveau des sources d'inspiration du groupe, alors revenu davantage aux années 60 qu'au hard-rock de Dust. Anita Grey ou Ash Gray Sunday évoquent davantage la scène Paisley Underground du milieu des années 1980 (Rain Parade, Dream Syndicate...) que le grunge de la décennie suivante. Ce que nous rappelle encore un tel groupe, c'est que les genres musicaux de ces décennies n’étaient pas antagonistes mais complémentaires, et se fondaient les uns dans les autres, les chanteurs les plus chaotiques appelant subrepticement la douceur des chansons pop et les mélodies commerciales.

vendredi 16 mars 2012

Concert - Ô Paon + Mount Eerie + Earth à la Maroquinerie le 15/03/2012


Le concert s'est ouvert sur une note étonnante, à défaut d'être immédiatement convaincante : un morceau intitulé Sainte Patronne de Rien Pantoute ! Sur scène, une jolie guitariste québécoise ; auteure interprète de morceaux étirés rendus possibles, par superposition, par l'utilisation d'une pédale d'overdub. Geneviève Castrée (Ô Paon) est dessinatrice de bande dessinée à ses heures, mais lui revient ici l'honneur d'ouvrir le concert pour Earth, qu'elle ne tardera pas à remercier. Sa fierté se fait peu à peu revancharde, sa bravoure va crescendo jusqu'à ce que son interprétation devienne magnétique, soutenue par une voix puissante, remplaçant de plus en plus le chant murmuré par des refrains presque hurlés. Avant le dernier morceau, elle lâche à un importun un 'Tu vas voir, je vais te donner la diarrhée' vaguement menaçant, ce qui déclenche l’hilarité générale. Les charmes de la langue autochtone, sans doute.

La musique manque encore de maîtrise mais les chansons, qui évoquent des déchirures dans un langage aussi poétique qu'incongru, sont attachantes. Viendra Mount Eerie, présenté par la québécoise comme le chauffeur du fourgon de tournée. Le rêveur Phil Eleverium, originaire de l'état de Washington, continue dans le thème progressif et romantique lancé par Ô Paon. Il a bien pris quelques rondeurs ces dernières années, et son projet n'a jamais été aussi pop, tout en gardant ce qui fait son originalité : le son comme un manteau neigeux qui s'abat soudainement sur un champ. Des chansons contemplatives au possible, enveloppées de 12 cordes atmosphérique et puissante, tellement chargées d'images de terre et de ciel qu'elles prennent une forme étrange, détachée des traditions rock. Un mec a traversé la salle avec un tee-shirt "'ceci n'est pas du rock'roll » à un moment donné, mais finalement, si on réfléchit, plus grand-chose n'en est aujourd'hui. Et de toute façon, venir voir Earth prédispose le public, dès Mount Eerie, à ne pas broncher ou presque, à fermer les yeux un peu idiotement, en imaginant que ce que ces musiciens ont concocté de si personnel puisse nous atteindre autrement que de façon superficielle. C'est cependant un spectacle intéressant à observer, ce sacre intime d'artistes entièrement voués à défendre les tréfonds de leur inspiration par le biais de ce qu'ils qualifient de 'projet' plutôt que de performance ou de groupe. Chacun d'entre eux, Ô Paon, Mount Eerie ou Dylan Carlson, dans les halos roses ou mauves dus au beau travail d'éclairage, ne font plus illusion (en faisant croire qu'il ne s'agirait pas d'eux mais de chose extérieures) une fois face à leur public, et c'est tant mieux. Castrée se reproche à elle-même de s'être prise trop au sérieux au détour d'une chanson : mais c'est sérieux. Ainsi, malgré un morceau enjoué, interprété avec humour, Earth épousera autrement, une heure et demie durant, le sérieux de la situation.

Carlson est un musicien estimable, pour ses prises de position pacifistes, sa recherche du bonheur essentiel acquis au prix d'incertitudes, et logiquement pour le blues élégant autant que sauvage qu'il dispense en longues plages grondantes au sein de Earth, accompagné de sa compagne Adrienne Davies à la batterie, de Lori Goldston au violoncelle et de Karl Brau à la basse. Carlson est aussi un homme fragile, un peu émacié sous ses impressionnants favoris. Sa première requête au public, dans un voix à l'accent traînant, sera de demander à se que personne n'utilise de flash. « I don't feel like having a breakdown tonight » justifie-t-il, car il est épileptique. L'éclairage est léger, pas d'images en accompagnement de la musique et c'est sans doute mieux. Dès les coups de cymbale de Davies - qui gardera tout au long du concert son équilibre entre force et furtivité – la musique devient le personnage central. Si Carlson se détache, ce n'est pas en tant que leader d'un groupe de rock, mais plutôt parce qu'il dirige l'attention vers le pouvoir de l'inspiration musicale elle-même : chose évanescente tout autant que physique, ce soir, avec Earth. Répétitive certes, lente diront les impatients, mais mouvante, gracieuse, et émouvante lorsqu'on sait tout ce que cette musique – ces accords de guitare ascendants, tournoyants, soutenus longtemps, ces stridences - représente pour Carlson. Leur set culmine sur la l'exhumation d'un morceau de The Bees Made Honey on the Lion's Skull (2008), mais les plus récents Father Midnight, The Rakehell ou The Coranesce Dog sont tous plus lancinants les uns que les autres. La musique respire et dégage de belles images. On songe à une assemblée autour d'un un tertre celte, et le quatuor tranquille communiquant, à travers leurs instruments, dans un langage naturel, avec un environnement idéalisé.

lundi 12 mars 2012

Soap & Skin - Narrow (2012)


Parution : février 2012
Label : Play it Again Sam
Genre : Alt-Folk,
A écouter : Vater, Wonder

°(°° pour Vater)
Qualités : envoûtant, Doux-amer, sombre

En interview, Anja Plaschg est telle une pythie déroutante, désarmée sur les questions les plus directes, et incapable de décrire le cheminement émotionnel de ses chansons tendues comme des imprécations. Elle donne parfois, à demi-mot, des indices de ce qui fait que sa musique sonne aussi neuve, encore trois ans après qu'elle ait enregistré l'excellent Lovetune for Vacuum (2009). Sa musique est capable de vous hanter, de revenir à vous sans même que vous ne la réécoutiez, à tel point qu'il ne se passait pas un mois sans que je ne me rende sur son site internet en quête de nouvelles de sa part. C'est la fascination que d'autres, peut-être, avaient pour Nico autour du Marble Index (1969).

Plaschg a un tempérament. Elle récuse toute influence de ses parents - elle a pourtant juste dépassé vingt ans – ou inspiration musicale. Il y a pourtant inspiration chez elle, mais c'est un chose qu'elle ne veut pas commenter – un processus intime sans doute indescriptible. Elle se montre protectrice, comme dans un élan de conservatisme romantique. Il y a aussi la fatigue de répondre aux mêmes questions, répétées : l'esprit baudelairien de ses chansons lui vaut la curiosité du public. A côté d'autres auteurs compositeurs solistes, Plaschg est d'une espèce troublante ; sans apaiser le mystère de sa personnalité, elle parvient à insuffler à ses compositions une émotion limpide, communicative jusqu'au mantra – sur Wonder surtout. Deux couplets, répétés dans un tournoiement de touches noires de piano : « Why we can't be/or see who cuts us asunder », exacerbent la tendresse la plus vraie.

Wonder s'écarte en apparence du sujet unique qui a donné lieu à cet EP nécessaire. La mort prématurée de son père a inspiré à la jeune autrichienne ce petit corpus de huit chansons sur le départ (Lost, Voyage Voyage, Boat Turns Toward the Port...) et d'incantations de magie noire visant à se détacher de l'être aimé : « Arrête de faire semblant de souffrir comme une enfant » sur l'effrayant Deathmental ; «Tu ressors les souvenirs/comme si un rien/avait quelque chose de plus à offrir », sur Lost, dont la mélodie est une reprise d'un morceau de Franz Shubert – avec Chopin, l'un des héros les plus vraisemblables d'Anja Plaschg. C'est comme adjurations que ses chansons sont les plus convaincantes. Son utilisation de l'allemand – sa langue natale - sur Vater (« papa ») ajoute une profondeur de sens à la chanson, telle une tentative à la fois punitive et libératrice de digression vers l'intimité de l'enfance. La voix, comme souvent doublée, se fait orageuse, autoritaire dans la deuxième partie du morceau, tandis que le piano effectue une valse irrégulière, un lied emporté. Le reste de l'album se construit à partir de cette profession de foi. La reprise du tube de Desireless, Voyage Voyage, a perdu tout l'entrain de son modèle pour devenir déchirant. « Voyage plus loin que la nuit et le jour/Voyage et jamais de revient.»

« C'est un combat. Je dois me battre avec mes chansons. J'ai le sentiment d'arriver toujours trop tard pour les saisir quand elles s'échappent. » Plaschg essaie de s'emparer de la tritesse comme une autre nuance artistique de la Vienne classique, échoue, en tire un dépit qui lui donne des désirs vengeurs. Narrow est parfaitement baptisé ; disque resserré qui chasse autour d'un seul sentiment, génère de cette perte des aberrations destinées à tenir le passé à distance – Big Hand Nail Down - comme des thèmes réparateurs. La pochette en accordéon, rose et noire, superbe et simple, montre symboliquement la séquence d'une cellule s'affranchissant en deux nouvelles cellules ; Plaschg quitte les sphères protectrices de l'enfance.
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