“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (78) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (52) communicatif (48) lyrique (48) sombre (48) élégant (48) apaisé (46) audacieux (46) onirique (46) pénétrant (46) sensible (45) attachant (43) hypnotique (43) vintage (42) lucide (41) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) orchestral (30) Expérimental (29) frais (29) intimiste (29) spontané (29) efficace (28) rugueux (27) fait main (26) contemplatif (25) varié (25) extravagant (23) funky (23) nocturne (23) puissant (21) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

jeudi 9 mai 2013

EELS et Mark "E" Everett (2ème partie)



Pas fait pour toi
En 2001, Mark Everett enregistre un autre disque important pour sa carrière, Souljacker. Retardé par le label Dreamworks pour manque de singles susceptibles de passer à la radio, il paraîtra finalement une semaine après le onze septembre, dans une ambiance explosive. A cette époque, Everett s’est laissé pousser la barbe pour la première fois ; et sur la pochette de l’album, il n’est pas loin de ressembler à Oussama Ben Laden, l’instigateur d’Al Qaïda alors dans le top 10 des personnalités les plus recherchées par les Etats Unis*. Souljacker paraît dans un climat de chaos politique et de paranoïa générale, dans lequel seuls les écrivains semblent garder leur sang froid.
La large participation de John Parish pèse sur Souljacker. Rencontré en compagnie de PJ Harvey – à ses côtés, il a produit deux superbes disques, en 1996 et 2009 – das l'émission Top of the Pops. Les deux hommes s’admirent mutuellement, et Everett, notamment, aime beaucoup le son brut et graisseux des disques de PJ Harvey. En apparence, Souljacker reproduit les sonorités sales de To Bring You My Love (l’un des grands disques des années 1990) ou de Dance Hall at Louse Point. Depuis le son des premiers disques de Eels jusqu’à Souljacker, la transformation semble naturelle. Le style très reconnaissable de Parish épouse bien les contours des fables d’Everett.
Daisies of the Galaxies, le prédécesseur de Souljacker, était plutôt lisse, l'album le qui affirmait le versant pop de Eels, et les appréciations négatives ne seront pas en reste pour son successeur. « Ma première complainte au sujet de Souljacker vient de cette idée : le son n’est pas bon. Il n’est pas agréable à l’oreille. Il est douloureusement ennuyeux, en fait, et ce n’est pas seulement parce que c’est plus bruyant que ses prédécesseurs, ou parce que les accords utilisés par E sont plus bizarres, ou parce que des instrumentations de premier plan sonnent comme si elles ont été générées par des mules battues, et, par conséquent, font grincer des dents. […] Les compositions ressemblent à un truc d’amateur, comme si ç’avait été écrit sans aucune considération pour l’auditeur. »** Le style rude de Parish ne peut faire l’unanimité. Mais parfois ces appréciations hâtives engendrent des situations extrêmes. Eels raconte : «Je reçois des mails haineux de temps à autre parce que quelqu’un a acheté mon disque joliment orchestré et n’a pas aimé le disque plein de feedback de guitare. 'Qu’est ce que c’est que ce putain de bruit, comment peux-tu me trahir ? […]' Je ne l’ai pas fait pour toi. Quand j’étais gosse j’aimais ça quand Neil Young sortait un disque acoustique et que l’année suivante il me choquait avec un disque très bruyant. J’aimais la surprise que ça provoquait. » Le plus amusant est peut-être que la musique de Eels est fondamentalement la même depuis qu’il a commencé à la jouer. Il cherche simplement à porte un regard neuf dessus.
Everett a aussi essuyé des critiques sur la teneur de ses textes. Au moment de Shootenanny !, en 2003 - un disque qu’il a enregistré en quelques semaines alors qu’il préparait Blinking Lights and Others Revelations – on stigmatisait sa façon de faire des rimes simplistes et des phrases faciles. C'est seulement que dans cette phase 'récréative', Everett nettoyait ses habitudes, aussi bien en termes de musique que de mots. Il lançait à tout va des tentatives de « fresh start », érivait Love of the Loveless, Dirty Girl et Somebody Loves You dans l'intervalle, pour se racheter.
A la même époque, il va aussi être soupçonné de se dissimuler derrière l’étrange disc-jockey MC Honky, un bonhomme qui apparaît en première partie des concerts de Eels entièrement déguisé et publie même un album : This is Mc Honky ! : I A The Messiah (2002). Un moyen d’échapper à sa carrière ?
Pour une fois sur Souljacker, Everett cesse de parler de sa propre vie et dépeint le portrait de personnages marginaux qu’il crée de toutes pièces. Wim Wenders, le grand cinéaste qui réalisa Les Ailes du Désir, Paris, Texas ou le documentaire sur le Buena Vista Social Club, va s’occuper du clip pour le morceau Souljacker part 1, un trip futuriste et décalé – pour un morceau expéditif qui reste systématiquement joué en concert.
Daisies of the Galaxies en 2000, et maintenant Souljacker, sont la preuve que Everett est capable de mettre rapidement sur pied une discographie solide. « La parole habituelle selon laquelle Electro-Shock Blues était le chef-d’œuvre de Eels va devoir être corrigé », dira un journaliste du Sunday Times. « Ce n’était en réalité qu’un de ses chefs-d’œuvre ».
Un peu plus bleu

Inspiré entre autres par la mort de sa mère emportée par le cancer, Daisies Of The Galaxy (2000), le disque précédant Souljacker, est celui de l’émancipation. Décrit comme « une balade agréable dans un parc où vous êtes occasionnellement mordu par un serpent » par le producteur Lenny Waronker, sur Daisies la douleur est tapie et sert de ressort à Everett. Le deuil de la mort est doublé d’un éloge à la vie, la naïveté éclot et la lucidité grandit. Peter Buck, de REM, participe.
Everett joue sur ce disque le même piano droit que Neil Young sur After the Gold Rush (1970).
Parmi ses influences, on compte aussi des musiciens aussi divers que Pete Townsend (The Who), Ray Charles, Randy Newman, John Lennon, Levon Helm (The Band)… parmi lesquels il convient de différencier les instingateurs de l’apprentissage et ceux de la maturité. Levon Helm , par exemple, est plutôt l’idole issu d’une période d’apprentissage, en nous fait revenir aux début de la carrière d’Everett. « Je voulais être un batteur chanteur mais il n’y avait pas beaucoup de modèles dans ce rôle. Levon était un bon exemple de ce à quoi un batteur qui chantait pouvait ressembler. Il avait aussi un style hors du commun. » Randy Newman est une influence plus tardive qu’Everett voudrait partager. « C’est frustrant d’essayer de convertir des jeunes à Randy Newman ces temps-ci parce qu’il pensent qu’il est juste ce type des Oscars qui fait la même chanson à la Disney tous les ans. Ils ne réalisent pas qu’il y a bien davantage en lui. […] Il peut être amusant, poignant et parfois les deux à la fois ».
Mais de son propre aveu, la marge de progression d'Everett, même avec de tels musicens, est faible. « Je n'ai pas appris la musique comme ces mecs avec qui je travaille. Ils ont u langage musical avec lequel ils peuvent échanger, et cela leur permet de faire plein de de blagues à mon égard. Essayer sans cesse d'articuler les idées musicales peut être frustrant parfois. Cela devient comme un jeu d'essai et d'erreurs jusqu’à ce que j'aime ces musiciens sur le terrain où je veux qu'ils aillent. C'est le cliché typique de l'artiste du type, 'Je veux que ce soit un peu plus bleu ! Mais c'est ainsi, je ne sais pas lire ou écrire la musique. Je suis autodidacte en tout. Et apparemment, impossible de 'apprendre. Je tiens mal ma guitare, les baguettes, ma technique aux claviers est mauvaise, mais on ne me l'a dit que sur le tard. Pourtant ça fonctionne selon mes critères. C'est peut-être ce qui en fait mon propre art. »
Everett forme après l’enregistrement de Daisies « l’Orchestre Eels » et lance une tournée internationale à l’appui du disque. Le groupe de six musiciens – Everett n’était auparavant accompagné que d’un batteur et d’un bassiste - jouent saxophone, trombone, trompette, banjo, guitare, violon, contrebasse, piano, mélodica, clarinette et timbales. C’est un véritable fanfare qui se déplace à travers le pays, et c’est sûrement l’une des périodes les plus hautes en couleur pour le musicien.
Novocaine for the Soul
La famille est un thème récurrent dans le travail de Mark Everett. Aujourd’hui, le plus gros de son mobilier provient de la maison que possédaient ses parents en Virginie, des objets qu’il a récupéré après leur mort. Il garde encore la collection de disques de sa sœur, Elisabeth, qui mit fin à ses jours en 1996 – elle était atteinte de schizophrénie. C’est elle, également, qui l’avait amené à son premier concert : George Harrison et Billy Preston. « J’ai hérité de ses affaires quand elle s’en est lassée, raconte E. « Mais j’ai été surtout influencé par ce qu’elle a gardé. Le plus joué était After The Gold Rush.”
Son premier pas en musique va être par le biais de la batterie. Il va se découvrir une passion précoce et acheter son premier instrument 15 dollars lors d’un vide-grenier. Ses parents étaient persuadés qu’il allait cesser d’en jouer au bout d’une semaine, mais il s’entraîna pendant dix ans… (on l’entend s’entraîner alors que son père parle dans l’une des cassettes retrouvées dans le sous-sol de sa maison).
Dans sa vingtaine, E écrit des chansons et enregistre une démo sur un quatre-pistes d’occasion, puis décide de poursuivre ses ambitions en se déplaçant à Los Angeles – un périple de 3000 kilomètres. S’ensuit un période de boulots précaires – qu’il qualifie lui-même de « shity jobs » - pendant laquelle Everett écrit des chansons le matin avant de partir et le soir en rentrant. Son écriture prolifique, sa pratique intense ont permis à la qualité de ses mélodies de s’améliorer, ce qui le conduit bien vite à un contrat d’enregistrement en tant qu’artiste solo pour le label Polydor. Ca donne une paire de disques, A Man Called E (1992) (qui a été soutenu avec une tournée en ouverture de Tori Amos) et Broken Toy Shop (1993), avant que E quitte le label et forme Eels avec le bassiste Tommy Walter et le batteur Butch Norton. Le trio signe un accord avec le label DreamWorks et publie leur premier album, Beautiful Freak (1996).
Le disque suscite un fort intérêt des médias et Novocaine for the Soul, chanson parfaite, est en rotation lourde sur la chaîne de télévision américaine MTV.
Electro-Shock Blues
Nous sommes en mai 1997 et Mark « E » Everett apparaît au public britannique de l’émission télévisée Top Of The Pops en mode typiquement excentrique. A mi-parcours de la performance mimée de Eels pour Novocaine For The Soul, E et le batteur Butch abandonnent toute prétention de jouer de leurs instruments, préférant s’amuser à sautiller autour de la batterie miniature de Butch comme des bambins hyperactifs dans un château gonflable. La musique continue sans interruption. Les gens présents dans le studio et les téléspectateurs de tout le pays se demandent ce qui se passe. Il ont récolté la même année une récompense en Angleterre, sous la forme d’une statuette dorée qui va bien vite servir de pied de cymbale au batteur.
Après seulement quelques mois, le fringuant « E » confessait être ennuyé par Beautiful Freak.
A ce moment, Mark Everett n’avait pas encore trouvé sa vocation. « Nous étions cette sensation et nous attirions l’attention de tout le monde. C’était débordant et fatiguant de s’habituer ». Il ne trouvera vraiment sa voie qu’au moment de Electro Shock Blues Beautiful Freak restant un peu le projet d’un autre homme.
Le fait le plus marquant dans le passé du jeune Everett, avant même les drames de mort qui vont emporter toute sa famille, c’est son manque de relations avec son père, décédé alors qu’il avait 19 ans.
Cependant, le jugement de Everett va s’affirmer en faveur d’une réconciliation, au fil des années – Electro-Shock Blues n’étant que la toute première étape d’un devoir autobiographique et d’un besoin à se confier qui caractérise ensuite la plupart des disques de Everett – à l’exception notoire de Souljacker. « Si ton père avait eu le vocabulaire émotionnel, il t’aurait exprimé combien il aimait ce que tu fais », entend t-on dans le film. Et Everett fait finalement ce constat « Plus j’apprends à le connaître, plus je l’aime. Il semble avoir été un homme bien, il avait ses problèmes bien sûr, mais il a travaillé assez dur à sa manière. Il a fait plus que ce que j’ai fait, en tant que père… » Sa sœur avait laissé un mot avant de se donner la mort. Elle y racontait qu’elle rejoindrait son père – décédé quelques mois auparavant – dans un univers parallèle… « Heureusement que j’avais commencé la musique avant
Electro-Shock Blues comporte de la poésie de sa grand-mère, des dessins par son père et des textes de sa sœur, tous disparus au moment de sa parution.
Le plus gros tabou
 
Dreamworks, voyant arriver ce disque embarrassant, plein d’humour noir – Everett est alors le dernier membre vivant de sa famille - et sans single, va être tiède. Le premier morceau était intitulé Elisabeth on the Bathroom Floor, et le potentiel tube Cancer for the Cure
« Suicide, infarctus… La mort est le plus gros tabou depuis le sexe » commentera Everett. « Si Beautiful freak était notre carte de bienvenue adressée au monde, », dira le chanteur quand à son nouveau disque, « …alors Electro Shock Blues est le coup de téléphone au beau milieu de la nuit auquel personne ne veut répondre ». Pourtant, l’accueil critique va être encore plus enthousiaste qu’avant, peut-être parce que le public des années 1990 est maintenant accoutumés à des disques bien plus sombres que celui-ci. Electro-Shock… profite aussi de l’intervention de musiciens renommés ; Mike Simpson des Dust Brothers, Mickey Petralia, Lisa Germano, Jon Brion ou encore T-Bone Burnett. Enfin, le disque témoigne d’une forme de maturité émotionnelle puisque Everett le comprend comme une façon de créer de nouveaux points de vue, et de faire naître de bonnes résolutions.
« La meilleure chose que j’aie jamais faite c’était de ne pas suivre l’avis que le showbiz m’a donné après Electro-Shock Blues. C’est la seule raison qui me permet d’être encore là. » Malgré cette divergence de point de vue avec le label, Everett va y rester attaché jusqu’en 2003, et produire encore trois disques avec eux.
Dreamworks a sûrement fait beaucoup pour rendre Eels visible sur la scène internationale, d’autant plus que la situation était différente à l’époque et que des labels comme Anti- ou Matador n’avaient pas autant d’influence qu’aujourd’hui. Le conflit se tassera sans doute car le musicien fait manifestement des efforts pour vendre son disque : deux nouveaux clips sont nominés par MTV.
Everett créera par la suite son propre label, E Works. Le music-business n’est cependant pas son univers - il se sent plus proche, par exemple, du monde de la bande dessinée, des comics books. Il a chez lui des travaux originaux de Charles Schulz, Robert Crumb et Daniel Johnson. Si la pochette d’Electro-Shock Blues est par Everett lui-même, plusieurs de ses auteurs de comics favoris participent au livret. Il va travailler notamment à plusieurs reprises avec Adrian Tomine.
 
Il y a quelques années, à la quarantaine, Everett s’est mis aux cigares et au whisky - et sa voix a changé depuis. « J’ai pensé que c’était le moment d’avoir d’amusants passe-temps de vieil homme. A ce moment je ne pouvais pas croire que j’étais si vieux. La quarantaine dans ma famille, c’est souvent vieux. Si les gênes familiaux étaient comme ceux de Keith Richards, je boirais une bouteille de Jack Daniel’s et prendrais de l’héroïne tous les jours, mais c’est tout le contraire. Ca arrive de tout les côtés – maladie mentale, attaques, cancer, tout est là.[…] Peut-être que je vais être celui de ma famille qui va durer… »
 
*E a été arrêté une fois à l’aéroport en Angleterre parce qu’on l’avait suspecté de terrorisme
** paru sur le webzine Stylus

mercredi 8 mai 2013

EELS - Concert à Paris le jeudi 25 avril 2013 : « You Little Punks Think You Own This Town »...



Le dixième album de Mark « E » Everett apparaît, dans sa discographie quasi irréprochable, comme l'un des plus aboutis, autant du point de vue de paroles dont on sent qu'elles comptent plus que jamais (« bombs away/i will be heard ») et parviennent à laisser un sentiment, que de la musique. Un nouveau sommet de carrière est atteint en la matière avec la partie centrale de l'album  : la puissance et la primeur de Peach Blossom, le charme idéal de On The Ropes, le tournant plus dramatique pris par The Turnaround, qui hisse cet album de 50 minutes à un autre niveau, et propose la plus belle fin qu'une chanson de Eels puisse posséder, captant l'image assez vraie de l'homme des bois surgissant au détour d'une colline de Los Angeles (« 6 bucks in my pocket and these shoes on my feet/The first step is out the door and onto the street”) ; et enfin, New Alphabet, la nouvelle épiphanie des chansons type « fresh start» dans le répertoire du Californien. Pour un américain, quoi de mieux qu'une tournée européenne pour faire l'effet d'un soin de jouvence ?
 
Rien sur Wonderful Glorious ne fait office de faire-valoir, de recyclage inutile ; tout est sentimentalement juste, épars sans cesser de coïncider parfaitement avec l'image que l'on a de Eels : le meilleur projet musical américain qui soit à la fois rock expérimental, mélodique et aussi largement autobiographique. Il maîtrise tout cela mieux que jamais. Wonderful Glorious est un disque libéré dans le répertoire d'un homme obsédé par les thèmes, les fils narratifs. Il faut remonter à Shootenanny ! (2003) pour trouver un album de Eels qui fasse aussi visiblement peau neuve, et le résultat est plus convaincant sur Wonderful Glorious. Peach Blossom, The Turnaround, New Alphabet : ces chansons cimenteront le concert au Trianon (18 ème arrondissement). Elles ont le souffle nécessaire pour être touchantes en acoustique à la National Public Radio et fun à Paris, dans une salle dont la côte grimpe sans cesse, avec en février 2013 un concert de Nick Cave largement commenté.

Concert à Paris le jeudi 25 avril 2013 : « You Little
Punks Think You Own This Town »...

Les récents concerts donnent une nouvelle cohésion à toute une partie du répertoire de Eels. Le concert démarre avec Prizefighter, la chanson qui ouvrait l’album Hombre Lobo : 12 Songs About Desire (2009). Un album qu’Everett a depuis qualifié de préquel au sein de la trilogie qui continuait avec End Times (2010) et se concluait avec Tomorrow Morning (2010), peut-être son album le moins réussi à ce jour. Ces deux derniers albums conceptuels – l’un sur la fin d’une relation amoureuse, l’autre sur les possibilités de refleurissement que permettait une disponibilité affective nouvelle - seront absents ce soir. Everett va à l'os, à la quintessence de son groupe. Hombre Lobo est une étape importante de sa discographie, celle où, après tant d'années passées à remuer son passé familial, Everett exprime enfin exclusivement sa dévotion amoureuse en termes sentimentaux et charnels et s'invente, avec un détachement nouveau, des filiations avec l'histoire de rock. Dans une relation de tandem typique de cet album, il va enchaîner le blues tempétueux de Tremendous Dynamite et une de ses toutes meilleures litanies en quatre accords, That Look You Give That Guy.
 
L'ambiance est enjouée ce soir, heureuse, ce qui n’empêche Mark Everett de chanter sa propre vie, mais en mode plus baroudeur que jamais, aviateur à la voix voilée, larguant les bombes de l’humour et de la tendresse sur son répertoire et sur son propre groupe. Trois guitares et la batterie placée à l’avant scène garantissent que le concert soit rock n’roll. Les musiciens sont à égalité. C’est le message principal de la soirée : Everett aime ses gars. On fête l’anniversaire de l’un d’eux, offre une cérémonie « à la française » à un autre parce qu’on n’a pas joué ensemble depuis dix ans, avec accordéon donc, et les embrassades se multiplient. Wonderful, Glorious est un album inhabituellement collaboratif pour Everett, avec certaines chansons composées à quatre mains. Il commente pour le site Popmatters : « J'ai toujours été ouvert à tous ceux qui travaillaient avec moi quand j'enregistrais. Mais si ça me paraissait de mauvaises idées, j'étais plus enclin à dire 'Non, on ne va même pas essayer.' Mais cette fois, même si ça ressemblait à de mauvaises idées, je disais, 'ok, on essaie. Et souvent, je devais reconnaître mon erreur. Ce qui ressemblait à des idées terribles était en réalité de super idées. »

« Le premier jour d'enregistrement a été difficile, car rien ne cliquait jusqu'à la moitié de ce jour. Et soudain tout d'un coup, ça a commencé à fonctionner, et ça n'a pas cessé pendant un mois. Il y a une part de chance. De bon timing. Nous nous sommes éloignés pendant un moment, puis sommes revenus brancher nos instruments et nous sentions que nous étions à notre place pour donner le meilleur de nous-mêmes», raconte Everett, qui a eu 50 ans en avril 2013. Et le disque prend un nouvel essor sur scène. Les meilleurs moments de Souljacker (2001), Hombre Lobo et Wonderful Glorious s’enchainent à un volume indécent, comme le set le plus évident du monde. D’où l’avantage d’avoir si peu changé de méthodes de composition en vingt ans de musique. « C'est comme de faire du vélo ou de faire l'amour. Une fois qu'on sait, on n'oublie plus. Et comme le vélo et l'amour, il faut trouver des variantes pour maintenir l'intérêt de la chose au fil du temps qui passe. Surtout en ce qui concerne le vélo», s'amuse Everett, La fraîcheur et l'accord parfait entre musique et textes sur Wondeful Glorious s'explique aussi : « Pendant un mois, je n'ai pas cessé. Travailler sur la musique et les paroles simultanément, c'est fatiguant mais c'est une façon excitante de le faire car les paroles ont cette spontanéité en regard de la musique qui vient juste d'être écrite alors que vous êtes assis là, avec votre stylo et votre feuille.

Si en studio, on a pu sentir une certaine répétition dans l’œuvre de Eels, on est obligé de constater qu’aucune des chansons jouées ce soir n’était présente, par exemple, sur le premier album live officiel de Eels, Oh What A Beautiful Morning, paru en 2000. Ce document signait la fin d’une époque qui a pourtant trouvé une suite inattendue et expansive à travers le double album Blinking Lights and Others Revelations (2005), tourné vers le passé à plusieurs égards. Un passé qui définit largement l’œuvre de Mr E - il a perdu sa sœur, son père et sa mère en l’espace de quelques années. Souljacker (2001), enregistré avec John Parish (PJ Harvey) dans un esprit de confrontation (il était sous titré « You little punks think you own this town ») dressait le portrait de personnages fictifs et franchissait de nouvelles frontières en termes d'autarcie. Ce soir, Fresh Feeling (l'archétype des chansons « fresh start ») rayonne toujours de délicatesse, contrebalançant l'opacité moite de Dog Faced Boy et de Souljacker Part I. Dog Faced Boy, entre Kinda Fuzzy et une reprise de Fleetwood Mac, Oh Well, provoque un effet puissant et dont le souvenir, à la fin du concert, est à ajouter dans le cahier d'une improbable histoire musicale personnelle : « 25 janvier : trois ans après avoir écrit quelques pages concernant Eels dans mon fanzine, trois mois après avoir jeté une oreille distraite au nouvel album pour la première fois, et quinze jours après que Mr E ait fêté (comme il se doit on l'espère) son demi-siècle, 'i'm falling in love again' »

mercredi 1 mai 2013

THE HELIOCENTRICS - 13 Degrees of Reality (2013)




 
OO
hypnotique/original
expérimental/psychédélisme
 
13 Degrees of Reality est un album avec lequel on se sent simultanément guidé et lâché dans l'inconnu. C'est un album d'humeur et de texture, mais sans thème ni mélodie. Il est mu par une force irrépréssible, comme la machine qui propulsait dans des zones incontrôlées la musique de Hawkwind, progressant avec la tension implacable du rock progressif de Can tout en donnant encore une impression de nonchalance et de spontanéité.
 
Posté sur internet par le collectif anglais un mois avant la sortie de l'album, Wrecking Ball suscitait déjà des interrogations, par sa durée (plus de sept minutes), son introduction sinusoïdale, ses guitares électriques transformées, ses percussions ethniques, sa patience et son évidence, comme s'il s'agissait d'un morceau exhumé des années 1970, une époque dans laquelle on croyait jusque là que tout ce genre de musique avait déjà été créé, et que les technologies numériques avaient détourné pour toujours même les plus véritables musiciens de l'amour de la texture analogique. Le nom de l'album laissait par ailleurs planer une supposition trop évidente : les Heliocentrics allaient nous proposer l'expérience psychédélique type, la déformation des perceptions et la multiplication coutumière des dimensions. Quand on n'a pas déjà écouté Out There (2007), leur pallette étonne pourtant. Autant que sur le Cosmogramma de Flying Lotus. La construction à 21 entrées de 13 Degrees of Reality ajoute à la filiation avec cet album original de 2010.
 
Wrecking Ball est à la place d'honneur sur l'album, celle du moment d'apaisement et de réel trip que l'on attend à chaque nouvelle écoute, tout en découvrant avec Ethnicity, Mysterious Ways et Collateral Damage un groupe en totale autharcie, voués à déconstruire les conceptions de vraie musique avec l'attitude la plus fair-play qui soit. Malcolm Catto à la batterie et au piano, Jake Ferguson à la basse et à la guitare Thaï, et leurs amis le guitariste Ade Owusu, le percussionniste et flûtiste Jack Yglesias, le claviériste Ollie Parfit et le bidouilleur Tom Hodges sont totalement voués à un monde curieux où sur des sections rythmiques insulaires et plus au moins léthargiques se succèdent nappes électriques, marimbas, sonorités de moog ou cordes de véritables violons à l'orientale. Sans pointer vers une musique du monde qui citerait ses sources, ils conservent tout au long de l'album l'esprit absorbé qui donne à 13 Degrees of Reality son évidence, son atemporalité. Ils restent toujours très lisibles grâce à un son qui étouffe le chaos du free-jazz pour favoriser l'émergence d'une pulsation hip-hop.
 
Comme d'autres groupes psychédéliques, The Heliocentrics jouent avec les sensations d'aliénation et de paranoïa – leur musique complètement ouverte ne suscite pas ces sentiments, mais peut les justifier selon la sensibilité et l'état psychique de l'auditeur. Cela à cause des interludes parlés qui donnent la voie d'une narration elliptique, de la construction assymétrique et de la variété de l'album. Mais davantage que de supposées drogues, c'est leur affiliation avec la grande scène jazz qui est consommée : ils ont déjà célébré la musique aux côtés des légendes du jazz Ethiopien ou Nigerian comme Mulatu Astatke ou Orlando Julius.
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