“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (74) soigné (74) groovy (68) Doux-amer (59) ludique (59) poignant (59) entraînant (53) envoûtant (53) original (52) communicatif (47) sombre (47) lyrique (46) onirique (46) pénétrant (44) sensible (44) élégant (43) apaisé (42) audacieux (42) attachant (40) hypnotique (40) lucide (38) vintage (38) engagé (35) intemporel (31) Expérimental (28) Romantique (27) frais (27) intimiste (27) orchestral (26) rugueux (26) efficace (25) fait main (25) spontané (25) contemplatif (23) varié (23) funky (21) nocturne (20) puissant (20) extravagant (19) sensuel (18) inquiétant (15) lourd (15) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

lundi 27 février 2012

Perfume Genius - Put Your Back N 2 It (2012)


Voir aussi la chronique de Learning (2010)

Parution : février 2012
Label : Matador
Genre : Pop
A écouter : Hood, All Water, Second Song, No Tear

°
Qualités : sensible, doux-amer, lucide

Un parfum, c’est délicat mais puissant, discret mais persistant ; quand Mike Hadreas a choisi ce pseudonyme de Perfume Genius, il se sentait toucher à la plus grande vulnérabilité tout en aillant trouvé pour lui même le moyen de laisser une marque émotionnelle soutenue, à travers sa musique. Sur Put Your Back N 2 It (« l’épellation c’est comme si Sinéad O’Connor reprenait Prince ! »), il s'affirme clairement ; la voix est en avant, délivrant dans ce trémolo curieux des confessions qui traitent a part égale de beauté, de fragilité, de perversion, de transgression. Perfume Genius dérange. You tube a décidé que la vidéo pour la ballade au piano Hood était « non-family safe », c'est-à-dire en langage clair qu’elle choquait pour son regard sur l’homosexualité. On y voyait l’acteur de porno Arpad Mikos dans une posture maternelle envers le chanteur, celui-ci délivrant « you would never call me baby/if you knew me true » à la caméra. Mike Hadreas, 27 ans, évolue un peu dans les mêmes sphères qu’Antony Hegarty avec The Crying Light (2009) ou Swanlights (2010), où la sexualité est traduite à l’état de révélateur émotionnel, et où la différence est une exploration à l’échelle universelle. Sur All Water, Hadreas imagine un jour où il pourra prendre la main d’un amant « dans toutes les rues sans hésitation ni peur ». Il tente de ce fait en chansons des expériences qu’il n’aura pas nécessairement dans la vie.

Si l’écriture d’Hadreas s’empare de l’homosexualité comme d’un défi émotionnel, il s’attaque de la même façon à d’autres domaines d’apparence banale mais secrètement originaux : Dark Parts est écrit à propos de sa mère (Hadreas a commencé à composer de la musique après avoir déménagé de New York, ou il était junkie, pour rejoindre sa mère à Everett, dans l’état de Washington). Quel que soit le sujet, Perfume Genius est une méthode de sublimation. « S’il devait y avoir un but, ce serait de prendre une chose provoquant au premier abord la honte, le secret, pour se rendre authentique et injecter un genre de tendresse et de pouvoir soignant à cette chose." Hadreas est à la fois dans une position de fragilité et de défiance, et dégage ainsi une énergie rayonnante. « Je pense qu’il y a plus de courage à se rendre soi-même vulnérable que de faire de la musique extravertie ou agressive du type Odd Future. C’est seulement une fanfaronnade adolescente, mais tout le monde les trouve innovants. Etre émotionnel n’est peut-être pas innovant, mais ce n’est pas une faiblesse. » Hadreas raconte comment on peut porter une esthétique crédible avec des expériences en demi-teinte, sans prendre parti. Il sait se montrer consolateur sans aucune tentative de domination. L’autorité qu’il portait encore sur son chagrin dans Learning (2010) a disparu ; confiant sans s’interposer, Hadreas ne justifie plus rien, place simplement l’auditeur au cœur de sa propre intimité.

Il le subjugue de textures délavées – Awol Marine évoque Angelo Bandalamenti et son travail sur la bande originale de Twin Peaks, avec claviers et mélodie - , autour du piano qui a servi d’accroche courageuse sur Learning et de guitares dans le même esprit restreint. Le format court des chansons, arrangées avec subtilité et chacune un peu différemment, laisse l’auditeur s’emparer du disque entier en peu de temps. Une attention constante est portée à l’impression générale laissée par les morceaux. Au-delà de la qualité de la mélodie, c’est la façon évanescente dont les chansons apparaissent et se rétractent, à la manière de l’encre sur du papier buvard, qui importe.

vendredi 24 février 2012

Earth - Angels of Darkness, Demons of Light II (2012)


Parution : février 2012
Label : Southern lord
Genre : Instrumental, Folk
A écouter : Waltz (A Multiplicity of Doors)

°
Qualités : contemplatif, envoûtant, lucide

Dylan Carlson a triomphé, avec Hex: Or Printing in the Infernal Method (2005), de toute spirale de violence, en a terminé avec les visions manichéennes du monde pour croire de nouveau au pouvoir qu’a la musique de nous hypnotiser. « La musique conserve une forme de magie qui a disparu de beaucoup d’autres domaines de nos vies", observe t-il interrogé par Catherine Guesde pour New Noise Magazine en 2011. « La magie existe encore dans notre monde, mais elle est beaucoup plus difficile à déceler. » Echappée la lourdeur des débuts, de Earth 2 (1993), l’album qui marque la première incarnation de Earth. L’esprit du groupe est de plus en plus aérien, devient exercice transcendantal en mélodie et en textures. Après The Bees Made Honey in the Lion's Skull (2008), Carlson recrute la violoncelliste Lori Goldstson, déjà habituée à fréquenter le milieu de la musique électrique la plus envoûtante, de Nirvana à Wolves in the Throne Room. « Je n’écris jamais pour les autres membres du groupe ; si je les ai choisis, c’est parce que j’aime leur travail ». Angels of Darkness, Demons of Light I s’ouvrait sur une composition, Old Black, qui l’inscrivait dans la continuité de The Bees…., avec une mélodie presque ramassée. Il se terminait par la pièce donnant son titre à l’œuvre, une vaste peinture sonore improvisée de plus de vingt minutes.

C’est cette veine plus éthérée qu’approfondit le second volume à presque un an d’intervalle. C’est l’enregistrement presque live des conversations entre le violoncelle de Goldston, la guitare limpide de Carlson, la percussion patiente d’Adrienne Davies, la basse de Karl Blau, dans une volonté de privilégier la spontanéité. Les overdubs sur la guitare démarquent pourtant clairement cette œuvre d’un enregistrement de concert – c’est un jeu d’entrecroisements, où chaque instrument est parfaitement distinct, à l’image de l’introduction cristalline – une guitare a-t-elle jamais été aussi pure ? – sur Sigil of Brass. « Le live reprend l’importance qu’il avait à l’origine, avant que les enregistrements ne soient mis au centre », commente Carlson.

"Le plus gros problème de notre monde, en plus du matérialisme et du capitalisme, c’est le monothéisme."

C’est le plaisir des musiciens à faire exactement ce qu’il ont en tête, sans manquer d’organiser, avec légèreté, leur pensée musicale, qui séduit : évoquer sans appuyer inutilement, des contes anciens, des terres étrangères, et la lumière qui existe dans le repli intime de l’ombre. Même si ce n’est pas évident, le violoncelle est bien présent sans archet, sur His Teeth Did Brightly Shine ; Waltz (A Multiplicity of Doors) est la pièce maîtresse de l’album : en treize minutes, on est pleinement témoin de la façon qu’a le groupe de faire et de défaire, semant quelques jalons tout en demeurant en suspens, effleurant sans le saisir à pleine force le potentiel infini suscité par l’interaction et l’imagination des musiciens. La batterie donne des relents de valse, Goldson propose un série motifs soulignés par la guitare, ascendante vers l’aigu, de Carlson. Quelques notes suffisent à faire de The Corascene Dog un morceau obsédant, dans l’esprit de ce qu’a pu faire Neil Young avec la bande originale du film Dead Man en 1989. Enfin, The Rakehell restaure une nuance de vieux blues, désertique, épars. « Récemment, Tinariwen [groupe de blues de Touaregs algériens] m’a pas mal influencé. J’aimais déjà d’autres musiques africaines et soufies, mais là, j’ai vraiment eu le coup de foudre, d’autant plus qu’ils sont vraiment centrés sur les guitares. » La guitare, l’instrument qui défini tous les genres auxquels Earth peut prétendre. Celle de Carlson fait partie intégrante de sa conscience, et agit sous ses doigts comme s’il s’inscrivait dans une tradition immense. Seuls quelques signes, modulations du phrasé presque indécelables permettent de marquer la progression de The Rakehell vers une conclusion, qui, même au bout de onze minutes, semble encore prématurée.

Carlson a finalement fait de Earth, après vingt ans de carrière, non seulement un groupe influent mais aussi, à présent, le fruit d’une vision cohérente. Une recherche d’harmonie naturelle avec la terre (‘earth’ en français, bien entendu), une quête d’ouverture spirituelle. Avec, à la clef, ce message capable d’éclairer des millénaires d’obscurantisme. « Le plus gros problème de notre monde, en plus du matérialisme et du capitalisme, c’est le monothéisme. La spiritualité n’est pas mauvaise en elle-même, mais le monothéisme est l’un des plus grands mensonges actuels. » Ayant pleinement trouvé ses marques et une forme de sagesse dans ce monde, Carlson révèle que l’enregistrement n’a jamais été aussi facile qu’avec ce dernier album.

St. Vincent - Strange Attractor (suite et fin)


MARRY ME

“Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils le jouaient à leur mariage, ou qu’il faisait partie de ces petits moments spéciaux pour eux. J’ai fait un concert à Boston où un homme est monté sur scène et a fait une demande en mariage à sa petite amie. C’était fantastique. C’était très doux. C’est un vrai rappel que, une fois que votre partie est jouée, une fois le disque paru, il est assimilé par d’autres gens dans leur vie quotidienne, est c’est énorme. Totalement hors de votre contrôle. Et psychiquement, c’est très agréable de savoir cela. » Annie Clark nous parle de l’accueil de Il y eut d’abord le EP Paris is Burning (2006), dont la chanson-titre, un brin apocalyptique, est sans doute inspirée du film documentaire de Jennie Livington du même nom (1990) qui chronique la culture de bal à New York et les sujets du racisme, de l’homophobie, du SIDA et de la pauvreté. Parmi les trois morceaux de l’EP, une reprise de Jackson Browne, These Days.

Les chansons présentes sur Marry Me furent écrites quand Clark avait dix-huit et dix-neuf ans, et, selon elle, « représentaient un aspect plus idéaliste de ce que la vie ou l’amour sont, à travers les yeux d’une personne qui n’a aucune expérience. » Annie Clark se décide à occuper un rôle de premier plan. « L’égo provisionnel. C’est un concept que j’ai appris de mon oncle. Vous vous donnez la permission de vous manifester, et d’être vu, ou plutôt entendu, vous vous autorisez une situation que vous ne ressentez pas comme naturelle. Vous êtes comme un messager pour la musique. » Musicalement, Marry Me n’avait pas encore l’opulence des albums à venir ; il est moins intense, et plus vaudevillesque. L’influence cabaret y est clairement audible, comme chez Congleton. Marry Me révèle le talent multi-instrumentiste de Annie Clark, puisqu’elle y est créditée ainsi : « piano, guitares, orgue, Moog, synthétiseurs, clavinet, xylophone, vibraphone, dulcimer, programmation, triangle, percussion ». Dans les circonstances, se créditer au triangle révèle une humilité presque « ancienne école ».

Chaque élément est utilisé pour donner une coloration, mais le résultat est bien au-delà de l’exercice de palette. La musique exerce un magnétisme que l’indulgence et la douceur de l’interprétation de Clark ne fait qu’augmenter. Certains moments font que, malgré la douceur, Marry Me pourrait être l’affirmation d’une dualité précoce. “L’amour ne sert qu’à montrer qui endure coup de fouet après coup de fouet avec panache » ; « Le temps va venir où je vais te donner ma main et dire : ‘c’était bien mais… c’est fini. » L’attraction-répulsion – le fameux push-pull – est une stratégie instinctive. Tout en contrepoints vocaux, en tentatives polyphoniques, tour à tour orchestral et dénudé, traversé d’éclats de guitare abrasive, Marry Me fait éclore une grâce un peu folle, et révèle un nouveau talent exceptionnellement inspiré, saturant ses chansons d’idées, de nuances. What Me Worry, est une chanson au classicisme jazzy, qu’elle interprètera en live avec le violoniste folk et klezmer Andrew Bird. What Me Worry termine d’envoûter l’auditeur, à défaut de le laisser avec les clefs de compréhension de l’album. Comme ceux qui suivaient Annie Clark allaient s’en apercevoir, Marry Me effleurait des thèmes qui allaient croître au fur et à mesure que les sources d’émerveillement de l’artiste se multiplieraient.

ACTOR

Deux ans s’écoulent entre Marry Me et son successeur, Actor (2009). Dans la bouche d’Annie Clark, un mot supplante alors tout les autres : « magie ». L’énergie de New-York, où la jeune femme originaire de Dallas (Texas) vit à présent ? Magique. La bande originale néo-classique du film Disney Sleeping Beauty, qui inspira de nombreux sons sur son second album ? Magique. Découvrir une mélodie qui fonctionne ? « Oh, c’est magique ». Elle évoque ainsi les choses qui nourrissent aussi bien le cœur que l’esprit. « J’aime les contes de fées en partie parce qu’ils sont étranges, confie- t-elle sur le blog Denver Westword. J’aime beaucoup les films de Disney des années 30 et 40. Il y a un article très intéressant sur la préparation de Blanche Neige dans Vanity Fair. » « Ces histoires ont été transformées pour Disney, mais si vous lisez Hans Christian Andersen, c’est horrifiant. Les personnages se font des choses terribles les uns aux autres. » Elle trouverait également magiques les bandes originales enregistrées par Danny Elfman pour Tim Burton. Son apparence gracile, ses boucles, la pâleur de son teint et surtout son regard, presque dénué d’expression, sur la pochette de Marry Me puis sur celle d’Actor, le deuxième album de St. Vincent, la font ressembler l’une de ses marionnettes auxquelles le cinéaste insufflait la vie dans ses films d’animation. Comme Emily, la mariée défunte du film de Burton, Annie Clark semble si légère qu’elle peut s’évanouir dans un souffle. Sur la pochette de Marry Me, sa beauté victorienne crée un personnage à elle seule, un peu énigmatique du fait de cette expression d’attente et de curiosité. Entre les deux albums, l’émerveillement répété d’Annie Clark n’a fait qu’accentuer sa personnalité artistique.

Actor fut l’objet d’un regain d’intérêt important pour le travail de Clark. C’est à cette période que de nombreux nouveaux admirateurs la découvrirent. Allmusic, l’influent site américain qui vise l’exhaustivité et la justesse critique, décrivit l’artiste en ces termes : « Annie Clark est un talent unique : elle est autant musicienne qu’auteure de chansons, ses sons comme ses mots ne font pas de compromis malgré leur délicatesse. Elle mélange rock, jazz, musique électronique, et touches classiques si naturellement que cela semble naturel. Aussi adorables que ses mots et sa voix puissent être, elle est trop étrange et trop maligne pour être seulement séduisante. » Sa signature avec le label britannique emblématique 4AD avant la sortie de l’album a sans doute contribué, en l’associant à une scène de qualité, à sa découverte par un public plus large. 4AD est en effet associé à la scène pop et rock d’inspiration romantique des années 1980, tels This Mortal Coil, Bahaus, les Cocteau Twins ou Dead Can Dance, et a su préserver son esprit indépendant jusqu’à aujourd’hui à travers les signatures d’Atlas Sound, Deerhunter ou Twin Shadow. Actor fut commenté avec plus de précision et d’excitation que son prédécesseur, auquel il fut comparé. Annie Clark, elle fut apparentée à David Byrne (Talking Heads), David Bowie encore et toujours, Peter Gabriel et Beth Orton, des gens qu’elle « respecte et qu’elle admire », tout en notant, interrogée, sur le blog Denver Westword, son intérêt particulier pour une chanson comme Wuthering Heights, de Kate Bush.

Pour beaucoup, les visages inhabituellement exposés des jaquettes accentuaient l’ambigüité des œuvres en connotant l’existence de sentiments inavouables, et donc la nécessité de cette demeurer neutre en façade. « C’est une superposition de cruel et d’aimable. Les arrangements, baroques, sont encore plus apprêtés qu’avant et sa voix est plus belle, ceux-ci et celle-là soulignant les courants obscurs qui sous-tendent ses chansons. » Dans ce jeu de signifiants, Actor introduit la couleur – orange – pour dénoter un art plus vivant, plus vibrant, plus intense. La persistance du portrait conserve cependant le mystère.

Sur Actor, Annie Clark accolait à des cordes cinématiques des sonorités et des rythmes plus minimalistes et inquiétants. Les moments les plus inconfortables venaient avec les mélodies les plus douces, et inversement. Laughing with a Mouth of Blood, malgré son titre violent, contient les passages les plus mielleux de l’album. La nouvelle musicalité mettait ainsi en valeur les oppositions qui donnaient sens à son œuvre, les rendant décelables même pour un auditeur moyennement attentif. « L’album joue des contrastes, pouvait-t-on lire dans Entertainment Weekly, « Clark laissant sa voix de chorale d’église s’attarder sur des paroles qui s’en prennent sombrement aux thèmes de la violence, du sexe, et du chaos général ». Une interprétation extrême pour un disque enregistré dans une sérénité retrouvée. « Je suis revenue d’un an et demi de tournée, et mon esprit était usé », racontera Clark. « J’ai ainsi commencé à regarder des films, dans un processus pour me faire redevenir humaine. Et ça s’est mis à influencer le disque entier. » Actor laisse entendre que ‘redevenir humain’ ne débarrasse pas de la confusion, mais ne fait que la transfigurer. Cet embrouillement suscité par une longue fuite vers les salles de concert s’écrit en chansons. La sophistication sonore d’Actor peut dissimuler dans un premier temps la sensualité et la sensibilité intenses de l’album. Les paroles évoquent souvent un souffle qui s’accélère, un cœur qui bat la chamade et toujours l’appréhension. « Ses personnages s’inquiètent du jugement de ses voisins et des étrangers, tentent de sublimer ou de désamorcer leur colère, et dans un des moments les plus sombres de l’album, fantasment à l’idée de se fondre totalement dans une nouvelle identité. »

Une autre chose qui différencie Actor de Strange Mercy, c’est le mode de composition, majoritairement à l’aide d’un ordinateur, avec Garageband, le logiciel de création musicale développé par Apple et généralement destiné aux amateurs. Clark expliquait en partie ce choix par l’influence de ses voisins, qui rechignaient à l’entendre jouer de la guitare à travers la cloison de son appartement. Que ceux qui pensaient qu’une telle pratique ne pouvait donner de résultats probants se détrompent. Le procédé n’a pas altéré les qualités d’écriture, mais a sans doute participé au timbre légèrement étouffé des chansons.

YEAR OF THE TIGER

L’Amour l’Après-Midi est un film d’Eric Rohmer qui date de 1972. Un homme marié y médite son rapport aux femmes, celles qu’il observe dans sa vie quotidienne. La maîtresse d’un de ses amis de jeunesse, Chloé, reprend un jour contact avec lui. Créature impulsive et en détresse, l’homme, qui s’appelle Frédéric, décide de lui devenir en aide, et tombe bientôt sous le charme, avant d’être tiraillé par la jalousie. L’histoire a plus d’une parenté avec Le Démon de l’américain Hubert Selby (1928-2004), livre génial dans lequel un homme marié lui aussi ne peut s’empêcher de multiplier les aventures, frustré par un travail qui ne tarit pas ses envies de pouvoir et de domination les plus folles. Une critique acerbe de la morale sociale, qui démarre dans l’intimité paisible d’un foyer pour se terminer en feu d’artifice de violence grandiloquent. Chloe in the Afternoon, c’est le titre de la chanson qui ouvre le troisième album d’Annie Clark sous des auspices plus étranges encore que sur Actor. Le refrain, avec la phrase du titre répétée, intrigue. Nous sommes propulsés sans préparation dans un univers de tension psychologique, au bord de l’hystérie. Clark semble y manier le fouet autant qu’elle s’écrase sous les coups de langue enflammée de son instrument. Elle subit et inflige tour à tour, et souvent simultanément. Son désespoir semble appeler revanche. “did you ever really care for me, like I cared for you?”

Comme le personnage de Selby, Clark s’y pose entre les apparences que l’on se donne et les envies qui nous prennent, en réaction à un environnement pour que l’on s’efforce de garder banal, tout en cherchant à la fuir. St Vincent nous a appris à ne plus se fier aux apparences ; plus une personne est marquée de neutralité, semble signifier Clark, plus ses envies, sa voracité, seront puissantes. «Physiquement j’ai l’air très réservée », suggère Clark. « Mais j’ai certainement autant de colère et d’agressivité en moi que n’importe quelle autre personne, et il faut que cela s’exprime d’une façon ou d’une autre. » L’instinct prend le dessus avec de plus en plus de panache, tandis que les personnages restent dans une réserve presque maladive. Le son est plus acéré, se réconcilie un peu avec les mots dans un objectif commun. Strange Mercy est né à la guitare, conçu pour pouvoir être interprété entièrement en solo sur l’instrument, et le choc de cet instrument et des mots, ‘emboités ensemble d’une façon évocatrice’ est parfaitement clair. La présence de claviers aux sonorités originales n’enlève rien à la crudité des mélodies. "J’aime l’aspect physique de la guitare ; vous pouvez l’étrangler ou la faire chanter. Je ne peux pas dire que je sois très technique pour autant. C’est plus de l’intuition – c’est toujours plus le coup de chasser l’abstraction. » Autour d’elle et de son instrument, une douzaine de musiciens.

Clark ressemble parfois à Nina, l’héroïne du film de Darren Aronoifski, Black Swan, et ce n’est pas seulement pour sa voix de cygne. « Strange Mercy, c’est ce qui se produit quand l’image d’élégance et d’assurance est confrontée à la confusion et au chagrin : vous pouvez soit avoir le regard fixe et désespéré vers toutes ces choses étalées par terre, soit faire quelque chose de beau, et même de transcendant, en vous confrontant à vous-même. » Parfois, les désirs de grandeur se concrétisent, comme sur Cruel et ses remarquables séquences de cordes, au cours d’une entêtante Cheerleader au refrain insistant ou encore sur le magnifique Year of the Tiger. « J’ai discuté avec plusieurs personnes qui m’ont dit que l’année 2010 avait été la pire de leur vie. Un ami m’a dit qu’n 2010 les hauts devaient être vraiment hauts et les bas vraiment bas. J’ai essayé de faire quelque chose d’utile et de productif de cette année-là, d’en faire une chanson. Et c’était l’année du tigre. » commente-t-elle, à propos de la chanson Year of The Tiger, interrogée par Christina Lee sur le site New-Yorkais Vulture. Lorsqu’elle laisse la confiance l’abandonner pour paraître plus vulnérable (Surgeon, Strange Mercy…), c’est fascinant aussi. Dilettante est précieux, inclassable, funky, avec un final une nouvelle fois surprenant. L’album est aussi une relecture aussi mondaine que précaire de la maturité, avec Champagne Year – une expression utilisée lorsqu’on atteint l’âge de notre jour de naissance, 28 ans en l’occurrence.

Clark se fait kidnapper par une famille dans une vidéo dont le principal personnage est une petite fille d’une douzaine d’années. Il faut imaginer cette fois l’héroïne de Dogville, le film de Lars Von Trier. Enfin, une session pour 4AD parachève, pour les mois à venir, sa vision musicale. Inspirée de Shirley Bassey chantant This is My Life en 1968 à la télévision italienne, elle est entourée de son nouveau groupe, constitué de Daniel Mintseris et Toko Yasuda au synthétiseurs et de Matthew Johnson à la batterie. Annie Clark y apparaît lourdement maquillée, et, malgré sa fragilité, est plus convaincante que jamais tandis que sa guitare et sa voix sont valorisées par le relatif minimalisme de la musique, sur les réinterprétations de quatre titres extraits de son nouvel album. Elle est en passe de transformer les stimulations d’un spectacle, glamour en apparence, en joie féroce.

Tripes Tips n° 14


Le pochain fanzine va prendre un peu de retard... Mais Esteban Cordeilla, qui est l'auteur de la page récurrente 'Tripes Tips', consacrée au Rockabilly, psychobilly, rock n' roll, etc. n'a pas attendu :
"A mon humble avis j'en ai rien à foutre de Gainsbourg"...

jeudi 16 février 2012

Screaming Trees (1)


A l'exception du dernier paragraphe : Traduction d'un article par Steve Fisk - The Rocket, Septembre 1992


Il n’y a pas de manière simple de décrire les Screaming Trees. Ils ne sonnent pas comme un groupe de Seattle, quoi que cela soit. Ils écrivent des chansons, des chansons qui vont vous rester dans la tête longtemps après que vous les ayez écoutées. Peut-être quelques jours, ou plus. Ils ont l’un des meilleurs chanteurs (Marc Lanegan) et l’un des meilleurs guitaristes (Gary Lee Conner) dans le métier aujourd’hui : ils sont excellents en concert. Et surtout, ils ont été tristement ignorés, lorsqu’on a voulu faire croire que le grunge était en fait du métal. Ce que ça n’est pas. Steve Fisk, musicien, producteur et fan du groupe de longue date, a pris une carte de crédit, un enregistreur à cassettes, le numéro de téléphone confidentiel des frères Gary Lee et Van Conner (ce dernier est à la basse) et deux cassettes vierges. Ils se sont rencontrés dans un bar obscur et ont parlé des heures durant. Ce qui suit n’est pas une interview traditionnelle, mais reste très intéressant pour expliquer les mystères et merveilles du meilleur export d’Ellensburg (état de Washington). Leur nouveau batteur, Barrett Martin, avait la grippe ; le leader Marc Lanegan a eu, eh bien, un empêchement. Ils ont un disque qui sort ces jours-ci [Sweet Oblivion, en mars 1992], le second sur une major, si cela compte.

Steve : Il vaut mieux prévenir les gens qui montent à bord de la saga Screaming Trees que, pour les quatre disques que nous avons fait ensemble, personne n’a jamais utilisé le mot ‘grunge’. Ni comme adjectif négatif, ni comme adjectif positif.

Lee : C’est exactement ça. Pourquoi sommes-nous sur la compilation de Sub Pop, The Grunge Years ? J’ai toujours considéré que nous étions un groupe de trashy garage pop. Ce qui est sur, si nous avions eu dès le départ les valeurs de production que nous avons maintenant, nous serions davantage du type pop-rock. Mais ce qui s’est produit c’est que enregistrions sur un huit pistes et que la guitare sonnait comme de la merde. (Avis de producteur de Steve Fisk : « la basse aussi. ») Ce qui rend parfois un groupe intéressant. Ces vieux disques par les 13th Floor Elevators sonnent ignominieusement mal, mais ce sont aussi les meilleurs disques jamais enregistrés, Bull of The Woods [1968] et Easter Everywhere [1967]. »

Van : Tout est très différent maintenant. Nous sommes complètement différents. J’avais 18 ans quand nous avons commencé. J’ai à présent 25 ans. Quand j’ai eu mon diplôme au collège, plutôt que d’aller à l’université, j’ai rejoint un putain de groupe. Maintenant c’est mon métier, mais quand même, c’est le job le plus étrange de tous les temps.

Lee : Je me suis toujours demandé ce qui était en train de se passer. On a décidé que nous allions enregistrer quelques-unes de mes chansons, et soudain nous sommes sept ans plus tard au beau milieu de cette folie…

Van : nous voulions un groupe, mais nous n’avions pas prévu d’enregistrer un disque. Je me souviens que Lee disait, au moment d’Other Worlds [EP paru en 1985], ‘J’ai parlé à ce type, Steve Fisk, et il dit que nous devrions le contacter et enregistrer au studio. » Ca m’a énervé. Je lui ai répondu : « Qu’est-ce que tu dis, on ne peut pas simplement aller dans un studio et enregistrer ! »

Les Screaming Trees ne songeaient pas au mot grunge. Pourtant, ils s’inspiraient, à l’instar de groupes aussi divers qu’Alice in Chains, Mother Love Bone, Black Flag, Mudhoney, ou les Spacemen 3, des Stooges et de Black Sabbath. La guitare acérée, les riffs répétitifs et la pédale wah-wah de Gary Lee Conner n’était pas sans rappeler le jeu du guitariste des stooges, Ron Asheton, à l’époque de Funhouse (1970). Cependant, au hard-rock bourbeux les ‘Trees’ préféraient au départ le désordre psychédélique – avant de devenir parangons du rock alternatif. La volonté du groupe de décliner toute étiquette semblait due à leur prise de conscience face au chaos qu’ils étaient voués à déchaîner, de disques en concerts délurés. Cet aspect insaisissable correspond le mieux à une carrière pleine d’ellipses et d’embardées, marqué par le mauvais sort qui empêcha les Screaming Trees - malgré la présence vocale de Lanegan (et son statut progressivement acquis de figure fascinante de la scène rock alternative), la virtuosité évidente de Lee Conner et l’éclat de certaines compositions - de rencontrer un succès commercial. En contrepartie, leur comportement erratique leur assura l’estime d’une frange d’auditeurs en recherche d’authenticité.

A suivre











mercredi 15 février 2012

Tassili - Paroles (Traduction en français)



Traductions du tamasheq de Nadia Belalimat,
Avec Anara Elmokar, Intarka & Omar Moktar

1. IMIDIWAN MA TENNAM

Mes amis, que dites-vous de cette douloureuse situation que nous vivons ?
Ce désert où vous dites être nés,
Vous l’avez quitté, vous l’avez abandonné

Nous sommes dans l’ignorance et la force est avec lui

Le désert est jaloux, ses hommes sont forts

Il existe des pays verts alors que lui s’assèche

Nous sommes dans l’ignorance et la force est avec lui


2. ASSUF D ALWA

Oh! Solitude, nostalgie et désespoir !
Je suis prisonnier de cette époque
C’est dans les moments difficiles qu’on partage la souffrance

Comme on partage un verre de thé
L’amour magique que je porte à ce visage éclatant
Soulage ma solitude et ma mélancolie

Je passe chez mes amis, la fumée me parle,
Mes pensées me racontent des histoires

3. TENERE TAQQIM TOSSAM


Le désert est à moi

Ténéré, nous venons vers toi

Quand le soleil se couche

Il laisse une trainée de sang dans le ciel

Effacée par la nuit noire
Le désert est chaud et son eau difficile à trouver

Aman Iman, l’eau c’est la vie

Je dis à tous mes frères! Le désert est en retard ! Il est jaloux !

Oh Ténéré! A jealous desert

Why can‘t you see? You are a treasure

I‘ve seen the world I love you better

Oh! Ténéré ! You are the treasure of my soul

J’implore Dieu le Très Haut

À rassembler mon peuple dans l’unité

4. YA MESSINAGH


Oh Seigneur ! Donne-moi la patience !
Cette vie demande de l’expérience !
Mes amis, tuez moi ou laissez-moi en vie mais je dirai cette vérité

Elle est enfouie dans mon cœur comme un poison

Mes amis, la vérité est toujours dure à dire et toujours difficile à entendre

5. ULLA ILLA


Ulla Illa ! Mizi Mallat a mis ses colliers de perle !
Je pars tranquille faire un petit tour chez Mizgawa
Mieux vaut pour l’homme qu’il garde sa noblesse d’âme
Et ses souvenirs précieusement
Mes soucis me poussent vers la cigarette porteuse de maladie
Mieux vaut pour l’homme qu’il garde sa noblesse d’âme
Et ses souvenirs précieusement

6. TAMEYAWT


Comme me manque Timyawin et ses murs en pisé
Le village a reverdi
et les grosses pierres de sa montagne sont plates et longues
Moi, mon pays c’est Timyawin,
Timetren jusqu’à l’autre versant de la montagne
Moi, mon pays c’est Afara
Et les puits d’Assamalmal et d’Assawa
Je monterai sur la montagne Tarawant
Et j’y sacrifierai une jeune chèvre bien portante
Je pousserai un cri de joie qu’on entendra jusqu’à Tessalit

7. IMIDIWAN WIN SAHARA


Mes amis du Sahara, on n’a plus la liberté
Unissons-nous ou bien nous disparaitrons tous
Il n’y aura plus âme qui vive dans le désert

8. TAMIDITIN TAN UFRAWAN


Mon amie la cachottière !
Que lui ais-je fais pour qu’elle me provoque ?
Elle va de campement en campement parler aux gens
Quand l’amour est enraciné dans le cœur
Seuls les talismans ont le pouvoir de l’en enlever

9. TILIADEN OSAMNAT

Par la grâce de Dieu, sachez que les filles sont jalouses !
Elles sont jalouses de ne pas être indépendantes
Elles habitent dans des villes qui leur sont étrangères
Où leurs rêves ne se réalisent jamais

10. DJEREDJERE

Cette année, je touche le fond
Mon âme a soif, donnez-moi à boire
Là où je me couche, il n’y a pas âme qui vive
Je demande à mes tourments de me laisser en paix
L’amitié n’existe plus, la famille n’existe plus
Il n’y a plus rien de certain, l’engagement n’existe plus
Aujourd’hui, nous sommes cernés de toute part
D’un coté les montagnes, de l’autre les deux fleuves
Et je ne vois pas d’échappatoire
La souffrance est une épine
Qui perce le fond de mon âme
J’implore Dieu mon créateur
Qui a mis dans ce monde tant de différences
Qui a fait de l’amour une pureté
Que certains pratiquent sans sincérité
En cachant leur trahison derrière mille visages

11. ISWEGH ATTAY

Cette douleur est un fardeau
Si mon cachot pouvait devenir aussi vaste qu’une plaine
J’ai bu un verre de thé qui a brûlé mon cœur en premier
Tu m’as dit quelque chose à laquelle je ne t’ai pas répondu
Si l’on se rencontre un jour je te répondrai
Cette femme que j’ai entraperçue
Sans même m’asseoir ni m’accroupir …
Si mon cachot pouvait devenir aussi vaste qu’une plaine
Je m’envolerai comme un oiseau
Le lion est intrépide et la grenouille vulnérable
Mais elle est plus forte que lui pour trouver le chemin de la marre

12. TAKEST TAMIDARET


Alors que je parts vers l’ouest vers Issikad par un après-midi brûlant
Ma peau brûle comme une bûche incandescente
Je porte un sabre neuf et affuté et une carabine neuve et graissée
Et dedans deux cartouches porteuses de mauvaises nouvelles
Qui sifflent comme deux oiseaux migrateurs
Quand ils passent au dessus des arbres Teshak et Agar
Dont ils ne se nourrissent pourtant pas
J’avance vers un groupe d’hommes bien harnachés
Qui assistent à un tende joué par Lalla accompagnée de Seyma
Je n’ai pas le courage d’y aller parce que ma selle a été arrachée
Arrachée par le fils d’une femme de mon âge et de ma taille
Je le piste à la trace dans l’unique passage
Vers l’ouest en haut de la montagne
Comme on piste les traces d’une chamelle suivie de son chamelon
disparus depuis un jour

lundi 13 février 2012

Article Tinariwen - Mojo Magazine août 2009



TINARIWEN - Tassili (2011)







OO
Doux-amer, rugueux, communicatif
Blues, Musique traditionnelle malienne

Les Touaregs ont généralement la réputation d’être des insurgés, éventuellement armés de kalachnikovs. Cependant, si vous allez dans le désert trouver les Tinariwen, vous n’aurez pas seulement la vision du groupe de rock le plus authentique du monde, ils vous offriront le thé, bavarderont avec vous, dans une sorte de scène domestique merveilleuse. C’est du moins cette image d’un groupe de compagnons chaleureux qui prévalait encore à la sortie de cet album, Tassili (« l’album du feu de camp ») le septième du groupe désormais internationalement adulé, et cité comme influence par Tv on the Radio, Earth et beaucoup d’autres. 


Leur parcours discographique est semé de mantras répétitifs et de chansons traditionnelles ou moins traditionnelles, centrés sur les guitares et leur intelligence, leur âme, et des textes se débattant pour la vie ; une forme de blues. Ce à quoi vous vous attendriez, avec la petite flamme en plus, lorsqu’on vous dit qu’il s’agit de musique du désert, comme un dialogue avec le désert mais pas seulement. Tinariwen avaient été auparavant les poètes d’une génération en guerre, et existent aujourd’hui depuis presque un quart de siècle. Depuis 2001 et leur tentative de documenter leurs concerts fiévreux, avec The Radio Tisda Sessions, ils ont aussi su séduire le monde occidental en adressant de grands thèmes et en s’armant de slogans pleins de puissance vitale. Aman Iman, l’album qui les a le plus amplement révélés en 2007, signifiait ‘l’eau c’est la vie’.
Sur Aman Iman, Tinariwen enregistrait pour la seconde fois dans un studio à Bamako. « En ville, je me sens cerné par les murs », confiait Ibrahim Ag Alhabib à Mojo Magazine en 2009, lors du superbe reportage que fit le magazine anglais à la parution de Imidiwan : Companions. Ibrahim Ag Alhabib a parfois des difficultés à accepter la façon dont sonnent Amassakoul et Aman Iman, capturés dans le confinement. « Dans le désert, c’est là que je suis libre et que les guitares produisent le son que je souhaite. » Par désert il entend le sud de l’Algérie, avec une affection particulière pour Tassili n’Ajjer, une région aux paysages incroyables. 

Ce fut une zone de transition des forces armées entre les camps de réfugiés Lybiens et le nord du Mali. Cette terre révèle, dans des grottes, sur les rochers, les vestiges peints de civilisations anciennes de 8000 à 1700 ans en arrière, laissant deviner des religions, des civilisations perdues. Ces rochers et ces voyageurs disparus sont autant de personnages avec qui Ag Alhabib et son groupe communient. Ils utilisent les rochers et le vents pour susciter les tonalités présentes sur leurs albums, d’ou quelques séances surréalistes les voyant, amplis branchés sur générateur, enregistrer au pied d’amas géologiques à l’appel millénaire.
Trois semaines à la fin de 2010, le groupe s’est rassemblé dans une tente avec leur producteur de longue date, Jean-Paul Romann, pour recommencer avec la même motivation qui a produit The Tisda Radio Sessions déjà dix ans auparavant. IIs sont six sur la pochette, avec Ibrahim au centre, mais il y manque les contributeurs occasionnels et notamment Abdallah Ag Alhabib, qui amena le groupe en tournée lorsque son frère, Ibrahim s’y refusa ; et à qui on doit l’un des plus beaux morceaux de l’album, caché à la fin du dernier titre et enregistré après tout le reste. Y sont aussi absents, malgré leur participation, des admirateurs New-Yorkais et chanteurs de talent, Kyp Malone et Tunde Adebimpe, membres de Tv on The Radio. Ceux-ci avaient tâté le terrain en avril 2010, et cela s’est si bien passé qu’ils sont revenus prendre le rythme de vie nomade pendant une semaine.

 Tenere Taqquim Tossam, peut-être le morceau le plus accrocheur de l’album, profite de leurs chœurs sur le refrain – en anglais. « Water is life and soul/To all my brothers i say, the desert is jealous.” Et “Why can’t you see ? You are a treasure/I’ve seen the world, I love you better.” Adebimpe embrasse la plus grande sincérité du désert comme il chantait l’amour sur Keep Your Heart, You et Will Do, les meilleures chansons de Nine Types of Light (2011). Ailleurs, la langue arabe apporte une mélancolie et une profondeur supplémentaire, nous appelant à méditer. Plus surprenante est la participation du Dirty Dozen Brass Band, mythique ensemble de cuivres de la Nouvelle-Orléans, dont la retenue évite de dénaturer le son de Tinariwen. Et il y a aussi le guitariste Nel Cline (Wilco), sur Imidiwan Ma Tennam, pour un effet tempête de sable.

Tassili paraît dans un contexte plus difficile qu’Aman Iman. Au manque d’eau, qui tue leur bétail et menace leurs fermes, s’ajoute le vol de leurs terres pour des raisons commerciales et surtout la menace des Islamistes, car Al Qaeda s’installe et sa doctrine étrangère y trouve un terrain fertile, bouleversant les cultures locales. La section rythmique constituée du bassiste Eyadou Ag Leche et du guitariste Elaga Ag Hamid ancrent l’album dans l’action. Tassili est sous-tendu d’un combat qui sourd, au détour des plaintes et des lamentations, et révèle la façon dont Tinariwen perpétue un sens historique, une mémoire, en les plaçant en tête d’une génération de groupes Touaregs s’étant levés dans leur sillage.

dimanche 12 février 2012

A.A. Bondy - Believers ( 2011)


Parution : septembre 2011
Label : Fat Possum
Genre : Americana
A écouter : The Heart is Willing, Skull and Bones, Surfer King

°
Qualités : nocturne, envoûtant

Lorsque Bondy s’est retrouvé seul, il s’est mis à explorer la musique folk dans sa simplicité, d’imiter quelques différents styles à la guitare. Avec son groupe de la fin des années 1990, Verbena, A. A. Bondy était soupçonné de reproduire des passages des Rolling Stones ou de Nirvana. Aujourd’hui, à trois albums de ses débuts en solo, développant des influences et des styles changeants, on le renvoie plus facilement à lui-même. « J’ai vu un article avant la sortie de mon nouveau disque, qui disait ‘je me demande s’il y aura une chanson aussi bonne que ‘Vice Rag’. Quand j’ai écrit cette chanson [pour son premier album solo, American Hearts, 2007], je ne faisais qu’imiter différents styles à la guitare, séduit par l’idée de simple musique folk, et ça a donné cette chanson. » Bondy a encore changé par la suite, et il devient souvent difficile, au moment de Believers, de décrire avec précision ce qui se produit ; le jeu est plus personnel que jamais, les tempos ont ralentis, le son est devenu spectral. « J’ai senti que j’en avais terminé [avec mon ancien jeu]. J’ai atteint mes limites en termes de finger-picking et d’harmonica [sur son précédent album. When the Devil's Loose, 2009] A chaque fois que vous changez d’instrument, que vous changez de style ou d’objectif, l’aspect créatif vient plus naturellement ». La nouvelle direction sur Believers, plus obsédante, presque hypnotique, n’est pas un recommencement, mais sans doute, sous des atours de simplicité, un stade de sophistication supplémentaire pour le musicien. « J’ai l’impression d’être finalement tombé sur une musique qui est mienne. La façon dont je joue, la façon dont les guitares sont superposées, c’est ma façon. »

Malgré des touches d’americana, de blues ou de country, Believers brouille les notions traditionnelles de styles pour tenter de composer avec les sentiments, la conscience, la mémoire. Il fonctionne comme une série d’images affectives et de bribes de rêves récupérées dans la rédaction d’un journal solitaire. « Je voulais une altérité sur ce disque. Quelque chose sur lequel vous ne pouvez pas vraiment mettre le doigt. C’est ainsi que sont les rêves, la plupart du temps. Quand vous vous réveillez, vus ne vous souvenez pas de ce qu’était vitre rêve, mais vous avez une sensation de ce qui s’est produit. Les tenants et aboutissants n’existent plus, mais vous vous sentez affecté par ce qui s’est produit. »

Bondy a tenté de superposer les émotions, comme lorsqu’elles se mélangent dans la pensée. « Je voulais faire un disque qui exprime une chose que vous ne pouvez pas articuler mais qui vient d’un seul bloc. » Echouant partiellement, de son propre aveu, il s’en sort avec une série de tableaux. Believers gagne lentement en force, d’un bout à l’autre, nous incitant à reprendre de façon répétée depuis The Heart is Willing et ses quelques notes de guitare isolées et tendues sur le pont. Les moments se succèdent, mystérieux, nous appelant à les décrypter, comme les mélodies, rayonnantes et pourtant nimbées de larmes. « Il y a plus de guitares sur ce disque que sur les autres, et de beaucoup. Mais il y a des moments ou tout semble s’arrêter, pour constituer une image étrange, et le genre de guitares que je joue, et les cordes, une fois que ça passe à travers l’ampli… – j’ai vu quelqu’un écrire que sur The Heart is Willing, il n’y avait pas de guitare jusqu’au pont. Ils pensaient que la guitare était un piano… » Deux, trois guitares dans une gaze, une batterie et une basse ; quant à la voix, il en faut peut pour qu’on le méprenne avec Cass Mccombs sur DRMZ. Plutôt qu’intrusif, c’est un album confortable, à écouter tard dans la nuit.  

vendredi 10 février 2012

St. Vincent - Strange Attractor (2)


UNE ARMEE DE VINGT

Clark accompagna le duo jazz et rythm and blues constitué de Tuck Andrews and Patti Cathcart, son oncle et sa tante, à travers le monde, pendant les vacances de sa scolarité. Tout au long d’une carrière prolifique qui démarra en 1981, le couple enregistra pour différents labels et finit par créer le sien propre en 2002 pour la parution de Chocolate Moment, un album de chansons originales. « Mon oncle est un guitariste incroyable, et j’ai passé beaucoup de temps à étudier le moindre de ses mouvements. Vous ne pouviez pas trouver de meilleur guitariste dans son style. » A 17 ans, elle compose la musique pour une version d’Alice au Pays des Merveilles montée à l’école. Ses parents ne savaient rien de ses talents musicaux, et décident, impressionnés, de l’encourager ; c’est le Berkeley College of Music, puis New-York, puis retour chez les parents, fatiguée d’accumuler les boulots sans intérêt. Puis c’est le Polyphonic Spree ; un groupe symphonique hors normes basé à Dallas, comportant deux douzaines de musiciens. La formation amenée par Tim DeLaughter mettra sans doute un peu d’étoiles et de strass dans le cœur d’Annie Clark. Elle est soudain investie de l’héritage de Marc Bolan et son Electric Warrior, de David Bowie et Aladin Sane ou Diamond Dogs, les Talking Heads, les Flaming Lips.

"Certaines personnes ont reçu des fleurs qu’ils n’attendaient pas, qui était peut-être une bonne chose à la base, jusqu’à ce qu’ils réalisent que les admirateurs secrets qu’ils avaient inventé n’existaient pas."

Si dans une « armée » de vingt, elle s’est déjà démarquée par son jeu de guitare, l’instrument lui permettra à coup sûr de briller sous sa propre étoile. Elle écrit des chansons pendant plusieurs années avant d’en faire son premier disque, Marry Me. En 2005, elle quitte le monde « normal » pour de bon. « Je me suis faite virer de mon dernier travail, en tant que fleuriste. Je livrais des fleurs et j’ai accidentellement livré des fleurs aux mauvaises personnes, le jour de la Saint-Valentin, ce qui a été horrible. Certaines personnes ont reçu des fleurs qu’ils n’attendaient pas, qui était peut-être une bonne chose à la base, jusqu’à ce qu’ils réalisent que les admirateurs secrets qu’ils avaient inventé n’existaient pas. Et d’autres personnes n’ont pas reçu les fleurs qu’elles attendaient. J’ai bafoué au moins trois personnes. J’étais si mauvaise dans ce travail. Je n’étais pas bonne en télémarketing non plus. Je ne suis pas faite pour grand-chose autre que ce que je fais en ce moment.»

Un autre artiste, et complice de longue date de Annie Clark va aussi sans doute contribuer à former sa sensibilité artistique, et réciproquement ; John Congleton. On le retrouvera comme producteur sur sur Actor et Strange Mercy (2001). John Congleton est leader du groupe The Paper Chase, originaire de Dallas comme le Polyphonic Spree, dont peu ont entendu parler, mais qui est un projet particulièrement abouti du point de vue esthétique. Avec un pendu sur la jaquette de l’album, des interludes pleines de tension sourde entre les morceaux et un dernier titre dénommé The House is Alive and The House is Hungry, Now, You are One of Us (2006) semble fait pour effrayer son éventuel auditeur. « J’ai toujours tenté de faire de la musique qui soit affirmée, et qui me fasse sentir vivant », explique Congleton. « La manière de vous sentir vivant, c’est de se confronter à la face obscure de l’existence, et regarder droit dedans sans aucune peur. » Championné par le label Kill Rock Stars, Now You Are One of Us est un disque rock passionné, une musique de cabaret, balancée, avec moins d’ambigüité que chez Annie Clark, entre vulnérabilité et agressivité. Autour d’un piano fou, on retrouve l’aspect étrangement mélodique partagé avec St. Vincent, parfois poussé à la cacophonie. Thématiquement, Congleton pousse l’expérience dans ces derniers retranchements, imposant son intransigeance, son obsession de contrôle à point de sado-masochisme macabre. La musique est chaotique, vulgaire, voyeuriste mais jamais comme on pourrait l’imaginer.

“Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils le jouaient à leur mariage, ou qu’il faisait partie de ces petits moments spéciaux pour eux. J’ai fait un concert à Boston où un homme est monté sur scène et a fait une demande en mariage à sa petite amie. C’était fantastique. C’était très doux. C’est un vrai rappel que, une fois que votre partie est jouée, une fois le disque paru, il est assimilé par d’autres gens dans leur vie quotidienne, est c’est énorme. Totalement hors de votre contrôle. Et psychiquement, c’est très agréable de savoir cela. » Annie Clark nous parle de l’accueil de Il y eut d’abord le EP Paris is Burning (2006), dont la chanson-titre, un brin apocalyptique, est sans doute inspirée du film documentaire de Jennie Livington du même nom (1990) qui chronique la culture de bal à New York et les sujets du racisme, de l’homophobie, du SIDA et de la pauvreté. Parmi les trois morceaux de l’EP, une reprise de Jackson Browne, These Days.

A suivre

lundi 6 février 2012

St. Vincent - Strange Attractor (1)


LEGION DE SUCCUBES

Il fut manipulateur sonore au sein de Roxy Music, groupe dont le glamour exigeant s’affiche dans ses pochettes de modèles déshabillés comme dans ses riffs conjugués de guitare électrique et de saxophone. Pionnier de la musique ambient, glam-rockeur, producteur de tubes, artiste multimédia, innovateur technologique, et se décrivant lui-même comme non-musicien – tout au long de sa carrière prolifique, Brian Eno a été tout cela, et bien davantage. Déterminant ses choix créatifs à l’aide de cartes avoisinant le jeu de tarot et baptisées Oblique Strategies, Eno crée des textures, organise des accidents pour les secouer de soubresauts lubriques et n’oublie pas les mélodies pop mémorables. En quelque sorte, il fait intervenir la réalité dans la musique, représentée par le hasard des situations. Dans le processus, Eno altéra pour toujours la façon dont la pop serait approchée, composée, jouée et perçue par le public. Du punk à la techno, innombrables sont les artistes qui reproduisent, consciemment ou non, certains de ses coups de langue sur les bandes magnétiques. Comme une légion de succubes qui s’ignorent. Le déni de sentiments, - complaisance, ennui, colère - qui rejaillissent de façon sournoise, le stoïcisme brûlant de désir, le contraste sont les forces à l’œuvre dans son travail.

Comme chez Eno, c’est l’avènement d’une réalité plus dure confiée à la libre association.

Lorsque certains interviewers se lamentent que si peu de femmes aient la même démarche, expérimentale et frontale, que St. Vincent, Annie Clark conseille de commencer par écouter les trois premiers albums en solo de Brian Eno ; Here Come the Warm Jets (1974), Taking Tiger Mountain (By Strategy) (19747) et Another Green World (1975). Si elle voit aussi clairement ce que ces albums de pop reconstruite peuvent apporter, c’est qu’Annie Clark comprend le contraste. D’ambigüités de sens en chocs de matières et d’humeurs, sa musique en est truffée. « J’ai écouté beaucoup de jazz étant jeune… Puis j’ai écouté du heavy metal, Iron Maiden, Pantera, Megadeth, puis la scène indé américaine, avec les Bad Brains, Big Black, puis les groupes 4AD des nineties, Pixies, Breeders. » confie t-elle à Olivier Drago pour New Noise Magasine. Ses goûts sophistiqués, ses talents – sur son instrument de prédilection, dans son écriture – dénotent d’un pouvoir à synthétiser ces influences pour en faire quelque chose de nouveau, de concis mais surtout d’excitant. Son désir de sophistication s’abreuve de ce qui est agressif, passionné, romantique ou enfantin, pêle-mêle. Elle s’instruit de l’instinct de survie et du besoin d’épanouissement personnel des gens autour d’elle. Comme chez Eno, c’est l’avènement d’une réalité plus dure confiée à la libre association, de codes esthétiques bien différents de ceux de la poésie classique auquel le patronyme St. Vincent fait allusion. Il vient du Saint Vincent Catholic Medical Center, où le poète gallois Dylan Thomas est décédé en 1953. Nick Cave l’a chanté sur Abattoir Blues/Lyre of Orpheus (2004)

Faire sens de la frénésie ambiante ; trouver un subterfuge pour s’évader ; ces deux motivations vitales se rejoignent dans le désir qu’a Annie Clark d’étudier les gens, de les recréer en chansons, et ensuite d’interpréter ces chansons devant eux. Chaque personne du public revêt une signification particulière, avec sa propre histoire, sa propre raison d’être là, ses propres humeurs qui participent à l’humeur générale, ce qui n’est pas toujours évident à gérer lorsqu’on est le centre de l’attention. « Pour moi, la meilleure façon de jouer, c’est en acoustique devant vingt personnes…. Pas toute seule devant 200 personnes… Mais j’adore tourner quoi qu’il en soit, être complètement déconnectée. J’aime m’échapper… c’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis lancée dans la musique, d’ailleurs. » Perdre pied, vivre dans une insouciance irréelle pour contrebalancer les besoins du public le plus exigeant, intéressant, stimulant. Passer le moment de son mariage en léger décalage, entre bonheur intense et détachement ; c’est là qu’Annie Clark s’est positionnée, émotionnellement parlant, dès son premier album, Marry Me (2007). Sur la chanson-titre : « Prends-moi pour femme, John, je vais être gentille avec toi/Tu ne vas pas te rendre compte que je n’ai pas toute ma tête ». St. Vincent, c’est de l’auto-persuasion, c’est donner de l’élégance à un doute, un atermoiement fou.

A suivre
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