“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (78) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (52) communicatif (48) lyrique (48) sombre (48) élégant (48) apaisé (46) audacieux (46) onirique (46) pénétrant (46) sensible (45) attachant (43) hypnotique (43) vintage (42) lucide (41) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) orchestral (30) Expérimental (29) frais (29) intimiste (29) spontané (29) efficace (28) rugueux (27) fait main (26) contemplatif (25) varié (25) extravagant (23) funky (23) nocturne (23) puissant (21) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

jeudi 28 novembre 2013

SPEEDY ORTIZ - Major Arcana (2013)

 
O
rugueux, ambigu
Garage rock, grunge

Son modèle le plus évident, Stephen Malkmus, a touché le sublime en groupe, avec Pavement, pendant la décennie brutale des 90's. Puis quand ç'a été fini, il a formé un autre groupe, appelant ce qui ressemble à de vieux amis à jouer les chefs scouts de l'indie rock. Jusqu'à un Mirror Traffic (2011) faisant rimer déconne avec élégance. Un groupe qui devrait le faire parvenir à ses 50 ans, en 2016, sans que le canoë ne soit percé. Quand on voit Sadie Dupuis jouer les démos de chansons qui s'appellent Shine Theory ou Um Are (“I'm gonna get old and weird”) sur You Tube, on imagine qu'il est encore encore loin le temps où elle affirmera son talent en montant seule sur scène. C'est pourtant dans ces versions introverties d'elle-même que germe la singularité de ses groupes à venir : Quilty puis Speedy Ortiz. Sa voix s'enroule autour de la guitare, unique, toujours en recherche d'un mot différent, jamais entendu ailleurs.

Pourquoi as-tu décidé de passer de la carrière solo au travail en groupe ? Comment s'est faite la transition ?

Sadie Dupuis : Je suis très anxieuse quand je joue en solo, ainsi j'ai demandé à quelques amis – Mat, Mike et Darl – de m'aider à jouer les chansons de mon projet solo tandis que Quilty, le groupe qui occupait tout mon temps jusque-là, s'est mis en pause. Nous nous sommes sentis bien ensemble, avons commencé à travailler les chansons, et maintenant tous son investis autant que moi. Ca n'a pas été une 'transition', car j'étais déjà habituée aux groupes. Je suis vraiment nulle quand je suis seule, c'est pourquoi je refuse quasiment toujours de jouer de cette façon, et je n'ai jamais joué solo sous le nom de Speedy Ortiz, à part sur les premières démos.

Lorsqu'un chanteur capable d'écrire des paroles percutantes et sincères se met à les interpréter dans un style aride, sans fioritures, une vague d'engouement souterrain peut avoir envie de s'aliéner et d'en faire un porte-parole. Encore à l'heure où on fête les 20 ans du MTV Unplugged (Nirvana, concert clef de 1993). Cheveux noirs, nez aquilin, yeux étranges et clairs, piercing dans la narine et sourire timide facile à interpréter de travers, Dupuis est de ces fragiles qui, quoi qu'ils fassent, donnent l'impression de se moquer superbement des conformités. Et séduisent contre le gré. C'est presque malheureux qu'elle ait trouvé Darl Ferm à la basse, Matt Robidoux à la guitare et Mike Falcone à la batterie – de faux glandeurs dans le plus pur style grunge, à l'air post-adolescent inoffensif mais en réalité assez destructeurs et lourdingues pour surprendre lors des concerts. Sous la coupe de Dupuis, les différences entre ces concerts et l'album accrocheur qui les affirmera on parfaitement été comprises - la production et les mélodies.

Votre son est neuf, mais aussi familier, évoquant les années 90. Comment avez vous trouvé l'équilibre entre les deux, gardé votre originalité ?

S.D : Je ne pense pas à une décennie particulière quand j'écris les chansons, c'est seulement des mélodies et les arrangements qui me viennent en tête. Je pense que la production que nous favorisons – la voix sèche, l'alternance de guitares calmes et puissantes – peut ressembler à un plongeon dans le passé, par rapport à ce que les gens ont l'habitude d'entendre aujourd'hui, avec toute cette réverb, et où la guitare et les voix ne se distinguent plus. Très peu pour moi. Il fallait un son qui me corresponde.”

Les paroles viennent de l'association de mots en désordre qui sonnent bien. Une confusion complaisante qui se reflète dans ce qu'elles racontent : ces relations d'université qui traînent comme sur un accord tacite, ces ex qui continuent de vous jeter des regards durs, à se raccrocher à des sentiments fugueurs, qui d'une phrase à l'autre suscite la détestation comme la complicité. Cette façon de prolonger l'âge des premières frustrations est la meilleure façon de ne pas le remplacer par une vie d'adulte moins ambigüe. “Kids keep trading spectre stories just to keep each other horny” Sadie Dupuis pousse sa voix dans ses meilleurs retranchements, avec l'aide de la puissance nonchalante de son groupe. Elle sait paraître simultanément fragile et condescendante, reproduisant l'enfermement de l'adolescente abandonnée par la seule personne de l'école qui la comprenait, comme dans No Below : “Freezing alone with my thoughts”. Cela fait froid dans le dos d'imaginer que dans ces chansons, il y a un remerciement derrière chaque reproche.

Extraits d'interview traduites depuis http://thefiddleback.com/issue-items/an-interview-with-speedy-ortiz#sthash.lFmoVPb3.dpuf

lundi 25 novembre 2013

LANTERNS ON THE LAKE - Until The Colours Run (2013)


 

 
 
contemplatif, doux-amer
Indie-rock, orchestral, pop
OO
 
“Quand on a commencé, je vivais comme un animal”, chante Hazel Wilde dans le deuxième album de ce groupe apparu en 2011. C’est dire leur pouvoir évocateur, leur exigence dans leur façon de connecter les ressentis de la vie réelle et l’art de concevoir des chansons.
« Pendant que nous enregistrions le disque, plusieurs de nos amis ont perdu leur emploi » commente Wilde pour expliquer l’adversité qui s’exprime dans les plages de rock orchestral voluptueuses de Until the Colors Run. Vu la situation financière et morale des membres du groupe au moment de l’enregistrement de ce disque, leur façon de combattre la morosité ambiante est au moins sincère, voire triomphante.
C’est comme si en signant avec le l’excellent label Bella Union, ils avaient fait le pacte de s’investir sans possibilité de retour à leurs carrières respectives, et en décidant d’enregistrer mieux : de faire vivre pour la postérité cette rencontre entre le piano, ou le violon, et la batterie, sur fond de guitare électrique, visiblement non plus jouée avec les doigts mais à l’archet, comme chez Sigur Ros. Alternant avec les moments de pure tendresse tells Green and Gold, il y a une urgence, montrant un groupe qui a trop à exprimer pour vouloir encore passer aperçu. Cette envie d’atteindre leur cible suscite une émotion vive et donne envie de prêter l’oreille, de plus en plus, au contenu des chansons écrites par Wilde. Ils semblent élargir leurs thèmes à la vie toute entière, tirant d’un monde où l’inspiration est en récession des explosions, des brûlures et surtout de la beauté.
Le groupe résiste, cherchant à englober le monde concret dans des hymnes aussi bruts qu’irréels, aussi lumineux que mélancoliques, euphoriques que statiques. Comme s’il ne fallait rien abandonner, Lanterns on the Lake parvient à recréer l’optimisme. La voix de Wilde ne laisse personne sombrer dans la mélancolie avant d’avoir éprouvé un plaisir intense.  On pense à Marissa Nadler.  
Comment s’est passé l’enregistrement ?
Nous nous sommes retrouvé dans un vieux hall d’école à Durham et nous nous sommes installés dans une petite auberge à côté, nous y sommes restés pour un mois, et nous avons enregistré les chansons tous ensemble, aussi « live » que possible. Nous voulions que ce disque soit plus naturel que le précédent (Gracious Tide, Take Me Home). Ce dernier album avait été enregistré chez nous, et nous l’avons conçu de façon assez fragmentée, en enregistrant nos quatre contributions séparément – seulement parce que, logistiquement, c’était impossible de nous aménager un espace pour le groupe au complet chez nous – et nous tentions aussi d’adapter le rythme de l’enregistrement à notre travail en dehors du groupe, faisant ce que nous pouvions quand nous le pouvions. Changer de méthode s’est avéré très bénéfique à la création, nous quatre jouant ensemble et enregistrant de cette manière. Nous avons ajouté quelques overdubs une fois rentrés, et Paul l’a mixé et l’a produit dans son appartement.
Interview traduite de http://www.leedsmusicscene.net/article/17964/

mardi 12 novembre 2013

JOE LOCKE - Lay Down my Heart (2013)

 
 
O
frais, ludique, lyrique
jazz

Joe Locke reprend des standards, dans un album parfait pour écouter autour des fêtes de fin d’année. Et pourtant, derrière les mélodies apaisantes, il y a la volonté créer de nouvelles émotions, avec cet instrument trop peu répandu comme fenêtre de ses envies d’introspection et de légèreté.  

Joe, tu ne fais pas seulement de belles notes et de belles phrases mélodiques, mais il y a aussi beaucoup d’élégance dans ta performance. C’est un concert avec beaucoup de personnalité, non seulement dans ton jeu, mais dans ton langage corporel et la façon dont tu interagis avec le public.

 La « performance », ce n’est pas une intention de ma part. L’aspect physique de ma façon de jouer vient qu’il faut essayer de faire ressortir les meilleures notes possibles du vibraphone. Je joue avec quatre maillets à la fois. Cela demande beaucoup de force, c’est très physique. Afin de jouer les phrases je joue avec toute l’énergie dont j’ai besoin à l’instant où je dois la fournir. Si cette façon naturelle d’obtenir les notes apparait comme une chose préméditée, et bien tant mieux.

Quant à ma personnalité, je suis une créature très sociable. J’ai l’habitude d’aller vers les autres, même s’il y a une part de moi qui exprime de profonds doutes. C’est sans doute pourquoi j’ai besoin d’être heureux en public. J’ai besoin d’éprouver cette joie car je passe une partie de mon temps à m’égarer dans des réflexions peu sûres, dans des endroits sombres. Le terme de performance, finalement, me paraît péjoratif. Il dissimule ce que vous exprimez vraiment lorsque vous jouez.

Pourquoi graviter dans l’univers du jazz ? Aurais-tu pu jouer du classique ? 

J’ai toujours créé mes propres trucs. J’ai commencé à écrire mes propres chansons très tôt, pêchant des choses que j’entendais sur les disques et à la radio, m’appropriant des mélodies. J’ai été attiré par l’improvisation presque depuis le début de ma carrière.

Qu’est-ce que tu écoutais à ce moment-là ?

Quand j’étais enfant j’écoutais du rock n’roll. De 12 à 16 ans j’ai joué de la batterie dans un groupe de rock n’ roll avec des musiciens plus âgés, et j’écrivais de la musique. Puis, comme la plupart des gens de mon âge, je me suis mis au jazz en écoutant de la musique qui fusionnait les genres, Weather Report et Chick Corea, Return to Forever, Herbie Hancock, Headhunters, puis en replongeant dans du plus ancien pour trouver ce saxophoniste, Wayne Shorter, et m’apercevoir qu’il jouait avec Art Blakey et qu’il avait des disques sur le label Blue Note. J’ai continué de chercher, j’ai abouti dans le monde du jazz acoustique.  


{archive} LOU REED - Magic and Loss (1992)




OO
poignant
Rock, songwriter

Cet album contient certaines des chansons les plus décontractées de Lou Reed, et pourtant intenses – même sans tenir compte du phrasé extraordinaire du chanteur. A voir la façon dont le légendaire Little Jimmy Scott, chanteur de early rythm and blues devenu prince des ballades jazz, double Reed sur la chanson Power and Glory, on se dit qu'il y a quelque chose de spécial, presque obséquieux, à l’œuvre. Little Jimmy Scott, né en 1925, a survécu à Lou Reed, même s'il ne chante plus.
Les sous-titres des chansons de Magic and Loss – 'la thèse, 'la situation', puis le développement jusqu'au 'résumé' constitué par la chanson-titre, la plus étonnante, à la fin – montrent avec un certain académisme qu'il s'agit d'un concept album. Au-delà de sa jaquette morbide qui évoque aussi bien la route descendue que la tombe et le linceul de Lou Reed.
Le principal pouvoir d’attraction de cet album, c'est le tandem constitué par Magician et Sword of Damocles, deux chansons qui depuis la mort de Lou Reed semblent capables d'en jouer l'épitaphe éternellement. Un diabète doublé d'une allergie à l'insuline, c'est une épée de Damoclès à la hauteur de celle de la chanson : «They're trying a new treatment to get you out of bed/But radiation kills both bad and good. » Le cancer. « Inside i'm alive please take me away/So many things to do – it's too early/For my ife to be ending/For this body to simply rot away. » C'est poignant d'entendre Lou Reed poétiser la pourriture des chairs au moment précis où il est en train d'en faire l'expérience. Et si ses proches ont opté pour les cendres, la divinement léthargique Goodby Mass et Cremation développent plus loin, avec la même teneur poétique, les chemins parallèles de la mort, comme s'il s'agissait simplement d'étudier la carte du quartier de Southampton et de choisir une ruelle plutôt qu'une autre. On assiste à une certaine beauté, une envie de songe et de liberté positive, qui atténue cette sensation que pendant leur maladie, et jusqu'à leurs leurs obsèques, tout est décidé à la place des mourants. Dans un rêve éveillé poignant, ils semblent toujours présents, capables de demeurer maîtres de leur destin, ils valent qu'on continue de s'adresser à eux en les tutoyant.
Dreaming referme la parenthèse des dernières années d'une vie et d'une amitié complice, parle de de la mort encore fraîche, et clôture un cycle de chansons parmi les plus émotionnelles que Reed ait jamais accomplies. No Chance (Regret) ouvre un autre voie, davantage comme les pensées que l'on pourrait avoir avec le recul, quand le temps s'est écoulé.
Reed est peut être encore trop révérencieux, il n'a plus besoin d'une chanson telle que Dirty Boulevard pour évoquer subtilement New York. « Ce mélange de morphine et de dexedrine/qu'on utilise dans la rue/ça tue la douleur et te maintient éveillé ». Les choses se sont déportées, doucement, depuis la Halloween Parade sur New York. La drogue est désormais un moyen de lutter contre la douleur provoquée par la maladie, une source d'apaisement, une façon de prolonger l'existence, tandis que s'aiguise la tristesse et l'amertume de votre entourage. Cette prolongation, comme l'album lui même, n'est pas vaine. Reed a longtemps été le plus grand pour ce qui est de l'amertume. Le voir l'utiliser d'une façon aussi subtile, dans le filtre d'un chagrin réel, est fascinant.
Si on le compare à New York, on peut aussi rapprocher cet album du portrait hommage à Andy Warhol, intense, étonnant, irrévérencieux, brossé par Reed et son ami John Cale sur Songs For Drella (1990). Magic and Loss serait en quelque sorte le dernier maillon d'une nouvelle trilogie.
Magic and Loss reste l'album de ceux qui voudront continuer de dire au revoir à Lou Reed en douceur, pas celui de ceux qui préféreront en retrouver les excès. La grâce minimaliste des guitares de Mike Rathke, la façon de raconter, sans fioritures, à à l'opposé des tendances de Reed au sabotage, tout aussi sublimes. Ici, il faut se plonger dans la longue histoire des chimiothérapies, des traitements d’hôpital, de l'érosion physique non pas causées par son propre comportement cynique mais par la maladie des autres. Savoir se contenter des détails simples, de l'honnêteté de sa confusion, et presque de ses remords. Harry's Circumcision est encore le temps d'une histoire, dans laquelle Reed évoque le souvenir d'un ami qu'il avait dans les années 60, perdu en route en proie à la schizophrénie et à des pulsions régressives. Pire que la mort, c'est peut-être la peur de perdre ses moyens, qui fera qu'après s'être intéressé aussi intensément au monde passé, Reed se consacrera, jusqu'à sa mort, à de nouveaux projets. Mais quelque chose nous y fait toujours revenir, d'une manière ou d'une autre, à ce passé. Car pire que la peur de régresser, c'était celle de ne pas voir les choses qu'il aimait être réhabilitées qui a poussé Lou Reed à en valoriser les traces (on se souvient de sa tournée pour l'album Berlin).


lundi 11 novembre 2013

CASS MCCOMBS - Big Wheel and Others (2013)

 


 
O
sensible, audacieux
folk-rock

LOS CAMPESINOS - No Blues (2013)

 
 
OO
attachant, ludique, intense
indie rock


La musique, c’est beaucoup d’émotions et peu de mots. Ecrire dessus est comme danser sur son architecture. Mais Heureusement, Gareth lâche toujours au cours d’un album suffisamment de phrases pour construire un pendant solide à une chronique verbeuse.
Gareth, le chanteur et parolier de Los Campesinos a fait part de son « admiration » pour une chanson comme Sex on Fire, de King of Leon. « C'est super de pouvoir écrire des paroles aussi simplistes, qui peuvent être chantées après une seule écoute. Même si je n'ai aucune idée de ce que ça raconte. » La chanson des Kings of Leon, démonstration d'urgence émotionnelle et sexuelle pour stades, n'a pas d'intérêt. Celles de Los Campesinos, réputées pour leur richesse mélodique et verbale, y arrivent bien mieux. Le groupe de gallois n'a pas le genre de crise d'identité qui semble frapper la majorité des groupes Britanniques après deux albums. Ils ont tenu la ligne, guidés par un précepte : toujours rechercher la rédemption amoureuse et y aller avec le cœur, même s'il passent encore pour des étudiants qui ont décidé de faire carrière dans la musique. Gareth sait que le rock, c'est raconter des histoires, en filigrane, non sur une chanson, mais dans le cours du temps. 
 
La chanson est un rite de recommencement éternel, encapsuler le plus possible d’énergie vitale, faire souffler le chaud et le froid, se fondre dans le quotidien, montrer habilement combien il est absurde, voire futile, de le chanter, tout en étant forcé de reconnaître que c'est ce qu'on fait. Gareth y parvient à merveille. Il sait faire venir au souvenir les choses entreprises et jamais terminées. L’album est un rite architecturé, une construction qui nous permet de reprendre les choses abandonnées là où les avait laissées. Dans le cas des Campesinos, à peine cinq ans se sont écoulés entre leurs premières chansons, sur l'album 'jeune' Hold on Youngster' et celui ci. On a la sensation que les 'choses' ne sont jamais laissées de côté : entre Romance is Boring (2010) et celui-ci, c'est à peine si l'écume d'une vague a pu se retirer de la plage. Gareth n'a encore que 27 ans, et il décrit dans Let it Spill sa vie comme une boule de neige qui se transformera en avalanche.
On pourrait penser qu'une bonne chanson ne nous permet jamais de reprendre notre état d'esprit d'avant. Mais Gareth chante «toi et moi nous sommes de la tautologie », c'est à dire le 'caractère redondant d'une proposition dont la conclusion énonce une vérité déjà contenue dans le point de départ'.
Les chances d'évolution existent pourtant. Los Campesinos, c'est avant tout continuer à dispenser l'énergie et l'urgence, améliorer la relation entre la musique puissante, riche et astucieuse et les mots qui tiennent l'ensemble. Hello Sadness (2011), manquait un peu de cette énergie qui donne à leurs albums, aussi produits soient t-ils, une fraîcheur et une respiration qui nous encouragent à y revenir et à y déceler les jeux d'esprit, fougueux comme la vie, placés partout par Gareth. Il a ses règles : qu'il y ait toujours une « fille » pour réévaluer sa position, l'état de son désir, sa place au sein d'une génération dans laquelle c'est difficile d'être un artiste sans ne faire que chroniquer son impression de décalage. « Chérie j'ai envie d'apprendre/on m'a regardé comme une grappe de raisin pourrie quand vous autres buviez du sauternes. »
Boire, manger, se retrouver avec ses amis, les plaisirs du quotidien semblent toujours décrits dans les chansons de Los Campesinos pour faire ressortir une mélancolie, une envie de changement, ce que Gareth décrit en 2013 comme une lueur d'espoir permanente dans toutes les chansons du groupe, même si quand on les 'étudie' – c'est à cette fin que No Blues a été pensé, soigneusement – elles paraissent désespérées. Gareth et le groupe s’amusent avec la mélancolie frivole, donc subtile. Autre règle : à chaque chaque fois que la fille de la chanson fait un geste significatif, le chanteur en fait deux. C'est pourquoi l'album est aussi alerte.
Légèrement plus intense et, n'ayons pas peur des mots, plus épique que es autres – ce caractère étant donné par un choeur de cheerleaders, Avocado Baby (facilement l'une des meilleures chansons du groupe jusque ici) relance l'album, mais il s'en fallait de peu pour que toutes les chansons aient chacune à leur tour le rôle de Wake Up sur le premier album d'Arcade Fire ; celui de culminer, avec une sens de la grandeur et la finalité d'une déclaration d'intention. Celui de provoquer cette poussée émotionnelle particulière qui les démarque au sein d'un album.
 
 
What Death Leaves Behind le fait avec ses images de crémation et de barbecue, rejoignant l'adage scout 'il n'y a pas de fumée sans feu' ; Cemetery Gaits le fait en se proposant comme le parfait embrasement de concert ; Glue Me, plus calme, en faisant mijoter l'art du jeu de mots à un point encore jamais atteint par Gareth jusqu'ici. Elle rappelle que la raison d'être de No Blues c'est le langage et l'humour. Le final Selling Rope (Swan Dive to the Estuary) montre aussi qu'avec un peu moins de mots, mais des mots faits pour emporter chez soi, Los Campesinos prennent pour nous le sens qu'ils eut successivement pour Aleksandra, Ellen, Gareth, Harriet, Neil, Ollie et Tom dans leurs vies.

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