“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (74) soigné (74) groovy (68) Doux-amer (59) ludique (59) poignant (59) envoûtant (54) entraînant (53) original (52) communicatif (47) sombre (47) lyrique (46) onirique (46) pénétrant (44) sensible (44) élégant (43) apaisé (42) audacieux (42) attachant (40) hypnotique (40) lucide (38) vintage (38) engagé (35) intemporel (31) Expérimental (28) Romantique (27) frais (27) intimiste (27) orchestral (26) rugueux (26) efficace (25) fait main (25) spontané (25) contemplatif (23) varié (23) funky (21) extravagant (20) nocturne (20) puissant (20) sensuel (18) inquiétant (15) lourd (15) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

lundi 30 avril 2012

Sinéad O'Connor




 










Sinéad O'Connor - I' Do Not Want What i Haven't Got (1990)


Parution1990
LabelChrysalis
GenrePop, songwriter
A écouterFeel so Different, Three Babies, Nothing Can Compare 2 U
°°
QualitésAtmosphérique, habité, apaisé/td>

Dans les médias qui s'emparent de son succès, O'Connor apparaît déjà aussi défiante que fragile. Ses yeux lui donne un regard magnétique et sa tête rasée par conviction lui vaudra le surnom de Skinhead O'Connor. Et I Do Not Want What I Haven't Got va montrer une artiste ruminant déjà quant au coût de ses ambitions. O'Connor ne voulut jamais aller aussi loin qu'au point où le deviendrait une star et où elle ne pourrait plus changer. A 23 ans, elle essaie simplement de se défendre. « Il pense que je suis devenue célèbre/Et que c'est ce qui m'a confuse », prédit t-elle avec une étrange précocité sur The Emperors's New Clothes. « Comment pourrais-je avoir su ce que je voulais/alors que je n'avais que vingt et un ans ? » 20 ans et beaucoup de choses à éclaircir en soi pour trouver le courage de les dire aux autres. I Do Not Want What I Haven't Got n'est fait que de choses qui tiennent la chanteuse à cœur, et ce n'est pas sans conséquences pour son entourage.

2 janvier 1983 : Colin Roach, un jeune noir londonien de 21 ans, se fait assassiner. Des policiers sont impliqués ce qui apparaît comme une insoutenable bavure pour laquelle Margaret Tatcher ne réagit pas. Sinéad O'Connor ajoute une victime à son tableau de chasse, le racisme, en écrivant Black Boys on Mopeds. Elle déclare vouloir quitter son pays en signe de protestation. La menace de s’expatrier est toujours un message fort et désespéré. La chanteuse s'y positionne à la fois comme citoyenne offensée, comme fausse ingénue blessée par le manque de poids d'un message de paix déjà dispensé dans The Lion and the Cobra (1987) et comme mère protectrice. Son ambition de concilier chacune de ces facettes, cette harmonie fragile, traverse I Do Not Want What I Haven't Got.

Cet équilibre est gagné par une intensité incessante. Plus que de la spiritualité, c'est une croyance vivace qui s'écoule dans les veines de l'album, dès son introduction avec la prière de la Sérénité. « Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d'accepter les choses que je ne puis changer, le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d'en connaître la différence. » Le reste ressemble à une longue prière, trouvant sa conclusion dans la chanson-titre, a cappela : « Je marche à travers le désert/et je n'ai pas peur... J'ai tout ce que je voulais/et je ne veux pas ce que je n'ai pas eu. » Les points d'orgue de ces chansons résonnent à nos oreilles longtemps après que l'album soit terminé, par la grâce de la voix profonde de Sinéad O'Connor.

Elle transforme les intentions en déclarations de foi viscérales, en travaillant à son échelle. Elle y met en évidence la façon dont nous sommes tous irrémédiablement liés par des liens diaphanes qui ne se ressentent que lorsque les sentiments les plus forts nous obligent à les éprouver. Un journaliste écrira : « O'Connor semble considérer des vérités, que dans un meilleur monde, personne n'ait besoin de connaître. Elle réalise que l'amour se finit trop souvent en trahison ; qu'il y a des forces dans le monde qui souhaite vous faire taire, vous tuer pour vos différences ; et que vous pourriez ne jamais obtenir certaines des choses dont vous avez les plus besoin dans la vie – ou que vous pourriez les recevoir sans que votre cœur ne puisse éviter d'être brisé. » Avec de tels sentiments, I Do Not Want What I Haven't Got aurait pu être un album confus ou portant la chanteuse à l'hystérie ; au contraire, il est limpide. Il lui sert de recueil, de journal et lui permet de clarifier une vie qu'elle peut déjà craindre de ne plus contrôler. L'enjeu ne sera jamais plus aussi élevé qu'avec cet album, et bien qu'Universal Mother (1994) et Faith and Courage (2000)permettent d’approfondir dans la maturité, O'Connor n'y parvient plus à la même cohérence, à la même clarté.

Trop touché par la grâce pour être morbide, l'album n'en révéle pas moins un veine romantique digne d'Edgar Poe, avec Three Babies (qui évoque plusieurs avortements) ou I'm Stretched To Your Grave, chanson tirée d'un poème du 17 ème siècle. C'est un spectacle étrange, presque mélancolique que de voir s'écouler tant de la vie intime de la chanteuse, de façon à la fois forte et diffuse, toujours portée par des intentions d'absolu. Son meilleur combat entre vie privée et vie publique se fera dans des chansons dont le plaisir d'écoute transcende la puissance des projections d'un esprit blessé. Mélancolie de voir pointer cette solitude affective à laquelle tant de chanteuses ont goûté, quand il est difficile de mener de front une carrière fulgurante et une vie de famille – ou de trouver un homme qui puisse accepter votre manque soudain de vie privée. En termes de maux de cœur, Nothing Compares 2U culmine. Chanson écrite par Prince en 1984, elle sera accompagnée d'une vidéo dramatique très appréciée à l'époque. La chanson a semblé depuis lors accaparer à elle seule une expression ; celle liée au vide existentiel consécutif à une relation qui se termine. Encouragée par des artistes qu'elle admire, O'Connor prouve qu'elle est capable de  se révéler complètement, sans se douter que son malaise de s'être tant confiée grandira progressivement. La chanson – et le visage poupin e la chanteuse, tourné face à la caméra – resteront dans le domaine inégalés.

Même si elle apprend à utiliser ce que certains appellent le 'concept de distance artistique', c'est à dire à s'investir moins frontalement, de manière à donner à ses chansons un aspect plus attrayant et assimilable, l'album reste si personnel et cathartique qui qu'il est facile d'oublier la versatilité musicale de O'Connor. Cette diversité se fit en faveur d'une générosité orchestrale apaisante, parfois presque euphorisante, à l’exception de I'm Stretched to Your Grave, qui est récitée sur un beat électronique et en devient volontairement à une austérité réparatrice. Entre la voix, assurée, et la musique, précise et belle, un équilibre majestueux est atteint. A ce stade de sa carrière, difficile d'imaginer qu'O'Connor puisse à ce point être affectée par la médisance de ses pairs ; elle semble intouchable.








jeudi 26 avril 2012

Sinead O'Connor - The Lion and The Cobra (1987)

Melody Maker décembre 1987.

Parution : 1987
Label : Chrysalis records
Genre : Rock alternatif, Chanteuse, songwriter
A écouter : Troy, Jerusalem, I Want You (Hands on Me)

°
Qualités : romantique, intense, vibrant, lucide

Ré-enregistré deux fois avant sa sortie en 1987, pour paraître moins 'celtique', The Lion and The Cobra avait été salué comme l'une des meilleures surprises de l'année 1987. C'est un tour de force pour O'Connor, qui le produit, écrit toutes les chansons et joue la guitare sur la plupart des morceaux. On la compare alors à Kate Bush, à Peter Gabriel ou à Prince, et on ne manque pas de déceler ses liens avec les milieux du punk et du rap (elle déclarera plus tard avoir un faible pour N.W.A.). Le son, riche, expansif, y est alourdi de passion torturée. L'album a cette particularité de déborder d'insatisfaction malgré toute l'exaltation spirituelle qu'il contient.

Enregistré au cœur des années 80, The Lion and The Cobra sonne inévitablement comme un album de so époque, une boites à rythmes remplaçant la batterie, sonorités sinusoïdales et guitares métalliques héritées du post-punk et du David Bowie de Scary Monsters (and Super Creeps) (1980). Des incursions en folk d'héritage celtique, pop orchestrale ou hip-hop nous assurent que The Lion and The Cobra est différent des autres albums de cette période ; et c'est sans compter les textes que l'on se prend assez violemment de face. C'est un album de chansons aux thèmes simples, pris à coeur – amour et politique - surmonté d'une pochette et d'une aura symbolique intimidante. Le titre se réfère directement au psaume 91, dans lequel Dieu promet de protéger les hommes du lion et du serpent, qui représentent le danger. C'est O'Connor partant en croisade, dans les prémisces d'un engagement qui fera long feu ; comme Bob Marley lorsqu'il fut représenté tel Saint George terrassant le dragon sur la pochette de son album posthume, Confrontation (1983). Il faudra s'habituer avec Sinead O'Connor ; toute récit d'une ancienne promesse réveille la crainte qu'elle n'ait pas été honorée, ou qu'elle ait été progressivement bafouée. Du haut de son intransigeance, O'Connor retourne le couteau dans la plaie de trahisons parfois immémoriales. D'ou son intérêt pour l'histoire de son pays en particulier. Elle apprendra a être -un peu – plus détachée, mais reste une artiste de contexte.

Bouleversante par l'intensité de sa dévotion, pour frapper les esprits Sinead O'Connor emprunte - ça ne durera pas - le tempérament de Siousxie Sioux, la chanteuse qui avec son groupes les Banshees peut se targuer d'avoir eu l'une des carrières punk les plus longues et les plus remplies de succès de l'histoire musicale anglaise. Un personnage clef, ici, est Marco Pirroni, ancien guitariste à la fois auprès de Siousxie et d'Adam and The Ants, un autre acte auquel on pense très fort parfois, comme au cours de la chanson Jerusalem. En démarrant avec Jackie, une chanson hantée qui raconte l'attente d'un amour parti en mer, O'Connor nous plonge dans une ambiance austère, grave. Il est clair dès la chanson suivante que vous pourrez danser sur la musique de Sinead O'Connor, mais pas sans arrière pensée – et c'est encore vrai avec What About I Be me (And You be You) en 2012.

Sinead O'Connor est alors l'une des chanteuses à la voix la plus puissante au monde, portée par une conviction inégalée, et c'est particulièrement vérifié sur Troy, qui mêle vulnérabilité, furie, théâtralité et conviction dans une ode romantique, tout faisant revivre l'incendie de Troie. Psychodrame viscéral, Troy sera très peu jouée en concert, avant qu'une version donnée dans un spectacle récent, très différente car interprétée à la guitare acoustique, n'apparaisse en 2009 sur la réédition 2CD du deuxième album de la chanteuse, I Do Not Want What i Haven't Got. L'habileté vocale d'O'Connor redynamise la chanson en restaurant sa dimension dramatique. De manière générale, dans le cas de la chanteuse, les bonnes versions de chansons données en concert surpasseront les enregistrements des albums studio.

O'Connor hurle parfois ; ou murmure parfois comme un chaton, selon une habitude qu'elle va peut à peu développer. Impressionnant d'entendre la chanteuse devenir soudain si inoffensive, avant de provoquer de nouveau : « Getting tired of you doing this to me/I'm gonna hit you if you say that to me ». Humeurs qui reflètent les registres variés de la musique... The Lion and the Cobra est le signe d'une maturité étonnante, de la part d'une artiste qui n'a enregistré auparavant que la bande originale d'un film (The Captive, avec the Edge, de U2, à la guitare). Maturité et engagement qui vont culminer avec son album suivant.

mercredi 25 avril 2012

Shabazz Palaces - Black Up (2011)


Parution : 2011
Label : Sub Pop
Genre : Hip-hop
A écouter : Free Press and Curl

°
Qualités : original, hypnotique

Shabazz Palaces est un duo de hip-hop expérimental dont le précepte, énoncé en chanson, est « If you talk about it, it’s a show/But if you move about it, then it’s a go.” En insistant pour replacer leur musique percutante et curieuse au cœur du business plutôt que leurs personnalités, Ismael Butler et Tendaï Maraire ont apporté la cerise sur le gâteau à ceux qui trouvaient déjà le disque génial. De peur de 'polluer' la musique, il ne faudrait sans doute rien évoquer de leur passé, et ne pas répéter ce que Butler a répondu lors d’interviews révélatrices. On se contentera du premier impératif, en précisant toutefois que Black Up n’est pas le premier enregistrement de Shabazz Palaces et que Shabazz Palaces n’est pas le premier projet de Butler. « Ca ne veut pas dire que nous cherchons à être mystérieux ou à se dissimuler derrière l’anonymat, nous avons simplement enregistré la chanson. Qu’y a-t-il d’autre ? Je pensais qu’il s’agissait de musique, pas de conversation.» The Revolution Will not be Televised, disait Gil Scott Heron en 1969.

Des groupes tels que Shabazz Palaces ont toujours existé. Il n’y a rien de vraiment nouveau dans leur démarche, mais davantage dans leur son ; c’est leur poésie posée sur des beats fracturés et des trames aérées et synthétiques qui a attiré l’attention en premier lieu et qu’ont apprécié l’équipe de Sub Pop, à Seattle, ville dont le duo est originaire. Quand on lui dit que Shabazz Palaces est un groupe différent, Butler en prend le naturellement le contrepied : "Je pense que nous avons plus de similarités [avec la scène rap] que de différences. C’est toujours du hip-hop, c’est toujours du rap, c’est toujours la culture Noire. » Shabazz Palaces est ancré dans un genre qui a l’habitude de frapper là ou ça fait mal, et ce n’est pas une expérimentation sur les textures et les structures des chansons (qui finissent très loin de là où elles ont commencé) qui va occulter cela. Butler est fan de Lil Wayne, de Rick Ross, et de Bun B. Il se bat comme les autres contre la mondanité ambiante et l’hypocrisie. Black Up n’est, astucieusement, que la locomotive avec des wagons de déclarations à suivre, concernant par exemple les journalistes insidieux, mais promouvant plus souvent les qualités positives de sa musique - ses connections artistiques et symboliques, le jeu de masques et le mystère qui renvoie aux vieilles traditions Africaines. Butler rappelle qu’un moment présent bien exécuté doit capturer une part de passé et d’avenir – ce qui se traduit respectivement en rap par le  ressentiment et la mise en garde destinée aux jeunes générations. Et Black Up sonne comme quelque chose de frais, de jeune, malgré l’expérience accumulée par Butler depuis 1993 et Reachin' (A New Refutation of Time and Space), le premier album d’un projet baptisé Digable Planets.

Pour respecter l’adage qui débutait cet article, il ne faudrait donc ne consacrer ses mots qu’à la musique contenue dans l’album. Cependant, Ismael Butler serait d’accord pour dire que ‘it’s a feeling’(Are You…Can You….Were You? (Felt)) : ce n’est qu’un sentiment. Subjectif, volatile, capable de changer. « Je ne sais pas vraiment d’où viennent les idées. Ce n’est peut-être même pas moi qui les génère, elles proviennent d’un endroit que je ne suis même pas capable de nommer, mais je les ressens. Et quand elles se réalisent, c’est la combinaison de tant de motivations et d’instincts que je ne pas les définir avec autorité. Je n’ai pas le talent et l’habileté pour décrire [ce que je fais]. » Ne donnant aucun clef de compréhension, Butler se refuse à assumer des textes parfois agressifs, et ce malgré le plaisir qu’il a eu à les travailler dans leurs grooves disparates. Il y a des mantras, type ‘you know i’m free’ sur Free Press and Curl ; des questions, et de vraies énigmes. « Things are looking blacker but black is looking whiter » est possiblement un commentaire sur la récupération par des caucasiens de la culture noire américaine avec des sites comme Pitchfork.

Même s’il ne met rien de concret en valeur, ni personne, ni message – on sait que Butler s’est réinventé, s’est sophistiqué. Ce qui rend l’album étrangement facile, agréable même à écouter, c’est le manque délibéré de volonté de la part de Butler de faire des connections trop littérales à son environnement, même si le contexte l’agresse manifestement autant qu’il agresse un Danny Brown ou un MC RIDE.

Black Up, c'est aussi la rencontre de Butler avec Stasia Iron et Catherine Harris-White du duo de hip-hop THEEsatisfaction, deux jeunes femmes qui se livrent à l’inconnu à deux reprises sur Black Up, avant d’être invitées par Sub Pop à faire le grand saut à leur tour. Ce qu’elles font avec AwE NaturalE en 2012. Les voix des deux chanteuses sont une belle addition à un album qui procède autrement surtout par soustraction.

mardi 24 avril 2012

Bear in Heaven - I Love You, It's Cool (2012)


Parution : avril 2012
Label : Hometapes
Genre : Synth-pop, rock New-Yorkais
A écouter : The Reflection of You, Sinful Nature, World of Freakout

°
Qualités : doux-amer, ludique, sensuel

En 2009, le quatuor n'avait pas besoin d'insérer le mot 'cool' dans le nom de leur deuxième album, Beast Rest Forth Mouth, pour l'être. En se fondant les unes dans les autres, les chansons dominées par des synthétiseurs puissants racontaient des destins adolescents chantés par de jeunes adultes. Une progression dramatique parfaitement séquencée portait l'auditeur d'une mélodie imparable à une autre, jusqu'au milieu de l'album avec Ultimate Satifaction. Il paraissait après que MGMT aient tâté le terrain avec le très intéressant Oracular Spectacular (2008) et son duo de singles désenchantés. Depuis, le genre s'est enrichi d'un nouveau MGMT moitié moins bien que le précédent, et d'Hurry Up, We're Dreaming (M83, 2011). On pouvait craindre que le groupe New-Yorkais ne se mette à trop réfléchir sur la suite à donner à Beast rest Forth Mouth, l'ambition rampante vivant dans chacune de leurs compositions menaçant de transformer quelques idées alignées en concept album. 

I Love You, It's Cool y réchappe de peu ; on sent une volonté irrépressible de faire un album générationnel, et cela fonctionne, sans doute, à l'échelle de New-York. Cet album est peu être destiné à être écouté très fort en buvant beaucoup de Red Bull, comme le conseille le groupe sur son site internet, mais un telle méthode ne fera qu'incommoder les voisins, et produira l'effet inverse du consensus planétaire que semblent réclamer des titres tels que The Reflection of You (« Look into my eyes/You see the reflection of you/In me/On me” and “Here I am/There you are/Just inches away.) ou World of Freakout. I Love You, It's Cool donne parfois l'impression, d'u album narcissique, d'un vide qui nous contemple. Cet album est conçu pour se propager comme les nappes de clavier les plus insidieuses de Vangelis ou les atmosphères les plus bizarrement enlevées de Tangerine Dream. L'album semblait prédestiné à la petite expérience qu'a menée le groupe à sa sortie ; un stream sur Internet qui laissait entendre une version de l'oeuvre étirée au point de s'étaler sur 247 heures – comme une hélice d'ADN sur laquelle on aurait tiré en vain pour tenter de créer une nouvelle espèce. Cependant I Love You It's Cool est attachant parce qu'il est humain.

Le stream donnait une longue plainte rendant hommage à leurs inluences drone et ambient.Il s'agissait d'un geste de dérission et de réflection sur les nouveaux impératifs de promotion numérique. Les Bear in Heaven auraient pu faire beaucoupo mieux pour la sortie de cet album. Ils aurient pu multiplier les audaces visuelles – dans la continuité de la pochette, surprendre et créer le 'buzz'. Le visuel aurait du être aussi important que le contenu.

Rien ici n'attend l'impact de Lovesick Teenagers ou le magnétisme pop de You do You de l'album précédent. On est cependant très heureux de retrouver la voix suave à reverberation tunnel de John Philipot, d'autant plus qu'elle se débat à présent sur des trames plus musclées, voire agressives comme du Trans Am. On ne comprendra pas grand-chose de ce qui va se dérouler, les paroles étant avalées par la palette sonore richissime – des sons qui font 'swooooshh' ou 'wiiiiiiiizzzz'. Le groupe s'est pourtant, anecdote à l'appui, récemment recentré sous forme de un trio. “Il nous a quitté sous de bons auspices et c'est toujours un ami proche. Il a réalisé la jaquette de l'album, il est toujours très investi dans le groupe. Il nous a rejoints dans notre salle de répétition une nuit, il avait trop bu et il avait laissé des dessins derrière lui. Sur l'un d'entre eux était écrit : I Love You, It's Cool. Nous en étions à un point de l'enregistrement où nous travaillions très dur, nous étions tendus. En un instant, ce dessin est entré en résonnance avec nous. Nous avons fait une pause et trouvé qu'il résumait tout ce que nous pensions du disque.” Le message donne l'aspect d'une célébration de chaque instant à leur travail.

L'album évolue, de la sensualité de The Reflection of You jusqu'aux climats plus obscurs qui se développent à partir de Sinful Nature, construit autour d'une batterie solide et syncopée et d'une basse génétiquement modifiée, et agrémenté de guitares psychédéliques réminiscentes des Smashing Pumpkins de Gish. Comme parfois auparavant, le groupe semble hésiter entre plusieurs directions, et même l'humeur général de l'album est difficile à définir – mais peut-être est-ce justement ce qui le rend 'cool'. A la fois menaçant et amical, sérieux à l'aune de sa dérision existencielle, sur I Love You... le groupe semble avoir gommé les expérimentations du temps du premier album, poli le son pour nous offrir un résultat un peu lisse. Leur pop futuriste gagnerait à laisser la place aux nappes en errance de leur premier album, plutôt que de finir par assomer l'auditeur sous un déluge de stimuli et de textures.

vendredi 20 avril 2012

Sinéad O'Connor - Theology (2007)


Parution : Juin 2007
Label : Ministry of Sound
Genre : Pop, Folk-Rock
A écouter : I Don't Know How to Love, 33 (acoustique), If You Had a Vineyard

°°°
Qualités : lucide, poignant

“J'ai rencontré une dame très agréable, la soixantaine, et je lui ai demandé : “Qu'est ce que je vais bien pouvoir faire de moi ?” Elle m'a répété de 'continuer à tricoter'. Qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? Et j'ai fini par conprendre que c'était une manière vieu jeu de dire qu'il fallait que je retourne à ce qui m'avait fait entrer en musique en premier lieu, pour continuer à partir de là.”

Après avoir déchiré la photo du pape sur un plateau de télévision en 1992, Sinéad O'Connor a passé plusieurs années à se sentir en porte à faux avec son public ; sa vie privée – elle est la mère de quatre enfants, nés de quatre pères différents - a été largement commentée au point qu'elle décide de se retirer de la scène en 2003. Il lui semblait alors qu'elle avait tout dit, qu'elle s'était vidée de toute son essence. Faith and Devotion (2000), en particulier, apparaît comme le disque d'une femme qui se raccroche aux dernières parcelles de son intimité. L'album donne l'impression qu'elle s'est trop révèlée. La chanteuse pop s'y est mise en danger – inutilement. Dans sa trop grande sincérité, Faith and Courage est aussi punitif que vain. Avec Theology, Sinéad O'Connor reprend le chemin inverse ; elle retrouve dans la spiritualité les idées qu'elle a toujours cherché à défendre.

Sinéad O'Connor a muri. “Je ne ressens pas le besoin d'être trop pointilleuse, quand j'écris une chanson sur un sujet sensible. Mais je ne suis cependant pas stupide. Je vais être respectueuse, mais je vais être honnête avec moi-même.” Décrit par la chanteuse comme un album sans message, cela ne signifie pas que la chanteuse n'ait pas eut de fortes convictions pour le mener à bien. “Il y a beaucoup de raisons pour ce disque. Peut être que la meilleure, qui n'a pas jamais quitté mon esprit pendant l'enregistrement des morceaux, c'était qu'il s'agissait d'une réponse à ce que nous avons vu se produire dans le monde depuis le 11 septembre. Beaucoup de ce qui se produit, c'est à cause de la manière dont certaines personnes interprètent différentes théologies. Je suppose, que ce soit du côté de la Chrétienté ou de l'Islam, que c'est une mauvaise représentation de leurs theologies respectives – et de suggérer que Dieu encourage la violence comme manière de régler les conflits. Mon but avec ce disque est de représenter ce qui selon moi reflète le caractère le plus proche de Dieu, qui est sa volonté de paix et sa compassion.”

En décrivant Theology comme un album de chansons religieuses, O'Connor rapelle la situation de Bob Dylan en 1975. Peu de gens comprennent alors pourquoi celui-ci semble sous le coup d'une superstition soudaine. O'Connor, comme Dylan, cherche à apaiser sa vie à travers la pratique d'une croyance plus autonome qu'il n'y paraît. Cela reste une relation individuelle, une retranscription profondément personnelle du sentiment spirituel, une vision éloignée d'un monothéisme opposant des religions. Tous les dieux sont susceptibles d'exister, tant qu'ils provoquent la paix et non l'affrontement, tant qu'il n'empêche pas les hommes de se définir d'abord comme des hommes plutôt que comme les serviteurs d'un Dieu. O'Connor touche à un problème qui concerne tous les hommes s'ils ne font pas le choix de la tolérance. Une lourde menace à côté de laquelle la crise du disque (qui a particulièrement sévi entre 2000 et 2007), et, concrètement, le peu d'exemplaires de Theology vendus, paraissent bien dérisoires. D'ailleurs, O'Connor est presque soulagée de passer inaperçue, et fait valoir une nouvelle fois son humilité. Avec cet album plein de retenue, contenant (trop) peu d'affront, elle charme les journalistes autrefois en guerre avec elle. Elle les avait déjà endormis avec Sean Nos Nua (2003) puis Throw Down Your Arms (2005).

Theology est un double album dont la création s'est divisée entre Londres et Dublin. Les morceaux ont été enregistrés d'abord dans la capitale Irlandaise, seulement guitare acoustique et voix, puis à nouveau en Angleterre avec un large ensemble de musiciens et un producteur pop de renom, Ron Tom. Considérant chaque chanson comme une tentative de se reconnecter avec ses origines émotionelles, la chanteuse a recherché de nouveau le sentiment qui lui était venu une fois, tandis qu'elle chantait dans la chorale de son église, étant enfant. “C'est une sensation très douce. Comme si l'air vous enserrait chaleureusement. Le rock n'roll c'est génial, mais c'est une énergie que vous relâchez. Quand vous chantez [comme je l'ai fait sur Theology], vous avez l'impression d'une énergie qui vous gagne, vous nourrit.” C'est un album cohérent par la pureté de son émotion. A la colère, positive pour les faire progresser les autres, mais mauvaise pour soi-même, O'Connor a préféré se montrer enthousiaste et est parvenue à chasser la confusion. “J'ai délibérément écarté tout sentiment agressif”, commente O'Connor sur l'album. The Glory of Jah en est le meilleur exemple. “There is no holy one like U/U install kings and tak them down/Truly is no one beside U/U made all creation with wisdom”, chante t-elle. Outre la version acoustique de 33, la préférence de O'Connor va à Something Beautiful et If You Had a Vineyard. Cette dernière est, de toutes ses chansons, l'une des plus généreuses, pleine du soleil d'Israël, et de sa paix – on veut croire qu'un jour la paix, à cet endroit du monde, puisse devenir réalité.

lundi 16 avril 2012

Sinéad O'Connor - Concert au Trianon (15/04/2012)


Sinéad O'Connor dans un Trianon pas tout à fait plein : on voit bien que la carrière de la chanteuse originaire de Dublin est en berne en ce qui concerne la France. Si Sinéad O'Connor n'avait sorti que des albums comme I do Not Want What i Haven't Got (1990), son second disque, elle serait un autre genre d'artiste et n'aurait sans doute pas été aussi injustement oubliée de son public français. Sinéad O'Connor, c'est tout de même 25 millions d'albums vendus - dont plus de 10 millions pour ce seul deuxième opus.

Les jalons de son existence – revendications culturelles et historiques, relations aux religions, aux spiritualités, à l'universalité, à la maladie, et à la joie de l'enfantement - sont des thèmes parfois présents simultanément dans le cours d'une même chanson. Son œuvre n'est pas toujours aussi frappante que sur I do Not Want..., mais ses meilleures chansons, éparpillées jusque dans les disques les moins admirés, tels que Faith and Courage (2000) ou Universal Mother (1994), sont d'une consistance, d'une densité hors du commun. Elles profitent de textes braves, singuliers et en recherche de sentiment universels, capables de transcender le carcan de musique pop qui les rend pourtant si chatoyantes. « I have a universe inside me/Where i can go and spirit guides me » introduit t-elle, sur The Healing Room, juste après son apparition sur scène.

En 2012, ses chansons ont été rénovées, dynamisées, Sinéad O'Connor elle-même y étant pour beaucoup, tant le plaisir et l'aisance qu'elle a a piocher dans les divers épisodes de sa carrière est palpable. Elle est accompagnée d'un groupe puissant ; deux guitaristes, un claviériste/flûtiste, une bassiste, un batteur et une choriste. Les 20 morceaux qu'elle a choisis d'interpréter, depuis quelques concerts déjà, ne sont pas choisis au hasard ; ce sont les vingt chansons auxquelles va son affection – même si on la suspecte de vouloir traiter ses auditeurs en bon princes au vu de la quantité d'extraits d'I Do Not Want What i Haven't Got. Le tube Nothing Compares 2U sera présenté comme « une chanson que mon fils aime beaucoup, et qu'il a baptisée The Backyard Song. ». La chanson semble complètement neuve, et le couplet : « All the flowers that you planted mama/in the back yard/all died went you went away » résonne d'une véritable tendresse. Du même album, elle réinterprétera également les inoubliables Three Babies, The Last Day of Our Acquaintance – dernier hourra avant le rappel – et surtout une version a cappela, bouleversante, de I Am Stretched on Your Grave, chanson qui lie deux amants à la terre et dans laquelle leur amour prend la forme d'un pommier. « My apple tree my brightness/it's time we were together/for i smell of the earth/.and am worn by the weather. » Avec son tribut religieux, la chanson est plus proche du gospel vivace que de la litanie romantique ; la vie réelle s'y débat. La chanson est d'ailleurs dédiée à un ami disparu récemment.

Chaque chanson possède son identité propre, son couplet marquant, et non pas seulement un bon refrain ; et c'est encore vrai avec celles du nouvel album, How About I be Me ( and you be you) (2012). If i Had a Baby, The Wolf is Getting Married, Old Lady ou 4th and Wine sont rendues dans des versions puissantes, et même assourdissantes en ce qui concerne l'excellent Take off Your Shoes ou la reprise de John Grant, Queen of Denmark pendant le rappel. O'Connor parvient à introduire Reason With Me, la chanson la plus glaçante de son nouvel opus, avec humour. Elle s'excuse de n'avoir trouvé mieux que 'monkies' – ici relatifs à ses enfants – pour rimer avec junkie. « Hello, you don't know me/but i stole your laptop and i took your TV/i sold your granny's rosary for 50 p. » chante t-elle par la suite sur une musique plutôt macabre. Elle interrète une autre ballade célèbre, Jealous, ainsi que The Lamb Book of Life, véritable choc de cultures, entre dub Jamaïcain et musique Irlandaise traditionnelle. Sans oublier l très rock Jackie, tiré de son tout premier disque.

Elle est aussi ici pour défendre un album paru en 2007, et largement ignoré : Theology, qui est son disque préféré. The Glory of Jah et 33, qu'elle présentera comme sa chanson favorite parmi toutes celles qu'elle a écrites, portent dans la joie, sa ferveur de se connecter aux puissances divines. C'est là qu'elle atteint le meilleur compromis entre ses pensées personnelles, la résolution de ses doutes et ses désir pour le monde qui l'entoure. Before we End the Day termine le concert sur une note tout aussi holistique, et avec un grande élégance.

Malgré le parcours semé d'embuches de sa carrière, il n'y a qu'une seule Sinéad O'Connor, et elle le prouve par une leçon d'intégrité jusqu'à extrême. Elle apparaît ainsi toujours, et pour toujours, rasée, car «je ne me sens moi-même qu'avec la tête rasée. Et même quand je serai une vieille dame, je serai comme ça. » Et elle n'oublie pas la petite provocation, de celles qui l'ont rendus si impopulaires du côté le plus anglais de l'Irlande : « C'est difficile d'être dans un pays dont on ne parle pas la langue », s'excuse t-elle ainsi auprès de son public français. « Mais en Irlande on ne parle même pas notre propre langue ». Est-ce à dire le gaélique Irlandais ?

Set list (l'ordre des morceaux est approximatif)  :

The Healing Room
I had a Baby
The Emperors New Clothes
The wolf is getting married
Never Get Old
Old Lady
Reason With me
I am Stretched on Your Grave (A cappela)
The Lamb Book of Life
4th and Wine
Jealous
Three Babies
The Glory of Jah
Nothin Compares 2 U
The Last Day of our Acquaintance

Take off your Shoes
Jackie
Queen of Denmark
33
Before we end Our Day

samedi 14 avril 2012

Dr John - Locked Down (2012)


Parutionavril 2012
LabelNonesuch
GenreRythm and Blues, Funk, Rock
A écouterBig Shot, Eleggua, God is Sure Good
°
Qualitéslucide, groovy



Voir aussi la chronique de Tribal (2010)
Voir aussi la bio de Dr. John

Le plan de Dan Auerbach consistant à produire Dr. John était d'une ambition folle. S'il avait s'agit de rendre sa crédibilité au pape de la Nouvelle-Orléans, la tâche aurait déjà été ardue ; seulement, Mac Rebennack n'a rien d'une star déchue dont un jeune loup pourrait s'approprier la légende. Ces dernières années, il a sorti d'excellents disques, The City That Care Forgot (2008) ou Tribal (2010), réinvestissant pleinement son rôle de passeur après la catastrophe de l'ouragan Katrina. Tribal en particulier le voyait redevenir cent pour cent néo-orléanais, dans le son et dans l'esprit, bien loin de toutes les accusations d'auto-parodie qui finissent par tomber sur les musiciens dont le mythe est encombrant. Directif et autoritaire, Rebennack a toujours su s'entourer d'amis et des meilleurs – le Lower 911 dans les années 2000, et le groupe funk ultime issu de la Nouvelle-Orléans, les Meters si l'on revient à Dr John's Gumbo (1972) et In the Right Place (1973).

Deux idées ont concourru à la relative réussite de cette entreprise : premièrement, Auerbach a conseillé au grand pianiste rythm ans blues de se concentrer sur des sonorités de clavier plutôt que de piano, comme pour retourver l'esprit de ses débuts. Gris Gris (1968) et Babylon (1969) furent les fondations, issues de sessions chaotiques, sur lesquelles Rebennack fonda la suite plus conventionnelle de sa carrière. Le piano inscrivait Dr. John dans la lignée de ses héros, de Fats Domino à Professor Longhair, et représentait la face la plus commercialement viable de sa musique, le moment où il s'était mis à reprendre les hits locaux de la Louisiane, Iko Iko, Tipitina ou Big Chief. En réinvestissant un orgue Farfisa que même les zombies voodoos haïtiens ne voleraient pour rien au monde – instrument qu'il n'avait plus joué depuis l'année 1968, de son propre aveu – Rebennack renouvelle son plaisir.

Pour aiguiser son imagination, Auerbach lui fait écouter des 45 tours de soul et de funk Ethiopien des années 70. Le résultat le plus visible, c'est ce solo oriental sur Revolution, enregistré en une seule prise. Deuxième bonne initiative, suggérer à Mac Rebennack d'écrire des chansons personnelles. « Le premiers albums de Mac sont tellement bons, ils ont vraiment une imagerie cool, mais c'est un personnage, ce n'est pas Mac, c'est Dr John. », commente le guitariste des Black Keys. « Je voulais un album qui aurait le feeling de ces disques, mélangé avec la vraie personnalité de Mac. Il souhaitait se révéler de cette façon, parler de choses intimes. Finalement, je pense que c'est ce qui va survivre au passage du temps, car cela vient totalement de son cœur. »

Le pouvoir d'évocation de la sorcellerie vaudou accentue l'impact d'un album sur lequel Dr John appelle aux armes, pourfend les nouvelles religions, finance et surveillance, y apparaissant pourtant plus touchant que sauvage. Comme dans toute musique néo-orlanaise, les thèmes de la persistance de la rédemption transcendent celui de la désobéissance, de l'acte inconsidéré, même si l'ouragan Katrina a donné depuis 2005 une tension supplémentaire au discours des artistes locaux. Sept ans après le drame, alors que la paranoïa occidentale augmente en même temps que l'inertie de son système, Locked Down canalise les illusions et la confusion du monde contemporain. Kingdom of Izzness ou Iceage rejoignent Revolution pour ce qui est de créer un climat d'urgence, mais c'est dans un écrin de grâce aux relents de vieux marais zydéco. Dr John arrondit toujours les angles de la façon la plus élégante, profitant de sa sagesse, en regard de sa longue carrière (il a 71 ans) même dans une chanson ou on l'entend dire « KKK, CIA, ils jouent tous les même jeu ».

Les chœurs des sœurs McCrary, la basse bondissante, les introductions détonnantes et les sections rythmiques endiablées : Locked Down cherche sans repos cette l'intuition aussi festive que mystérieuse qui concourt, sans approximation, au meilleur funk. Les morceaux jouent de plusieurs dimensions, pas toujours avec le succès escompté ; si Big Shot est extraordinaire, Getaway est assez prévisible. Le solo de Dan Auerbach vers la fin du morceau laisse penser que Locked Down est un acte de bravoure pour lui, avant d'être celui de Rebennack. Un sentiment que confirme le processus d’enregistrement. Auerbach a beaucoup réfléchi en termes musicaux, en voulant donner une teinte précise à l'album – tout en sachant qu'un album de Dr. John s’accommode de choses très diverses, exactement comme le gumbo néo-orléanais. «Mac a l'habitude de la manière classique d'écrire de chansons, selon laquelle vous démarrez par la mélodie et les paroles avant de composer la musique. Nous avons fait exactement le contraire. Nous sommes arrivés avec la musique en premier. Après 13 jours nous avions 13 chansons. Il est revenu un mois plus tard, et a passé huit jours à finir les chansons – textes, chant, mélodies.»

Cette façon étrangement policée de faire de la musique semble parfois nuire au feeling de ces dix chansons – jusqu'à ce que la candeur des deux titres de fin – My Children, My Angels et God is Sure Good - nous débarrasse d'une impression de légère raideur. Sur la dernière, le duo de chanteuses est remplacé par une large chorale. La production, se rapproche beaucoup de celle d'El Camino (2011), des Black Keys ; jusque dans cet écho dans la voix qui trahit parfois le timbre de Rebennack, en particulier lorsqu'il s'écrie, au point culminant de l'album : « Can i get a witness ? » On appréciera cependant encore la facilité que montre Locked Down pour lier le primitivisme des 78 tours, la sophistication sous-estimée du funk des années 70 et la compression de l'ère mp3.

jeudi 5 avril 2012

Julia Holter - Ekstasis (2012)


Parution : mars 2012
Label : RVNG
Genre : Avant-Pop, Expérimental
A écouter : Marienbad, In the Same Room, Moni Mon Amie

°
Qualités : soigné, pénétrant, audacieux

« Have you been here before ? » « Es-tu déjà venu(e) ici ?"  semble questionner le deuxième album de Julia Holter en l'espace de six mois. Son aspect cyclique, ses textures sous forme de boucles, la réapparition d'un morceau déjà présent auparavant, Goddess Eyes, comme un travail de l’inconscient, dans deux nouvelles versions différentes, laisse deviner une œuvre en circuit fermé, la reproduction d'un monde propre à la californienne – paradoxalement, sans être un monde intime. Ekstasis semble pétri de concepts désincarnés, propres à l'égarement ; la traduction littérale d''ekstasis' (depuis le grec ancien) est 'être à l'extérieur de soi-même'. Ce n'est donc pas un travail sur soi par l'artiste mais sur une chose évanescente qui ne se trouve peut-être nulle part ailleurs. De plus, l'album existe dans un temps incertain.

Avec comme leçon première le fameux adage comme quoi le passé n'existe plus et le futur, pas encore, Julia Holter façonne un monde à l'écart de celui, linéaire, dans lequel le calendrier de parution de cet album a un sens. Ekstasis est un album sensuel. Un journaliste poétisait sur ses contours, suggérant que le temps n'existe que hors des confins de notre enveloppe de peau, dans les contours incertains de l'autre ; cet autre est tour à tour radiance suave ou nuit opaque, avec nuances de lumière qui se déclinent à l'infini. Défaut, Ekstasis est au moins visuel. « J'aime reproduire l'emphase d'un seul instant, commente Holter. 'Très souvent, je vais être inspirée par un film ou une image. Vous savez combien ces images GIF ont un mouvement d'une seconde qui se répète sans arrêt ? Je vais repérer un instant que je veux capturer encore et encore, dans une chanson, pour en tirer toutes les émotions. » Ekstasis est un laboratoire, sans être trop cérébral : tout au plus laisse t-il une impression de claustrophobie assumée.

Ekstasis est un ensemble autonome, pour une artiste résolument entrée dans une boucle de création détachée de tout. Parmi les phases de la constitution de Julia Holter, on sait qu'elle apprit le piano classique à partir de huit ans, puis découvrit le Court and Spark (1974) de Joni Mitchell et Le Live-Evil (1971) de Miles Davis, qui opérèrent comme déclencheur. Holter comprit que beaucoup de combinaisons sonores étaient possibles, et qu'elles permettaient de provoquer ce sentiment où l'esprit semble quitter le corps, cette euphorie. Avec Tragedy et Ekstasis enregistrés côte à côte, Holter s'est fait totalement confiance pour délivrer sans arrière-pensée ses envies, privilégiant l'intuition. Holter explique aillant pris les décisions « l'oreille ouverte : ce qui semblait le mieux sonner sur le moment. » Les synthétiseurs prédominent, soulignés d'instruments classiques (violon, marimba, saxophone), tandis que sa voix, très présente, apparaît parfois en plusieurs plages simultanées qui s'entrecroisent. Si la compositrice est à l'aise avec les sonorités réparatrices, les résolutions heureuses (Moni Mon Amie), les morceaux vastes et profonds (Boy in the Moon), Ekstasis n’opère pas simplement comme une vague musicale dans laquelle on se laisserait berçer ; il produit de petits instants, fait éclore la grâce de compositions parfois austères, une clé mélodique au terme d'une dépression. L'auditeur ne s'abandonne jamais en vain, il est toujours récompensé.

Ekstasis est parcouru d'empreintes artistiques et émotionnelles tangibles ; on peut y entendre la modernité de Julianna Barwick, pour le travail sur les voix chorales, la pop d'avant-garde de Laurie Anderson, et on peut se demander dans quelle mesure accompagner la mystérieuse Linda Perhacs pour son retour sur scène a également influencé la pensée musicale de Holter. En terme d'ambition, elle n'est pas loin de la harpiste chanteuse Joanna Newsom. « J'entends beaucoup de musique paresseuse – des gens dans leur chambre qui se contentent de chanter dans un micro. » est le genre d'analyse que Newsom pourrait avoir faite. Holter a travaillé dur pour parvenir à ce labyrinthe 'Borgesien', avec le morceau-titre en guise de minotaure à la fin. Cela inclut une maîtrise musicale hors du commun, avec l'apparition de tonalités orientales sur Our Sorrows, par exemple. Comme Ys (2006), disque de Newsom, l'album de Holter récuse toute catégorisation, laissant l'audace le décrire le mieux, et prêtant son flanc aux accusations de prétention. 

"Es-tu déjà venu ici ? » C'est ce que demande, dans le film d'Alain Resnais, L'année dernière à Marienbad, un homme déclare à une femme qu'il est sûr d'avoir déjà vue, avant de se faire étrangement humilier par le mari de celle-ci. Les conversations et les événements se répètent à plusieurs endroits du château où se passe l'histoire, nous laissant en attente d'un dénouement. Marienbad, c'est le nom du premier extrait, complexe mais séduisant, qui fut tiré d'Ekstasis pour l'introduire. Les 'conversations' de l'album ne doivent pas être inutilement interprétées ; comme Tragedy, c'est une œuvre absorbante qui gagne à rester divertissement.
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