“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

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Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

mardi 30 décembre 2014

Album de l'année : CLAP YOUR HANDS SAY YEAH


A ce point de leur carrière, Radiohead enregistrait Kid A pour rester en avance sur sont temps.

Avant de partir en tournée, Alec Ounsworth a trouvé le moyen de préparer un 4ème album aliéné, composé en duo et joué (parfois) en groupe. Quand le précédent, Hysterical a fait fuir 60 % du groupe, plus besoin de se soucier de dérouter qui que ce soit. Etre doué et avoir une voix si reconnaissable ne suffit pas, de toute façon, quand internet ne vous porte plus autant qu’avant.

C’est un virage synthétique : le batteur, Sean Greenhalgh, est chargé de programmer les machines. Mais Ounsworth joue de l’accordéon et de la guitare acoustique. Au final, l’album qui devait être un geste bizarre se trouve porter en lui tous les hauts et les bas propres à la musique indie rock, tiraillée depuis des années au point de ne signifier plus rien, au point que beaucoup désormais se dirigent vers des musiques plus ‘dures’, désincarnées, dirigées par les machines plus que par les hommes. Ici, ce sont de vraies chansons, chantées dans une attitude de fuite en avant par celui qui a entendu dire que de toutes façons, l’indie c’était toujours que couplets refrains identiques. Il y a un sens de l’honneur à défendre une évolution personelle sans basculer dans la caricature.

La sincérité des chansons et l’omniprésence vocale de Ounsworth finissent par tout mettre en exergue et donner une jolie fragilité, que la version alternative d’Impossible Request, en duo, parachève très bien.

Les boucles d’electronica suggèrent un vortex retenant les chansons ensemble, leur donnant un aspect étranger qui rend les mystères personnels de leur créateur plus intéressants à décoder.

Groupe de l'année 2014 : REAL ESTATE


Voilà un disque auquel on revient parce qu’il est... agréable. C’est toujours le dilemme avec le rock qui ne boit ni ne se drogue. Mais leur désillusion n’en est que plus vraie. L’imaginaire du groupe prend sa source dans l’étalement des grandes villes, sans glamour. Leur patronyme même, « immobilier » littéralement, renforce cette idée qu’il s’agit de la musique des banlieues pavillonnaires, le genre de futur à priori peu excitant qui peut devenir poésie. Real Estate sait ce qui se cache derrière les façades de maisons-témoin de banlieue. Ce sont les histoires laissées de côté par ceux qui quittent leur foyer le matin et ne le retrouvent que le soir. Ils n’ont pas le profil d’un groupe qui réagit sur le vif, mais s’imprègne et déteint sur l’auditeur. Les chansons ont toujours la capacité de nous plonger dans la rêverie par leur rythme lancinant et leur finesse mélodique. Past Lives, The Bend ou Navigator sont tétanisantes
.

Artiste de l'année 2014 : HISS GOLDEN MESSENGER

Acheter un disque tel que Lateness of Dancers c’est comme planter un arbre fruitier. Vous le laissez grandir, vous ne vous lassez plus de ce bout de jardin sur lequel il étend son ombre... Quand il donnera ses fruits, il aura remplacé les amis absents, les anciens qui ne sont plus, ceux qui sont partis trop tôt... Les fruits vous donneront envie de planter d’autres arbres, un peu différents... Les années auront passé. Ou vous irez chercher ailleurs un arbre plus vénérable dont celui-ci a pu descendre. Toutes choses sont liées et revêtent un sens, si on prend le temps. 

On revient à Lateness of Dancers car la voix de Michael Taylor a un goût bien particulier. Mais comment décrire le goût d’un fruit nouveau, s’il n’est ni acidulé, ni vraiment sucré, mais sûrement pas fade ? C’est ce qui vaudra sans doute à Taylor, un chercheur existentiel, de passer pour ‘trop discret’.

Dans l’année 2014, Taylor et son ami Scott Hirsh, basés au sud-est des Etats-Unis, ont sorti deux albums sous le patronyme de Hiss Golden Messenger, mais Taylor a aussi produit le disque d’une légende du bluegrass, Alice Gerrard. C’est un passeur d’une culture musicale plus large, plus humaine et plus nuancée que beaucoup d’autres : country, country soul, rythm and blues, swamp pop, bluegrass, country funk, folk. Des affiliations qu’il vit en les travaillant en lui même, leur donnant la modernité de son propre quotidien plutôt que d’en répéter les clichés. Il a fini par admettre qu’il valait mieux faire cohabiter la musique et la vie, donc accorder l’une avec l’autre. «La façon dont j’ai incorporé la musique à ma vie, c’est de la tisser dans la fabrique de toutes les obligations que j’ai. Que ce soit les enfants, ou le jardinage. Je n’ai pas le choix, donc c’était soit ça, soit la musique et le reste de ma vie engagés dans un combat.»

Le premier album à être sorti cette année, Bad Debt, était déjà prêt, sous une forme un peu différente, dès 2010. Les émeutes sociales à Londres sont restées tristement célèbres pour avoir causé des dommages tels que l’incendie des entrepôts de Sony. Tous les exemplaires de l’album, publiés par un petit label, Blackmaps, seront brûlés. Dad Debt le laisse... avec une dette. Le label ne peut plus assurer sa diffusion. Vers qui se tourner ? Taylor doit retrouver la foi. « C’est un disque qui parle de Dieu. S’il y en a un, et s’il y a une place pour moi dans ce monde. Je ne vais pas à l’église. Et je ne suis pas sauvé. Bad Debt a été ma révélation. Il y en a beaucoup pour qui je ne ferai jamais un meilleur disque que celui-ci. » Certains le comparent à Nebraska de Springsteen, voire à Pink Moon de Nick Drake. Lui dira que c’est son For Emma, Forever Ago, car les chansons ont été captées dans un dénuement spirituel semblable à l’album à succès de Justin Vernon. (Qui deviendra un admirateur de Hiss Golden Messenger à son tour.) 

Dégoûté, M.C . Taylor décide de passer à autre chose... mais il a alors le sentiment que cet album contient les premiers versets d’un nouveau chapitre de sa carrière. Il commence alors à enregistrer Poor Moon (2011), un disque sur lequel il rhabille les chansons dépouillées de Bad Debt, accompagné d’une douzaine de musiciens. Le résultat est tourné vers l’avenir, même si les instruments sont traditionnels : fiddle, mandoline, banjo, saxophone, orgue à pompe, clavinet (un piano électrique fabriqué entre 1964 et 1977), Célesta (un piano-percussion inventé en... 1886 !), violons... Dans la pochette, M.C. Taylor est en photo avec son fils, alors âgé d’environ deux ans. Pieds nus et chapeau de paille, il ressemble plus à un père, ou à un jardinier, qu’à un musicien. 

Malgré cela, on a entre les mains un album racé parfaitement construit. Sa voix, captée en profondeur désormais, est grave, certaines intonations descendant même en dessous de ce qu’on a entendu chez Bill Callahan. Il laboure là où Bad Debt avait posé les jalons, et cette fois, il triomphe. Le balancement en ½, parfois accompagné de mains frappées, évoque à la fois country rock et gospel. L’ambiance est à l’ouverture comme au recueillement. L’album sort chez Paradise of Bachelors, un label prometteur que Taylor partage triomphalement avec les talentueux Chris Forsyth, Elephant Micah ou Steve Gunn. C’est une édition vinyle de 500 exemplaires. Puis il est repris plus largement en CD chez Tompkins Square, connu pour des disques de gospel étonnants ou les exhortations du fiddle fou de Frank Fairfield. En comparaison, Poor Moon paraît ratisser beaucoup plus large, et met l’accent sur la personnalité du chanteur déjà expérimenté et le contenu très personnel des chansons. 

Poor Moon est déjà le troisième album de Hiss Golden Messenger, et Taylor chante depuis plus de 10 ans, car d’autres projets l’ont mené là. C’est un album qui brûle lentement, mais innove aussi. Lambchop comme Megafaun viennent à l’esprit. Dans son aspect chaleureux et méticuleux, on pourrait le comparer à ceux enregistrés à Laurel Canyon comme Fanfare, de Jonathan Wilson (2013) par exemple. Le sommet est atteint avec Super Blue (Two Days Clean), l’histoire d’un junkie que la sobriété forcée commence à ronger, et la méditation expansive de Jesus Shot me in the Head. Under All the Land ou A Working Man Can’t Make it No Way confrontent la bonne volonté du personnage (comme un alter ego de Taylor écrivant son journal) à la réalité du terrain. Under All the Land a un air de reggae, une inspiration spirituelle et musicale pour le chanteur. Le groupe transporte les dilemmes de l’album, plonger dans la foi ou au contraire s’en détacher, dans une country rock où les sens fusionnent. Jamais pédant, Poor Moon est plutôt comme la main chaleureuse posée sur une épaule, et de nos jours, nombreux sont ceux qui en ont besoin. 

Comparer les deux versions de Super Blue contenues sur Bad Debt et Poor Moon, c’est comme comparer un lac désert, au crépuscule et le même, quelques années plus tard, occupé par des mobile-homes de néo hippies. Un endroit qui ressemblerait à Saralyn. « Il y a eu ce professeur (Wallace Kaufman, l’auteur de Coming Out of the Woods : The Solitary Life of a Maverick Naturalist), dans les années 50 et 60, qui a acheté une grande surface de terre, des centaines d’acres [ancienne unité de mesure de la superficie des champs]. Il en a vendu 20 pour que ses amis puissent y vivre. C’étaient des artistes, musiciens, bouddhistes. Il y a vraiment une vibration bouddhiste forte à Saralyn. Les gens ont construit des maisons. Et nous avons déménagé dans l’une de ces maisons. Elles se ressemblent toutes ; elles sont en cèdre, car c’est ce qui pousse ici. On a pensé : ‘C’est le moment ou jamais. On a toujours voulu vivre au fond de ce pays.’ » 

L’expérience ne durera pas, mais elle a marqué Taylor car c’est dans cette maison de cèdre qu’il a enregistré, sur un coin de table Bad Debt, et balisé les 5 prochaines années, au moins, de sa carrière. Quand il reviendra leur rendre visite un peu plus tard, il croisera sur la route un homme méfiant qui lui demande ce qu’il fait ici, ignorant qu’il est l’un des leurs, un ancien de la communauté de Saralyn. Comme si son passage n’avait pas laissé de trace. 

Haw (2013) poursuivra la quête du songwriter de plus en plus affirmé, y apportant une instrumentation originale et riche, à mi-distance entre la sobriété et la mise en abyme. La puissance d’une chanson telle que Sufferer (Love my Conqueror) révèle un album plus vaste, électrique, voire mystérieux. Une interrogation profonde nécessite une réponse urgente, les instruments s’entremêlent dans une sorte de transe (Cheerwine Easter...) pour souligner que la révélation est proche. Dans Sweet as John Hurt, Taylor atteint le plus fort de son charisme folk en évoquant un ancien musicien de Blues du Mississippi. Malgré le sang et la sueur investis par Scott Hirsch, Hiss Golden Messenger est son projet, il tient le rôle de celui qui doit invoquer ou révoquer, car c’est cela le songwriter. 

Être songwriter a quelque chose de naturel, directement en rapport avec une chaîne alimentaire. « Pense à tout ce qui intervient : le label, la personne qui s’occupe de la pochette, celui qui fait le master de l’album, ceux qui le fabriquent... Mais le seul, dans tout le processus, qui puisse faire apparaître la moindre chose, c’est le songwriter.» Quelque part en 2013, James Jackson Toth, de Wooden Wand, interroge Michael Taylor. Une manière de célébrer l’amitié de ces hommes, leur admiration pour ceux qui découpent comme eux les gabarits de leurs albums, qu’ils travaillent de leur main. Il ne sera pas question de jeu de guitare pourtant, car au fond, peu importe la méthode. Ils ont avant tout un fil narratif à tirer. « Toth a cette qualité picaresque qu’avait aussi Dylan dans sa verdeur, quand le narrateur se fraye un chemin au travers de plusieurs épiphanies – c’est noir, capricieux, mais amusant - il vous emporte dans une histoire qui vous laisse mystifié, à la fois heureux et triste. », témoigne Michael Gira, du groupe Swans. 

Beaucoup de choses dans leur musique sont au delà des mots. Presque tout pourrait se deviner, à les entendre, lorsqu’ils se souviennent d’un concert hommage, qu’ils évoquent une influence qui leur tient particulièrement à cœur. Jusque dans des volutes de slide guitar de Dambuilding (sur l’album de Wooden Wand sorti en 2014, Farmer’s Corner), on peut entendre les échos d’un cruel manque. Jason Molina a disparu, malade, à 39 ans, en mars 2013, et 2014 aurait dû être l’année d’un nouvel album de Magnolia Electric. Molina participera pour Taylor au processus introspectif qui lui a permis de comprendre ce qui comptait, comme songwriter. « Les gens qui le connaissent ont une relation spéciale avec sa musique. Il y avait en lui quelque chose de magnétique. Apprendre sa musique m’a vraiment fait prendre conscience de cela. Pour tout le respect que je lui dois, ses chansons sont faites de très peu de chose. Ce qui les rend si difficiles à accomplir, c’est qu’il y manque sa présence, la façon dont il les chante. Son outil le plus puissant était sa voix. Je veux dire, il avait un vrai talent avec les mélodies, un alphabet bien établi, mais les mêmes mots ont tendance à revenir dans toutes ces chansons. » 

En donnant son impression sans ambages, Taylor montre le chemin à prendre. Utiliser les mêmes mots, mais dans un canevas toujours plus raffiné, mettant l’accent sur les points forts du songwriter. Le plus souvent, il faudra que celui-ci ait une voix qui frappe. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle chanteur, ‘singer’, par commodité, plus qu’auteur de chansons, pour faire l’impasse sur l’angoissant, voire l’ennuyeux processus qui consiste à créer. 

La voix donc. Un peu aiguë, lyrique comme celle de Jason Molina, capable de faire ressortir une mélancolie terrible des chansons. Michael Taylor, lui, sait y montrer à la fois l’incertitude et la confiance en lui. Le songwriter le sait ; face aux questions qu’il se repose sans cesse, faire face aux paradoxes est le seul moyen d’avancer. « Jason restait une énigme. C’était quelqu’un de franc et direct. Aussi très drôle. Mais il y avait en lui une mythologie qu’il portait comme un linceul, même auprès de ses amis. » Jason Molina était très prolifique. James Jackson Toth sort généralement un album par an. Hiss Golden Messenger, quatre albums en cinq ans. C’était la condition pour trouver l’élégance d’être appelé songwriter. Il lui a fallu vingt ans pour le mériter. « J’ai beaucoup pratiqué l’écriture de chansons, j’ai toujours décidé de continuer. J’ai senti que c’était une chose importante dans ma vie, et ça m’a pris très longtemps pour faire une chanson qui me paraissait authentique, qui semblent affecter les autres gens. » 

Sur ses albums Poor Moon, Haw, et Lateness of Dancers (2014), chaque chanson dans son canon comporte l’empreinte d’une autre. « C’est comme de répéter une suite de mots encore et encore, jusqu’à ce qu’ils se mettent à prendre la forme d’une réponse. J’ai cette collection de mots, et quelque part dans cette collection, il y a une réponse, donc je continue de répéter ces mots de différentes façons, et enfin, il va s’en dégager une phrase que je ressens comme une déclaration qui a sa place dans la chanson. Ce n’est pas une réponse, mais quelque chose qui a du sens.» Les chansons se produisent d’elles mêmes, et ne répondent à aucune question. Une fois que le songwriter est conscient de cela, sa pertinence vient de sa position vis à vis de ses sujets. A la fin, c’est toujours : de quel droit je peux me prendre pour un créateur? Comment vivre une vie d’homme responsable sans être vraiment rangé? Quelles libertés me réserve mon métier? Taylor se pose ces questions. Tout l’art est d’en faire une œuvre sans cesse renouvelée et touchante pour nous, comme d’autres font des films ou des fresques peintes. «J’ai l’impression qu’un livre a été ouvert dans ma tête au moment de Bad Debt qui n’a jamais été refermé. Toutes les questions que je me posais au temps de Bad Debt sont les mêmes que celles que je remue sur ce nouvel album. Genre, y-a t-il un endroit au monde ou je puisse être heureux ?». 

Si Lateness of Dancers est une aussi grande réussite, c’est qu’il est le fruit d’un équilibre parfait. On ne prétendra plus que la condition à cette réussite était une connaissance de toutes les tendances de la musique américaine, mais il se trouve que M.C. Taylor et Scott Hirsch ont tous les deux une immense culture en la matière. Taylor pourrait nous emporter dans une large digression englobant les premiers chants gospel et jusqu’aux sérénades des marins irlandais du siècle dernier. « La poigne de Mike quant aux musiques américaines est déconcertante», raconte Phil Cook, multi-instrumentiste au sein de Megafaun et invité chez Hiss Golden Messenger. « Il m’a branché sur chaque disque pour lequel j’ai eu une obsession ces trois dernières années,. Il a connecté beaucoup de points et ouvert de nombreux mondes pour moi. » Il écoute Fisherman’s Blues (The Watersons) comme du reggae, saisit l’essence des musiques, en apprécie les multiples dimensions – la dimension humaine, religieuse, autant que les influences rythmiques, pour le reformuler dans sa musique. Ensuite, il a sa propre façon de construire un album, de varier les tempos, de produire des atmosphères, de la vigueur, de la spontanéité, de la fraîcheur. 

Au final ? La première chanson du nouvel album, Lucia, résume tout.

TRIP TIPS 24















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