“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (81) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) envoûtant (60) ludique (60) poignant (60) entraînant (55) original (53) élégant (50) communicatif (49) audacieux (48) lyrique (48) onirique (48) sombre (48) pénétrant (47) sensible (47) apaisé (46) lucide (44) attachant (43) hypnotique (43) vintage (43) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) Expérimental (30) frais (30) intimiste (30) orchestral (30) efficace (29) rugueux (29) spontané (29) contemplatif (26) fait main (26) varié (25) nocturne (24) extravagant (23) funky (23) puissant (22) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) heureux (11) épique (11) Ambigu (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

vendredi 4 décembre 2015

MARK MCGUIRE - Beyond Belief (2015)


O
vintage, hypnotique
Atmosphérique, synth rock

Encore un artiste talentueux dans le giron du label Dead Oceans, le multi-instrumentiste nous plonge dans le vaste monde du studio d'enregistrement, agrandissant les sons pour construire des odyssées entre Phil Manzarena et Brian Eno. C'est un disque qui mérite notre confiance d'auditeur ; les première minutes sont étranges, d'abord la musique nous paraît comme prise sous une couche de vernis douteux. Mais il faut se laisser dériver et plaquer l'imagination poétique, naturelle et mystique que l'on peut sur ces vibrantes déclarations d'amour musical. 

Le plus long de ces morceaux dépasse les 16 minutes, si fluides et évocatrices qu'elles nous font oublier qu'au départ, c'est un homme face à une console électronique, des câbles, des processeurs. Gardons-nous d'y trouver là la musique de demain, mais plutôt le levier d'une agréable régression dans notre inconscient, ou les trames de notes saccadées et les arpèges synthétiques remplacent les mantras rythmiques et les sitars des hindous. L'aspect earth-friendly, passionné et peaufiné à l'extrême de ces sons rappelle Devin Townsend sur Terra, son chef d’œuvre de 2003. Voilà comment on quitte l'année 2015, ou presque...

CHARLIE PARR - Stumpjumper (2015)




OO
ludique, intemporel
country, folk


En dehors de son état natif du Minnoseta, Charlie Parr apparaît énigmatique. Force est de reconnaître sa pertinence dans la musique traditionnelle américaine contemporaine, que je préférerais appeler musique 'de caractère. ». L'aspect antique de cette musique country folk est poussé par la fièvre et l'intensité d'un message urgent. Il est le plus habile quand la personnalité d'un ogre blues comme Son House rejoint la sienne, plus fébrile. C'est un kaléidoscope d'influences et d'humeurs réjouissantes.  

SHYE BEN TZUR, JONNY GREENWOOD AND THE RAJASTHAN EXPRESS - Junun (2015)





OO
envoûtant
musique hindoue, world music

Un concentré d’intelligence musicale pour le corps et l’esprit. Roked pourrait être un tube de dancefloor à la fois envoûtant et minimaliste. Le jeune compositeur Shye Ben Tzur est étonnant de maitrise et de vision artistique (et spirituelle) tout au long de ce voyage où le célesta et les ondes Martenot de Jonny Greenwood  (Radiohead) illuminent de leur rêverie les trames hindoues issues de la nuit d’une tradition incommensurable, et rendues par 19 musiciens qui représentent toute l’étendue de l’Inde communiante.  

TRIP TIPS 27 - Sélection de 70 albums pour 2015 !

















vendredi 20 novembre 2015

La semaine Heavy metal # 5 - GOLDEN VOID - Berkana (2015)






OO
intense, soigné
Stoner, Rock, Psychédélique

Golden Void, groupe d’Oakland centré sur la chanteur/guitariste charismatique Isaiah Mitchell, mélange mélodies et rock cramé (‘stoner’) lourd de riffs heavy metal qui salue leurs influences Black Sabbath et Pentagram. Ils donnent plus de groove et de structure au psychédélisme à l’œuvre au sein de Earthless, l’autre groupe de Mitchell. 
Alors que le leader pourrait facilement se laisser piquer par le fuseau de son rouet et plonger dans de vastes digressions électriques, il sait faire de la place pour les autres musiciens. Il le faut pour développer des ambiances convaincantes quand quatre de ces morceaux approchent ou dépassent les sept minutes. Il ont trouvé la voie d’une musique exploratoire, riche et méditative, jamais meilleure que lorsqu’elle prend une dimension spirituelle, lancinante.  

Golden Void vous invite à un voyage solaire, une odyssée. On retrouve des claviers Arp ondulants et vintage, des déflagrations de batterie, des grooves infectieux, et des guitares saturées, mais c’est au service d’un son à la fois pastoral et cosmique, avec flûtes superposées à des nappes fuzz. Le côté plus lourd et musclé reprend régulièrement le dessus sur les rêveries ‘astrales’, jamais mieux que sur The Beacon. La dernière partie du morceau montre un groupe déterminé à affirmer sa différence, dans une scène californienne très ouverte et hagarde. Un groupe qui a le regard braqué vers un large faisceau émotionnel, mais aussi, comme ici, qui sait se recentrer pour véritablement frapper. 

Une autre influence est le chant émotionnel de John Frusciante. C’est au final une œuvre  qui parvient à atteindre un lyrisme déchirant (I’ve Been Down).

jeudi 19 novembre 2015

La semaine Heavy metal # 4 - WOUNDED GIANT - Lightning Medicine (2013)




OO

lourd, hypnotique

Heavy metal,


Un power trio. Donc un groupe de trois musiciens, comme souvent déjà expérimentés à travers d'autres groupes, et qui décident de tenter pour de bon la formule de leurs influences. Dans le cas de Wounded Giant, s'ajoute la clause 'cette musique ne pourra être jouée que par des bikers tatoués', et cela se traduit par un nouveau classique du genre.

Six morceaux parcourus d'un flegme infernal, dont trois dépassent les huit minutes, et amplement la place pour des trames telluriques et hypnotiques, enchâsses dans un psychédélisme terrien qui empêche leur musique de sembler désorganisée chaotique. C'est habile, précis et démesuré. Cela se se construit patiemment. Outre Neurosis, qui m'ont subjugué dès 2004 avec The Eye of Every Storm, je n'avais que deux albums de doom dans ma collection : l'album éponyme de Shrinebuilder, et Earthly Delights, par le duo de Rhode Island Lightning Bolt. 'Plaisirs terrestres' : ce titre seul décrivait très bien ce que j'apprécie chez ce type de groupe : leur capacité à changer l'auditeur par le corps, sans user d'effets spirituels.

Même si leurs influences avouées sont Hawkwind ou Electric Wizard, Lightning Bolt en particulier très semblent très proches de Wounded Giant ; hormis l'évocation de la foudre, il y a cette façon qu'à la basse gutturale de quasiment faire le travail d'une guitare ; et puis le chant survolté (électrique) et plein d'échos de Brian Chippendale, comme rendu par l'ampli d'un instrument. Et le jeu de batterie explosif de ce dernier se retrouve ici également.

Ailleurs, les trémolos dans la voix du chanteur trahissent son admiration pour Black Sabbath et la matière traditionnelle anglaise. Et la guitare permet d'ajouter des couleurs psychédéliques. La pochette est plutôt un prolongement de leur musique qu'une illustration, car ici on ne bascule jamais dans la dark fantasy. Lightning Medecine – dont le titre peut être vu comme un hommage à Lovecraft et à Mary Shelley - reste un album enregistré avant tout pour secouer voire déstabiliser l'auditeur et non pas pour rendre hommage à un imaginaire quelconque.

Le heavy metal est aussi le descendant spirituels du grunge des années 90, avec des groupes de Seattle. Wounded Giant est de Seattle, et la continuité est actée ici lorsque le chanteur Tad Doyle, une personnalité grunge locale, fait l'éloge de ce nouveau groupe en louant la précision de leurs riffs tranchants « comme un katana ». 

mercredi 18 novembre 2015

Article - GALACTIC & JJ GREY (2015)




Galactic

OO
groovy, funky, communicatif
Rythm and blues, modern R&B, funk

JJ Grey

OO
groovy, funky, communicatif
Blues rock, funk, soul, country rock


Au premier abord, la musique de JJ Grey est une soul musclée avec un goût prononcé de revenez-y. Mais plongez-vous un peu plus dedans et prenez plaisir au talent de raconteur d'histoires du guitariste et compositeur de Jacksonville, en Floride. Terre changeante au carrefour de plusieurs mondes, et surtout au bord de l'océan, la Floride a son compte de surfeurs quinquagénaires, sans doute, mais peu nombreux sont ceux qui, une fois sortis de l'eau, rejoignent le studio d'enregistrement pour produire une musique qui irradie la joie et la communion et s'exporte si bien à l'international. Le crédo de JJ Grey, tel qu'il l'a donné dans une riche interview publiée par la magazine Soul Bag en avril 2015 : « Chanter comme Otis Redding, jouer comme Jimmy reed, et écrire comme Bill Withers, sans oublier un peu de Georges Jones! » L'enthousiasme de Grey est contagieux. C'est qu'il sait quels extraordinaires moments musicaux l’attendent encore, comme celui qui l'a réuni avec Galactic, un grand groupe et l'un des meilleurs ambassadeurs de la musique de la Nouvelle Orléans, neuf heures de voiture à l'ouest de Jacksonville. Une occasion de partager ce qui réunit de tels artistes : le goût du son live, des tons boisés du fait maison et de la chaleur humaine. 

Galactic s'inscrit dans une continuité qui lui offre tous les mérites. Bien que l'hyperactif batteur Stanton Moore soit le porte parole du groupe, les cinq musiciens originels de 1994 sont toujours ceux qui font le groupe en 2015, plus de vingt ans plus tard. Cette performance à elle seule est un indice de leur osmose et de leur cohésion. On retrouve dans le son de Galactic tout ce qu'il y a de typiquement typiquement néo-orléanais, les rythmes de second line, plein de groove, un croisement d'influences à la fois musclé et souple, moderne et traditionnel, tour à tour dansant et communicatif en diable. Interroger l'un d'entre eux, c'est faire parler tout le groupe à travers lui. Démonstration avec Robert 'Rob' Mercurio, le bassiste, interviewé sur le website Jambase. « Jeff [Raines], notre guitariste, et moi, nous avons grandi ensemble. Nous sommes allés au collège [à la Nouvelle Orléans] en même temps quand nous avions 17 ans. Pendant le collège, nous avons rencontré plusieurs musiciens dont certains deviendraient membres du groupe. Vers 1994, nous nous étions stabilisés tels que nous sommes aujourd’hui, avec Rich Vogel [claviériste], Stanton Moore et Ben Ellman [saxophone]. » L'envie de former un groupe s'est manifestée naturellement, Mercurio et les autres aillant eu pour exemple les mythiques Meters et le Dirty Dozen Brass Band, inspirés par le flegme festif d'un Professor Longhair et la longue tradition instrumentale combinant dans la ville le boogie-woogie, le blues, le jazz, le funk et bientôt le hip hop.

Ils étaient talentueux. Leur histoire semblait devoir s'écrire d'elle même. Mais sont sont les circonstances de leur apprentissage qui en ont fait un groupe à part, autant qu'une voie d'accès immédiate aux sonorités de la ville. « Nous n'avions pas de véritable maison de disques ou le support qu'un groupe normal aurait pu avoir. Nous l'avons fait indépendamment. Avant nous, la plupart des groupes qui partaient en tournée avaient déjà un hit à la radio. C'était rare d'être un groupe sans pedigree et de tourner. » Les clubs leur ouvrent de plus en plus facilement leurs portes, puis le premier album se profile à l'horizon. Rétrospectivement, ils ont permis à de nombreux groupes, dans leur sillage, de se produire en concert sans n'avoir rien enregistré. C'est la raison pour laquelle Galactic est l'un des groupes cité le plus souvent comme ambassadeur de la culture vivante de la Nouvelle Orléans. Pour se développer, il fallait ensuite enregistrer en studio. Et c'est de rencontres en tours de forces et en surprises que Galactic est devenu le groupe qui est capable d'aligner Mavis Staples, JJ Grey, et la bohémienne soul Macy Gray et d'autres chanteurs-compositeurs brûlants et visionnaires sur un seul album.

Impossible de rendre l'énergie du live en studio. Et, au contraire, difficile de reproduire tous les samples et les sons présents sur les albums studio une fois les morceaux joués en concert. Alors autant faire des albums profitant d'une qualité d'écriture telle que les chansons qui le constituent sont destinées à entrer dans le répertoire de tête des interprète invités, tout en proposant une montée en puissance dignes d'une fête de carnaval. Pour faire tenter d'oublier la nature de l'exercice, se réunir tous dans un studio et écrire de la musique, Galactic a usé de différentes techniques qui tenaient quasiment de la mise en scène. Jamais en manque d'inspiration, ils ont inventé des albums à concepts, comme Carnivale Electricos, qui mettait en parallèle le mardi gras de la Nouvelle Orléans et ceux du Brésil. Le groupe y trouve avec félicité les points communs à ces cultures, tout en transformant audacieusement leur musique, comme rendue par les platines d'un DJ. Comme dans la série Treme, ils ont permis à des chanteurs de quasiment jouer un caméo, c'est à dire se mettre en scène dans leur propre rôle. Ainsi, sur Move Fast, ils invitaient le rappeur Mystikal à courir après sa réputation dans des timings à mettre hors d'haleine. Galactic est un groupe qui a la volonté de s'effacer derrière l'immense diversité d'une scène. Ils mettent leur versatilité au service de leurs éternelles retrouvailles avec le Dirty Dozen Brass Band, ou de leurs rendez-vous exceptionnels avec le rappeur gangsta Juvenile, le chef indien Big Chief Juan Pardo ou la chanteuse presque octogénaire des Staple Singers, Mavis.

« Le 'featuring' est souvent une idée de managers, de producteurs ou de cadres de maisons de disques », commente JJ Grey pour Soul Bag. « Rien de mal à ça, mais cest trop souvent une manière de caser un nom connu supplémentaire sur un disque. Notre démarche est différente. On est comme une famille, comme une mafia du sud-est dont Derek [Trucks] et Susan [Tedeshi] [des superstars du sud Tedeshi-Trucks Band], les Allman Brothers, sont d'éminents représentants, et tous les groupes de cette région sont plus ou moins liés. » Pour Galactic, il n'est pas question de caser un nom sur un album. La collaboration doit être donnant-donnant, et c'est encore mieux si elle débouche, comme avec Macy Gray, sur une tournée pendant laquelle le groupe se transforme en accompagnateurs de luxe pour la chanteuse, réécrivant ses chansons et leur donnant une nouvelle perméabilité. Leur premier chanteur, Theryl ‘Houseman’ DeClouet, leur avait été suggéré par leur manager de l'époque. Puis il est devenu une sorte 'd'invité permanent' prenant très souvent part aux concerts du groupe. Les musiciens comprirent rapidement qu'inviter des chanteurs provenant de sphères un peu différentes, tout en défendant souvent les mêmes valeurs spirituelles qu'eux, participait à l'hybridation de leur musique sans en entamer la cohésion. Et leur batteur Stanton Moore de défendre le secret de ces collaborations – qui ne doivent pas servir de faire valoir pour l'album. Il essaie de ménager le suspense sans citer les noms les plus célèbres : « Je groupe peux tout de même vous parler de certains d'entre eux, comme David Shaw [du groupe de soul festive The Revivalists, auteur en 2015 d'un album, Men Against Mountains] et Maggie Koerner. », explique t-il à un journaliste du website Glide Magazine début 2015.

Santon Moore est ce genre de musicien accélérant le rythme de sa vie derrière les fûts quand d'autres décideraient de s'octroyer une pause. Multipliant les collaborations et les disques en solo, il agit pour sa ville comme s'il était investi d'une mission qu'il ne pouvait jamais abandonner. Moore use de toutes les influences pour en faire un mélange unique, depuis les sons lourds de John Bonham et Bill Ward jusqu'aux feux d'artifice de Buddy Rich et de Max Roach. Et difficile de contourner pour lui Zigaboo Modeliste, le batteur des Meters, qui reste le groupe instrumental le plus célèbre de la ville.

Moore est content de la direction qu'a prise cet album, effectivement assez différent de leurs deux précédents albums, qui contenaient beaucoup de samples et un son très remixé. « Il est plus direct au niveau de la production, se focalise plus sur la façon dont on sonne quand on joue nos instruments. » Into te Deep sonne plus organique plus comme une collection de bonnes chansons, qui à paraître un peu moins cohérent pris dans son ensemble. C'est pourtant un album habilement construit, qui s'ouvre un instrumental , Sugar Doosie, puis enchaîne avec un gros morceau de blues rock, la ballade intense de Macy Gray qui donne son nom à l'album, puis un funk qui capture la patte du groupe. Un autre instrumental, puis deux chansons de R & B moderne. Domino, chantée par Ryan Montbleau est la plus entêtante surprise de l'album. Puis, après un nouvel instrumental, viennent la ballade de Mavis Staples et le tube du Jamaïcain Brushy One String, qui ne joue effectivement qu'une seule corde de sa guitare, mais produit une musique rythmique entre reggae et soul. Il existe de vieilles connexions entre la Nouvelle Orléans et tout les cultures caribéennes et sud américaines.

2015 est l'année exceptionnelle qui a vu la parution de leur nouvel album leur permet de faire équipe avec ce chanteur si puissant qui partage un producteur avec eux : JJ Grey. Retour en Floride. Ou à Paris, où le sociologue Eric Doidy a conduit son interview très enrichissante. Qu'il se rappelle les influences entendues dans le cocon familial ou qu'il parvienne à décrire avec humanité les mentalités des gens de Floride, il dessine la trajectoire d'une musique vécue comme une formidable machine de rencontres qui l'a fait échapper lui-même au grand cliché du 'tous conservateurs'. C'est un musicien humble et chaleureux, frappé par la patte funk du chanteur country Jerry Reed, par Otis Redding et par l'ombre inévitable du Lynyrd Skynyrd d'avant le dérapage. « Je viens d'une famille de la vieille école, très typique du sud. Là ou j'ai grandi, c'était moitié blanc, moitié noir, sans "minorité". Ma famille est un drôle de mélange. » Il grandit au milieu des exploitations de poulets.

Au delà, c'est son groupe tout entier qu'il s'agit de célébrer. « Le batteur, Anthony Cole, est l'un des plus formidables multi-instrumentistes que je connaisse, vient d'Orlando en Floride, mais est né à Detroit, je crois. Todd Smallie, qui vient de groupe de Derecks Trucks, est d'Atlanta. Les autres viennent du Texas, de Los Angeles... Dennis Marion, notre trompettiste, vit à Jacksonville depuis longtemps, mais il est de Baltimore. Tous sont des gens que j'ai connus au fil des années lors de tournées. Je faisais la première partie de leur groupe ou c'était l'inverse ; ou alors ils étaient dans le groupe d'un pote à moi ; ou bien ils m'ont hébergé. Mais on s'est tous connus sur la route. Au début de Mofro j'écrivais des morceaux sans vraiment avoir un vrai groupe : j'embauchais quiconque était libre selon le moment. » L'apport du producteur Dan Prothero a aussi été crucial. «Quand je l'ai rencontré pour la première fois, il m'a expliqué quelles étaient mes forces et mes faiblesses, m'aidant à consolider les unes à à me débarrasser des autres. Ce qui faisait ma force selon lui, c'est le fait de baser mes chansons sur ma vie, mon coin, les choses que j'avais vues et celles que j'avais faites. Ma grande faiblesse, c'est quand j'essayais de jouer de manière un peu artificielle au mec qui met l'ambiance. »

Si cet album nous divertit suprêmement, c'est grâce à ses solides fondations instrumentales, et aux mélodies que Grey parvient à trouver, infusant de sa ferveur originale tout ce qu'il touche. Ol'Glory est un de ces grands albums entre potes qui regardent effrontément vers le soleil. Parcouru d'un énorme groove funk, de soul bien léchée, de rock n' roll à soli droit sorti des seventies, de country rock, pour que jamais la machine ne s'essouffle. De quoi proposer des concerts juke-box. Douze valeureuses chansons écrites avec une inspiration puissante, une simplicité de ton qui invite chacun de quitter son champ et de rejoindre la party. JJ Grey & Mofro jouent comme un vieux groupe, mais un qui tente la rédemption après chaque refrain. Les citadins de la grande ville finissent invités, eux aussi. Everything is a Song secoue avec la fièvre des hommes de la terre, puis on gagne peu à peu l'apesanteur, au fur et à mesure que tout le beau monde rejoint (Luther Dickinson, des North Mississippi Allstars et Black Crowes, ou Derek Trucks) Leurs forces se rangent derrière la vitalité de Brave Lil' Fighter ou Tic Tac Toe et des ballades ou la voix rutile par dessus les cuivres, Light a Candle et Home in the Sky.

La semaine Heavy metal # 3 - BALAM - Days of Old (2015)





O

vintage, lourd, contemplatif

Heavy metal


Balam est un quintet de Newport (au sud de Boston) dont la musique lourde et lente rappelle celle de leurs maîtres assumés, Black Sabbath. C'est le genre de musique qui donne envie de se replonger dans les classiques du heavy metal britannique des années 70, une musique serpentante et finalement progressive, ne serait ce que par la durée des morceaux. L'un des points forts de l'album : sa méticuleuse construction. On assiste à une montée en puissance méphitique et inquiétante jusqu'à la meilleure chanson, qui est selon moi 'With the Lost'. Mais c'est une pièce de courte durée en comparaison du morceau titre (11 minutes) ou de Bound to The Serent (15 minutes). Leur deuxième grande force : l'imagination qui leur permet de tirer le meilleur parti des parties instrumentales sans les laisser s'éterniser.

L'image de la forêt tortueuse et onirique est parfaitement rendue à travers des chansons qui décrivent l'égarement, le vertige, les hallucinations spectrales d'être mis face au symbole de sa propre vie tourmentée, et pelant les couches de vanité humaine les unes après les autres jusqu'au rituel tribal final offert par un solo gigantesque. Le groupe dispense une brume existentielle basée sur des riffs éléphantesques (With the Lost). Si le chanteur ou surtout les guitaristes sont assez limités techniquement (ça s'entend dans les solos assez répétitifs), le batteur est l'un des meilleurs entendus depuis longtemps. Days of Old, c'est un peu son showcase. Sa rythmique irréprochable, son utilisation des cymbales, et la variété de son jeu le démarquent. 

http://thybalam.bandcamp.com/

mardi 17 novembre 2015

La semaine Heavy metal # 2 - CHRISTIAN MISTRESS - To Your Death (2015)





O

vintage, intense, soigné

Heavy metal, Hard rock



Est-ce le meilleur destin d'un groupe de heavy metal que d'apparaître dans les médias généralistes de grande audience ? Cette année, Iron Maiden l'ont fait, mais peu d'autres. Ces groupes ne se soucient pas de l'étalement de leur audience extérieure, qu'ils ne maîtriseront jamais complètement - sauf peut être pour les très rares groupes comme Maiden qui ont accompli tant de fois le tour du monde de presque toutes leurs audiences. Mais ces groupes secrets triomphent quand ils élargissent – bien malgré eux – les barrières d'un genre depuis l'intérieur. Un genre trop longtemps infantile et sans doute sexiste, qui doit désormais compter avec la maturité d'artistes masculins et féminins ne nécessitant pas d'hyper-pouvoirs d'opérette ou d'hyper sexualisation pour exister en musique.

La voix naturelle, impétueuse et vulnérable de Christine Davis est le fer de lance de Christian Mistress, un quintet d'Olympia, au nord-ouest des Etats Unis. Un jeune groupe dont le troisième album ancré dans la réalité et non dans le jeu de rôle. Et même si elle agite les démons de la nostalgie et de la bravoure, lorsqu'elle semble se voir escalader des montagnes, la musique de Christian Mistress ne sonne jamais comme une traversée de la Moria. Les deux guitaristes complémentaires Oscar Parbel et Tim Diedrich font beaucoup pour maintenir maintenir ce groupe à la réalité concrète. La naissance du heavy metal était une performance, une grosse progression vers une musique plus expansive et reflétant au mieux la psyché des artistes qui l'incarnaient. C'est encore plus fort quand, comme ici, ils n'ont pas besoin d'attributs théâtraux pour soutenir leurs évocations. Il n'y a que la musique, dense, séduisante, plus ouverte et moins sélective que jamais.


http://christianmistress.bandcamp.com/album/to-your-death

lundi 16 novembre 2015

About Heavy metal


Pondering on music

The Anglo-Saxon online services like bandcamp or Rate Your Music didn't change a fondamental thing : our possibility to reflect about the music we're listening to, and why we are listening to it. It isn't necessary to get a vinyl sleeve in your hands, or a jewel case, to be absorbed into the pondering of what an artist achieves. 


Even if we only listen to music we're not innocents. Whatever is the support that is delivered to us, a contract still exists, linking us to the artist wer're listening to. Which results, most banally, into satisfactions or disapointments, only the vain artist being able pretending to surprise, all the others relieving only an expectation of satisfaction. The best we can get, is to be excited, struck by lightning, exalted when listening to an album for the first time. It would be interresting to ask ther advice to some real music fans, who've become ambassadors. It will be done. 

Pondering, without religious connotation, is to wisely like accidents that drive a life and the very existence of a work of art as an album of music. To keep thing simple, every action, since the beginning of the world, has a invariable natural consequence that is part of the link of natural events. When exploding the Big bang has ordonned the first circumstance, and never had ordenned any more since that day. Since the first original explosion f material, it was necessary to keep going in exploring the human nature. This is what artists must do.
This exploratory and sacred nature is observed in all cultures, from Indians to Inuits, and into every art, and is smothered by television and religion. This is what are telling some of these musicians. « The Revolution Will Not Be Televised » once said the whole music, through Gil Scott Heron, in the 20t century. Some artists, tired to be dispossessed of their talents to take adavantage and to provoke accidents in the profit of « God », took to heart the threats on creation. This gave some of the most protesting moments in hard rock and heavy metal, during the nineties. Nevertheless, un modest art like heavy meta consists in being modestly a simple man and recognizing not having the necessary lugage for religion or religious « spirituality ». 

Breaking the toy and destroying the throne

If we take the Bible, or if we are conscious of the natural evolution of the world which is not written, the results are very different. The first action Adam « did » has entailled the megalomania of the men who're trying, downstream of time, to accomplish grand gestures to return in the lap of the Creator. Take the character from a Werner Herzog film, Aguirre. You must observe how the superstitious conquistador is driven mad by granting himself an almost divine will, a power that finally abandons him. That is for sure a strong character, in spite of the fact that he refuses the natural order, that is, the accidents driving his destiny. Paradoxically, we ponder through him millenaries of cultures in which beauty and liberty were born of repeated accidents. Going down the river of time, things always came by accident. 

It is not to get rid of superstition, but to ponder it as we do for the ruins of Palmyre, before they split at our face by destroying it. Our attachment to relics from the past is a superstition itself. Watching from a distance, that's what the Heavy metal or somber music like Doom metal does in particular. This is music were humility, pondering and poetry are frequent. Darkness are only watched remotely, with a reverence and an aestheticism equal to the one used by Herzog when he films in Koweit the oil weils in fire in his documentary Lesson of Darkness (1992). The pictures from this lesson are strangely alike the cover from a doom metal album by Shrinebuilder (2008). A sad and sorry world burning. 

« The one the gods want to destroy will be driven mad before », was saying a character from the play The Maid of Orleans. The more he is vain, the more the believer in the existence of an only God will be driven mad, like Aguirre, and all those caracters remotely observed, in albums more humanist than it appears first. The multiple gods where a way to give a shape to our art, our poetry. « Against idioty, even the gods are fighting in vain. » This is the idioty to believe without doubt, and for that reason to never understand what the artists express and how they progress in their lives. This is the madness to not understand how to progress in our own lives without livng through religion. This is madness seeking to terrorise the man to empeach his natural evolution, from accident to accident, to a better sensibility and pondering of his nature. 

After the terms of Mark Twain, it's always about breaking the toy and destroying the throne, and according to his superstition, breaking the toy is as important an event as the destruction of the throne, because without the first the second can't happen. The superstition is deeply anchored into the man, as is his pondering nature. One last time, those who observe superstition should not be mistaken for madmen. Like those who caricature should not be mistaken for those who are caricatured. There's no less mad than these artists who're working in the concrete things, into the earth. That's not only reserved to Heavy metal – even if this is the genre that will be approached here, through the passion that we have to ponder it ourselves, to appropriate it, to create our own history.


A propos de Heavy metal


Les plates formes anglo-saxonnes comme Bandcamp ou Rate Your Music, n'ont pas changé une chose fondamentale : notre possibilité de réfléchir quant à la musique que nous écoutons, et pourquoi nous l'écoutons. Il n'est pas nécessaire d'avoir une pochette de vynile entre les mains, ou un boîtier cristal, pour s'absorber dans la contemplation de ce qu'un artiste accomplit.

Même si ne faisons qu'écouter la musique, nous ne sommes pas innocents. Quel que soit le support qui nous est livré, il existe un contrat qui nous relie à l'artiste que nous écoutons. Ce qui résulte plus banalement en des satisfactions ou des déceptions, seul l'artiste vaniteux pouvant prétendre créer la surprise, tous les autres relayant seulement une attente de satisfaction. Le mieux que l'on puisse obtenir, c'est d'être excité, électrisé, exalté à la découverte d'un disque. Il faudrait demander leur avis à quelques vrais fans de musique, devenus quasiment des ambassadeurs. Ce sera fait ensuite.

La contemplation, sans aucune connotation religieuse, c'est apprécier sagement les accidents qui conduisent une vie et l'existence d'une œuvre d'art telle qu'un album de musique. Pour faire simple, chaque action, depuis le début du monde, a une conséquence naturelle inévitable qui fait partie de la chaîne des événements naturels. En explosant, le Big Bang a ordonné une première circonstance, et n'en a jamais ordonné d'autre depuis ce jour. Il ne valait mieux pas attendre que les changements suivants se produisent par eux mêmes. Depuis l'explosion originelle de matière, il a bien fallu continuer d'explorer la nature humaine. C'est ce que doivent faire les artistes.


Cette nature exploratoire sacrée se retrouve dans toutes les cultures, des Indiens aux Inuit, et dans tous les arts, et elle est étouffée par la télévision comme par la religion. C'est ce que racontent certains de ces musiciens. « The Revolution Will Not Be Televised » nous a dit toute la musique, à travers Gil Scott Héron, au XXème siècle. Certains artistes, fatigués d'être dépossédés de leurs talents à profiter et à provoquer des accidents au profit de « Dieu », ont pris particulièrement à cœur les menaces pesant sur la création. Cela a donné certaines des plages de hard rock et de heavy metal les plus ardemment contestataires, pendant les années 1990. Néanmoins, un art plein d'humilité comme le heavy metal consiste modestement à reconnaître être un simple homme, à ne pas avoir les fonds nécessaires pour la religion ou la « spiritualité » religieuse.  

Que l'on prenne la bible, ou que l'on soit conscient de l'évolution naturelle et non écrite du monde, les résultats en sont très différents. La première action d'Adam entraîne la mégalomanie des hommes qui cherchent, en aval du temps, à accomplir des choses grandioses pour revenir dans le giron du créateur. Prenez le personnage d'un film de Werner Herzog, Aguirre. Il faut observer comment un conquistador superstitieux est rendu fou en s'octroyant par une volonté quasi divine un pouvoir finissant par lui échapper. C'est un personnage attachant, en dépit du fait qu'il refuse l'ordre naturel, c'est à dire que les accidents ne lui dictent son destin. On contemple à travers lui des millénaires de cultures dans lesquelles la beauté et la liberté sont nées d'accidents répétés. En descendant le fleuve du temps, les choses arrivent toujours par accident.

Il ne s'agit pas pourtant de se débarrasser de la superstition, mais de la contempler. C'est ce que fait le heavy metal et les plus musiques les plus sombres comme le doom metal en particulier. Ce sont des musiques où l'humilité, la contemplation ou la poésie sont fréquentes. Les ténèbres y sont simplement observées à distance, avec une révérence et un esthétisme semblable à celui utilisé par Herzog lorsqu'il filme au Koweit les puits de pétrole en feu dans son documentaire Leçon de ténèbres (1992). Les images résultant de cette leçon ressemblent étrangement à la pochette d'un album de doom metal de Shrinebuilder. Un monde désolé et en flammes.

« Celui que les dieux veulent détruire sera d'abord rendu fou », faisait dire Friedrich Shiller à son personnage dans la pièce La Pucelle d'Orleans. Le croyant en l'existence d'un Dieu unique sera rendu d'autant plus fou qu'il sera vaniteux, comme Aguirre, comme les personnages souvent observés à distance, dans des albums plus humanistes qu'il n'y paraît. Les multiples dieux, c'était une façon de donner forme à notre art, notre poésie. « Contre la bêtise, même les dieux se battent en vain. » C'est la bêtise de croire uniquement en un dieu unique, et pour cette raison de ne jamais comprendre ce qu'expriment les artistes, et comment ils progressent dans leur vie. C'est la folie de ne pas comprendre comment progresser dans sa propre vie sans s'en remettre à la religion. C'est folie de chercher à terroriser l'homme pour empêcher son évolution naturelle, d'accident en accident, vers une meilleure sensibilité et contemplation de sa nature.

Selon les termes de Mark Twain, il s'agit sans cesse de casser le jouet et de détruire le trône, et selon sa superstition, casser le jouet est un événement aussi important que la destruction du trône car, sans jouet cassé, la destruction du trône ne pourrait avoir lieu. La superstition est profondément ancrée en l'homme, comme sa nature contemplative. Une dernière fois, ceux qui observent la superstition ne devraient pas être pris eux-mêmes pour des fous. Comme ceux qui caricaturent ne devraient pas être confondus avec ceux qu'il caricaturent. Il n'y a pas moins fous que ces artistes qui restent dans les choses concrètes, dans la terre. Ce n'est pas seulement réservé au heavy metal - même si c'est le genre qui sera abordé ensuite, à travers la passion qu'on peut avoir à le contempler à notre tour, à se l'approprier, à en créer notre propre histoire.   

La semaine Heavy metal # 1 - WITCHSKULL - The Vast Electric Dark (2015)





OOO

intense, sombre, envoûtant

Heavy metal, doom metal


Witchskull est ce qu'on appelle un power trio : voyez Motorhead. Une batterie puissante, une guitare et une basse qui transmettent un vrai sens du danger. Surtout, trois musiciens expérimentés qui, bien qu'il enregistrent pour la première fois sous ce nom, sont déjà connus dans la scène hard rock de leur ville – ici, Canberra (Australie). La sauvagerie poétique de The Vast Electric Dark ne peut être le fruit que d'années de maturation dans la tête de ces artistes tourmentés.

Ce qu'ils font n'est pas seulement du hard rock, mais c'est qualifié par les aficionados de culture souterraine de doom. Pour 'déclin' 'perte', 'déchéance'. Que gagne t-on, alors à jouer à corps perdu ce genre de musique ? Il s'agit d'un rituel à la fois funèbre, émotionnel et révérencieux, où toute la morgue de la chose est adoucie par l'utilisation de ces images quasi romantiques faisant état de landes sombres, de faunes sataniques, de morts-vivants et de sorcières – même votre propre mère en est une.

Qu'est-ce qui démarque les meilleurs de ces groupes, dont Witchskull fait partie, au point de se hisser comme la découverte la plus excitante de cet automne 2015 ? Les mots manquent en général pour décrire la sensation que produit la musique doom : cette délectation méphitique d'entendre dérouler des histoires de malédiction et de sacrifices fantasmés ne fait pas de tâche convaincante une fois couchée sur le papier. La conviction qu'ils véhicule ne fait pas un bon scénario, et la seule manière d'en parler de façon convaincante serait de raconter leurs déboires comme dans Anvil.

On préfère parler de cette musique en termes techniques. Et voilà donc ce qui la démarque : des tambours de guerre en guise de batterie, des riffs un son si resserré qu'ils semblent fusionner avec l'énergie de leur chanteur, dont la voix bascule entre le trémolo et les tons caverneux. Les trois premiers morceaux montrent le système : puis comme dans tout grand album, la suite approfondit et développe les thèmes et les points forts du groupe. Chose incroyable : à chaque fois qu'on se dit que si le morceau se terminait maintenant ce serait parfait, le morceau se termine bel et bien.


La chanson World's Away montre une sauvagerie et une limpidité à son nirvana. L'accélération du tempo fait que la voix de Marcus De Pasquale est plus tendue que jamais. Harvest of the Druid est la chanson qui ressemble le plus à un hommage à Black Sabbath, à une danse infernale, et c'est un point importe de l'album, avant le dernier morceau en forme d'épilogue. Le groupe, humble et sage en interview, parvient à être aussi monolithique que leurs influences. 

http://witchskull.bandcamp.com/

jeudi 12 novembre 2015

CHRISTIAN SCOTT - Stretch Music (2015)





OO
Elegant, soigné
Jazz, fusion 

C'était un concert intéressant, au New Morning le 4 novembre. Christian Scott Atunde Adjuah, de la Nouvelle Orleans - entouré de six musiciens en provenance d'un peu tout le sud des Etats Unis, assez juvéniles - se lançait en reprenant la mélodie de Videotape, de Radiohead. Avant de reprendre plus loin The Eraser, une chanson de... Thom Yorke. Radiohead, inventeur de la stretch music ? Ici, les rythmiques de Of A New Cool semblent inspirées par une autre chanson du quintet anglais, Reckoner. 

Ce "Videotape" était le morceau le plus en retenue d'un set qui s'approchera de la jam-fusion-session - tout en restant lisible. Les mélodies sont là, bien suggérées. C'est seulement que Scott veut laisser à chaque musicien de quoi se faire plaisir au cours du concert. Elena Pinderhugues, à la flûte, que Scott est très chanceux d'avoir découverte, subjugue facilement par sa vélocité virevoltante qui correspond à l'esprit léger et fluide. Elle est crédité en premier lieu sur la pochette, même si elle n'apparaît que sur deux morceaux. 

Le secret et l'album, ce qui explique ce son à la fois presque électronique et tribal, ce sont les deux batteurs, Joe Dyson et Corey Fonville. L'un dispose d'un tome électronique, l'autre d'une grosse caisse qui est en fait un djembé, un tambour ouest-africain. Scott recherchait avant tout à mélanger les rythmes de diverses provenances, voir ce qui allait se produire... entre Les variations et les trames qu'ils produisent, sont, au côté d'un pianiste inventif, certaines des clefs sur lesquelles reposent le son en expansion de Scott, au risque de s'éparpiller...

Tandis que le concert s'oriente de plus en plus vers le rituel chamanique, Christian Scott se met à beaucoup parler, allant en digressions quand il aurait pu simplement rappeler que son grand père est le chef de quatre tribus indiennes à la fois. Il est mu par une fierté vaniteuse, mais que serait la musique de la Nouvelle Orleans, cette ode à l'affirmation de soi et à la reconstruction du monde, sans fierté ? 

Sa musique avance toujours, par bonheur, tête baissée. Pour aller où ? La destination idéale, semble être les mélodies en mode mineur qui sont sa marque de fabrique depuis Litany Against Fear. Ici, après avoir proposé différentes directions (sous les maillets de Warren Wolf, au xylophone, par exemple), retour au bercail avec The Last Chieftain. La stretch music reste une musique progressive, à mon avis plus intéressante dans les plus long titres comme West of the West ou Of a New Cool. 

AQUILUS - Griseus (2011)



Pour les amateurs de Devin Townsend, Cathedral, Alcest...

OOO
épique, sombre, audacieux
Black metal, orchestral

Combien de fois faut t-il écouter un album pour avoir qu'il laisse une impression durable et intéressante à raconter en chronique ? Pour le projet de black metal Aquilus, un seul morceau est suffisant afin d'être imprégné par cette musique incroyablement composée et jouée. L'image qu'elle suscite est palpable, comme surgie sur la page d'un vieux grimoire et retranscrite avec une précision d'érudit dans de caverneuses cavalcades de guitares une grande geste de claviers. L'entrée en matière, Nihil, introduit de surcroît des voix (chant hurlé, chœurs) inouïes. L'auditeur de peut s'empêcher d'être abasourdi devant devant cette puissance d'expression, cette capacité à introduire une réalité si profondément mélancolique, séduisante et immédiate qui emprunt les objets que l'on croit connaître.

Pourtant la musique est débarrassée de la vanité des objets. On dirait que la musique est un art de la suggestion et de l'affirmation d'une image obsédante plus belle et plus grande que soi. Elle est meilleure quand elle ne réduit pas celui qui la compose à sa condition, écrit un cycle qui grandit les forces de ceux qui y ont pris part, et leur donnent une place à eux seuls. C'est un art quasi magique puisqu'il invoque des savoirs sensoriels, et convoque le fond de nos pensées pour les rendre évidentes et leur permettre d'être captées comme l'air que l'on respire. L'air d'Aquilus est épais, mais plutôt que du nous enfumer il multiplie nos capacités d'inspiration.

La notion d'originalité est l'une des plus belles en musique, juste parce qu'elle côtoie celle d'évidence, et Aquilus combine les deux. Le death métal est la musique des romantiques, ceux voulant voir une réalité plus sinueuse, grandiose et imaginative. Griseus comble à merveille cette dimension exploratoire. Il repousse par chansons-chapitres les frontières de sa beauté, jusqu'à la félicité triomphante de The Fawn, et avant les 17 minutes éreintantes de Night Bell...

Il existe un mot, bouleversant. Il est approprié quand on apprend qu'Aquilus n'a été composé et enregistré que par une seule personne. Des indices de cette prouesse (qui pour n'est pas sans rappeler ce qu'on peut trouver chez le canadien Devin Townsend) sont donnés par la technique de composition, progressive et patiente.  Il semble avoir privilégié les cordes : sur des mélopées au piano se greffent de vastes parties orchestrées (In Land of Ashes, The Fawn). L'orchestration et le mixage font le reste. Il n'y qu'un pas de là à  avoir construit la Moria. La Dark fantasy qui nourrit le Seigneur des Anneaux est une référence évidente. Et c'est la meilleure, l'Héroïc fantasy semblant pour toujours protégée des modes, à l'abri des regards, gardant les meilleurs secrets pour ceux qui en auront trouvé les portes et décrypté les formules permettant d'y pénétrer.

http://aquilus.bandcamp.com/album/griseus

dimanche 8 novembre 2015

BRADFORD COX (DEERHUNTER) - Article (2013)

article paru dans Trip tips n°22






JOSH RITTER - article (2015)









Apparaît la country glamour de My Man on a Horse is Here. Une chanson n’étant pas faite, à priori, pour être chantée par Josh Ritter. Elle joue sur le plaisir de l’écriture automatique, quand tous les thèmes les plus inattendus peuvent apparaître sur la page. Le plaisir de deviner une chanson se dessinant à partir d’une image un peu futile mais insoumise. « Et je me suis gaché/mon meilleur amour, mon Beaujolais, mes larmes/Tu es venu me sauver/Mon homme monté à cheval ».

Qui est Josh Ritter ? Un chanteur de country efféminé ? Un artiste en quête de spiritualité ? Premièrement, un enthousiaste dont on a comparé autrefois la musique à celle de Whiskeytown, l'ancien groupe de Ryan Adams – mais sans leur arrogance. Deuxièmement, un songwriter qui, sur cette chanson particulière, a atteint pleinement ses objectifs. « Au fil du temps, on apprend à ne plus s’en faire. J’écris les chansons que j’ai envie d’écrire. Pour moi il n’est plus question de succès ou d’échec aujourd'hui. Prenez My Man in A Horse is Here. J'ai d'abord pensé qu’elle n’allait pas. Ce n’est pas ce que je suis, et j’ai hésité. C’est une déclaration d’amour à un homme cavalier ! (rires). Ce n’est pas la chanson que j’aurais écrite si j’étais très attentif. Mais si je ne devais pas lui donner vie, quel gâchis ! »

Les fans de Ritter, né en 1976 à Moscow, dans l'Idaho, ont appris à apprécier sa musique candide en surface et savante dans le fond, si communicative. Ils tirent leur plaisir d'histoires où le narrateur tient bon dans sa petite maison terrestre. Les chansons vont de cet abri où deux corps sont étendus dans la fange, jusqu'à l'a traversée au galop d'une Amérique en crise morale et au romantisme déclinant. Des rengaines idéales pour une foule de concert, où il est bon de partager l’excitation et les allégories comme autrefois les indiens troquaient leurs artefacts. Une myriade de thèmes connectés prennent vie dans différents types rituels en forme de chansons enlevées. « La musique, c'est supposé être du divertissement. J'écoute sans doute mes artistes préférés parce que j'aime être diverti. Je ne vais jamais vers eux pour leur sagesse. », avertit t-il aux plus impressionnables de ses fans, ceux qui voudraient le placer sur un piédestal.

Célébration

Désormais Josh Ritter atteint un niveau de cohérence plus fort encore avec Sermon on The Rocks (2015). Le titre déjà, fait écho à l'une de ses précédentes chansons, Rumors, commençant ainsi : « Serenade me with rocks ». Contenue dans son album le plus brut, The Historical Conquests of Josh Ritter (2007). A quelles conquêtes faisait t-il allusion, dans ce titre à la vanité apparente ? Son nouvel album semble y apporter des réponses.

« [Sermon on the Rocks] est une réaction à l'ambivalence des écritures bibliques », révèle t-il à Eric Swedlund pour Paste Magazine. « Il redonne une dimension humaine au Sermon on the Mount, selon lequel les pauvres devraient hériter de la Terre, et que nous devons être bons les uns pour les autres. » « Ces idées ont été tant fétichisées par des milliers d'années d'usure que nous oublions qu'il y a des moyens réels et humains de les concrétiser. Je pense que j'ai tenté de remettre du sang neuf dans ces idées sans rien supposer de religieux. » Il ajoute : « Je n'ai jamais su ce que signifie le terme de spirituel » « Je sais ce que 'religieux' signifie, et je ne me sens pas religieux, mais concernant la spiritualité je n'en suis pas sûr. Je me sens libre de choisir de m'émerveiller de tout, et c'est sentiment assez fort. »

Comment sourire, s'émerveiller, en tant de guerre et de terrorisme ? Cette musique exaltée n'a pas le rôle de vaines prières, mais trouve sa grandeur dans la seule joie du divertissement. Ritter dédie Sermon on the Rocks à ceux qui croient en lui, à travers une note rédigée le jour de sa sortie, le 16 octobre 2015. Il le fait en espérant que cet album reflète les attentes de son public. Si c'est un sermon, il ne sert pas des idées préconçues mais agit par empathie. Car il semble reconnaître que dans le monde il ne faut jamais chercher à obtenir une chose par pouvoir, mais à donner dans l'espoir de recevoir. Inutile de regarder du côté vers Dieu, car, nous dit le grand écrivain Mark Twain, le 'vrai' dieu est bien trop indifférent pour cela. Il faut seulement être conscient de nos forces et faiblesses d'homme et d'artiste, et ne pas gaspiller ses forces à la bataille.

Le gâchis humain est un thème souvent illustré par les songwriters. Un mauvais choix, un sentiment n'ayant pas été saisi à temps, erra désormais dans les limbes d'une chanson. Le récit de vie d'hommes devenus vagabonds, de meurtres inutiles et l'évocation d'allégories bibliques soulignant le cuisant sort que les hommes réservent à la générosité et à la bonne foi. Le récit de batailles ridicules et de conquêtes qui n'en sont pas, simplement parce que l'homme a cessé de s'en remettre à son jugement pour rechercher un sens en dehors de lui, alors qu'il n'y en a pas – et finalement se retrouver confronté au 'vrai' diable, celui de la détermination aveugle. Cette vanité, c'est la part sombre que Sermon on The Rocks laisse deviner. Twain nous raconte la guerre des anglais attaqués en Afrique du Sud par les Boers. D'un côté, une batterie de quatre-vingt mille chaires d’ecclésiastiques anglais lançant une tonitruante supplication vers leur Dieu ; de l'autre, deux cent dix canons répondant de façon beaucoup plus rationnelle. L'issue de la bataille était certaine. Ritter montre un goût pour l'Histoire, ce genre d’anecdotes remplacera donc avantageusement une étude des paroles de ses chansons.

La spiritualité est souvent une source d'inquiétude ; il s'agit de prier pour améliorer son sort et celui de ses proches, et d'adopter une attitude défensive. La musique de Josh Ritter prend renvoie au contraire aux paroles de Mark Twain, selon lesquelles le simple plaisir de s'émerveiller vaut mille fois mieux que la nécessité factice de défendre une minorité. « Lorsque nous examinons les myriades de merveilles, de gloire, d'enchantements et de perfections de l'univers infini et percevons qu'il n'y a là aucun détail – du brin d'herbe aux arbres géants de Californie, de l'obscur ruisselet de montagne à l'océan incommensurable, du flux et reflux des marées au mouvement majestueux des planètes – qui ne soit l'esclave d'un ensemble de lois exactes et inflexibles, nous ne pouvons que savoir – pas supposer ni conjecturer, mais savoir - que le Dieu qui a donné vie à cette structure prodigieuse en un éclair de pensée et formulé ses lois en un autre éclair de pensée est doté d'un pouvoir illimité. » Un Dieu universel et impossible à atteindre, pour qui la planète terre n'est qu'une partie infime d'un ordre aux lois naturelles harmonieuses. Si l'on suppose s'émerveiller de tout, c'est ces perfections qu'il s'agit de célébrer avec fraîcheur.

Sermon on the Rocks

La direction choisie s'est imposée Josh Ritter, trouvant un prolongement idéal dans une musique plus affirmée et enivrante que jamais. « Je me suis enfermé avec le groupe, mais la musique n'est jamais assez forte”, continue t-il dans le texte de cette ancienne chanson, Rumors. En fait, le groupe s'est retrouvé à la Nouvelle Orléans et a décidé d'enregistrer dans la meilleure humeur qu'on puisse imaginer.

Les rumeurs ont prété par le passé à Ritter de fausses identités. Il est facilement pris pour un irlandais, par exemple, car il est le premier à avoir joué dans les Iveagh Gardens de Dublin, et que son amitié avec la star locale de la folk, Glen Hansard, a contribué à lancer sa carrière. Sermon on the Rocks est l'oeuvre d'un homme tant habitué aux identités qu'il en embrasse de nouvelles avec encore plus d'allant, de facilité et de joie palpable que dans les meilleures chansons de son passé. Avec sa séduction soul et sa production chatoyante, il semble aussi être l'album d'un artiste en rupture avec une discographie un poil trop hésitante.

Il n'est pas étonnant qu'au sortir de l’enregistrement de cet album, Ritter soit détendu et très content du résultat. « Ce que je recherchais tout du long, c'est un sentiment d'énergie indomptable, cinétique. Je le visualisais dans ma tête aussi ben que les chansons, comme en Technicolor, saturé de rouge. J'ai vraiment l'impression d'avoir attrapé une grosse prise avec cet album. » Le meilleur poisson du lac Tibériade, dirions nous, quand on connaît l'inclinaison de Ritter pour un Christianisme primitif dont il reprend les images.

« Quand vous écrivez des chansons depuis longtemps cela peut devenir ennuyeux. Vous savez ce que vous allez écrire avant de vous y mettre. J'ai décidé de moins me fier à ma voix intérieure, de me rebeller contre moi même. » Une figure est née de cette nouvelle donne. Celle d'un prêcheur qui fait face à la tentation et à l'apocalypse. Une chanson telle que Seeing Me Round, l'a aidé a trouver la vibration maligne et messianique de l'album. La voix de Ritter, plus gutturale qu'à l’accoutumée, suscite une sombre élégance.

Ritter est un classique dans ses goûts et ses méthodes, et les meilleurs moments de l'album – comme Young Moses – se basent sur des archétypes de country rock ou de folk. « J'ai écrit la plus grosse partie de Getting Ready to Get Down sous le porche, en regardant un pommier et en alternant café, bourbon et eau glacée. », commente Ritter comme pour souscrire à cette image immémoriale du chanteur de folk. Mais ces archétypes, à l'image de la chanson en question, sont transfigurés. Sermon on the Rocks, en comparaison avec The Beast on its Tracks (2013), l'album qui l'a précédé, est comme le bond d'une panthère noire qui s'est longtemps léchée les griffes. Trina Shoemaker, sa productrice, a eu un rôle déterminant en structurant ces chansons nées de peu de chose.

On trouve là des comparaisons avec Eels, Paul Simon ou Conor Oberst, qui a lui aussi soumis son art à quelques changements appréciables de production sur Upside Down Mountain (2014). Comme sur celui-ci, les chansons de Sermon on the Rocks laissent ce sentiment d'être vraiment achevées. Rien n'y manque, que ce soit par exemple les chœurs féminins sur Where the Night Goes ou le clavier froid de Seeing Me 'Round. Ceci grâce au travail admirable de Trina Shoemaker.

My Man on a Horse is Here est la dernière douce audace de l'album, pour un homme aspirant à prendre le contre-pied d'une difficile séparation et épouser cette nouvelle ère dans laquelle il se sent « sauvage ». Dans une de se chansons les plus aimées, Girl in The War, il écrivait : « Peter dit à Paul, tu sais tous ces mots que nous avons écrits/sont juste les règles du jeu et les règles sont les premières à perdre leur prix. »

The Beast on its Tracks

Il est facile de voir comment ce nouvel album prolonge et amplifie les qualités qui ont fondé une communauté autour de Josh Ritter depuis son deuxième album impeccable, mais sans doute davantage encore depuis The Animal Years (2006). Dans un élan qui pourrait sembler désespéré, Ritter cherche une cohérence et comment assimiler les conflits de l'ancien temps, de tous les anciens temps, dans le nouveau siècle.

C'est ce qu'il fera avec Beast on the Tracks, s'attelant à décrire la poursuite des sentiments après une relation interrompue. L'intérêt de cet album de rupture était d'entrer par le chagrin et le ressentiment et de ressortir léger et optimiste, brassant les sentiments classiques dans une séquence cohérente et finalement lumineuse. Non, Josh Ritter n'abandonne pas le canevas de l'histoire, en tout cas, il continue d'y revenir à travers cette interrogation : existe t-il une cohérence, une continuité, une détermination dans nos comportements humains, et ainsi dans notre amour ?

Le pouvoir de cet album impromptu et sans doute si peu fait pour la scène et les sourires radieux que Ritter a coutume de dispenser, est de passer sans briser cette 'continuité' par toutes sortes de sentiments, la colère, le désespoir, l’humour, l’honnêteté, l’ironie et le petit désir de vengeance que tout amant blessé, de Cohen à Dylan, n’a pas manqué de faire valoir jusqu’à en faire, avec une retenue tout à fait amicale, un thème central de leurs chansons les plus célèbres. Le don de Ritter pour les mots est à ce point mordant qu’il peut porter des coups bas - assurer qu’avec sa nouvelle compagne il est plus heureux qu’il ne l’a jamais été avec l’autre, là - et rester un gentleman. “Mais si tu es triste et si tu es seule et tu n'as vraiment personne/Je mentirais si je disais que ça ne me rendisse pas bonhomme”. La constance est une illusion projettée par l'autre, qui semble seulement être le même alors qu'il a changé.

Dans les chansons de Ritter, les personnages font planer leur ombre sans être nommés : c'est cette présence 'messianique', cette jeune fille ou ce cavalier évoqués pour Sermon on the Rocks. Le fait que Ritter leur reconnaisse un monde finalement inconstant et tirant sur le fantasme, les rend plus terribles dans leur propre vérité troublante et prophétique. La pièce centrale de Beast on the Tracks est New Lover : “J’ai une nouvelle amante maintenant, et elle sait ce dont j’ai besoin/Quand je me réveille la nuit, elle peut lire mes derniers rêves/et elle les apprécie, même si elle ne dit jamais ce qu’ils signifient. »

So Runs the World Away

Son album le plus déroutant, mais l'un des plus intéressants, So Runs the World Away, est baptisé d'après Shakeseare, et fonctionne à l'inverse de The Beast on its Tracks. On dirait qu'il cherche au contraire à multiplier les impressions, les lieux, à s'évader ainsi. Le temps écoulé est une malédiction qu'il faut congédier pour faire face à de nouveaux horizons. Il troque les familles irlandaises arrivant à New York contre une momie égyptienne maudite et mélancolique. Il y a dans ces textes, dans cet album qui prit deux ans à concevoir, la magie exploratrice de Jim Jarmush, même si c'est encore dans les tons sépias d'une réalité délétère qu'il s'exprime.

Et la félicité de Mark Twain quand il dicte, depuis sa véranda, agencant la vérité de manière ensorcelante, ravivant une émotion à côté de laquelle toutes les guerres à venir paraissent impossibles, ou au moins futiles, si ça ne les empêche pas d'avoir lieu. Reconnaissant rarement, par modestie, qu'une âme d'artiste est singulière, et se montrant continuellement charitable dans son jugement d'autrui. (La modestie, chez Ritter, s'est longtemps exprimée par la simplicité, voire l'absence d'arrangements qui auraient donné à ses morceaux une autre dimension). Twain, le grand inventeur des ces personnages sortis d'une chanson de geste, en quête morale, Huckleberry Finn et Tom Sawyer.

Je me suis fait la réflexion il y a peu que les jugements sont pour les religions ; les humains, fussent t-ils des artistes tels Bob Dylan ou Josh Ritter, ne peuvent avoir que des avis sur certaines questions. Ils laissent leurs personnages accomplir le reste. Toutes formes de créatures, telles les anges, ou les chevaux. Un jour où Josh Ritter a décidé de raconter l'inconstance d'un homme au sortir d'une guerre, il s'est mis à écrire Bright's Passage, son roman publié en 2010. Accueilli entre autres par une critique positive rédigée par Stephen King, le roman a bien marché.

Bright's Passage

Ritter est donc l’un des rares chanteurs country folk à avoir aussi un livre de fiction parmi ses œuvres, et cela le place dans une situation intéressante. Bien qu'il ait un talent inné pour rendre sa musique si vivante et est régulièrement pris pour le meilleur musicien à voir en concert de rock, par humilité, il a trouvé l'envie d'écrire ce livre.

Le sujet de son roman, dans un style beaucoup plus grave, comprend aussi un homme et un cheval. Dans un style poétique, il raconte la folie d’un homme, Henry Bright, entendant une Voix depuis son retour de la première guerre. Le plus souvent, elle lui vient de la bouche de son cheval. Cette voix schizophrène lui a déjà sauvé la vie pendant la guerre, impossible de ne pas y croire. On l’imagine semblable à celle qui pousse Josh Ritter à terminer ses chansons sans crainte. En tant qu’ange gardien, cette voix exhorte Henry Bright à ne pas avoir peur. A se marier avec sa cousine, une femme mal dégrossie qui vit en bas de chez lui, puis à lui faire un enfant. Sauf qu’elle mourra en couches, attirant sur Bright la vengeance du père et des deux rustres frères de la malheureuse. Ce sera alors une poursuite à travers des paysages irréels comme Kafka transposé dans l’Amérique rurale.

Il est facile de voir dans la fuite du personnage et les aventures qui s’ensuivront certains gestes motivés par les pensées de Josh Ritter, le songwriter. Les deux arts de l’écriture et de la chanson ne font peut être pas toujours bon ménage, mais dans ce cas ils semblent venir enrichir des univers complémentaires aux narrations peuplées de question sur la liberté, la création, le pouvoir de vie et de mort, avec un Dieu qui apparaît pour nous aider à tirer ce qu’il faut de ce foutu ressentiment nous parcourant, au moment opportun, comme un personnage de cartoon. Le nom de son héros, Bright, signifie, ‘éclairé’, et paraît naturellement illuminer de l’intérieur les envies de Ritter de se confronter avec le monde. D’album en album il ne cherche qu’un passage vers l’avenir.

Hello Starling

Sa conviction est mise en doute, et on dit qu'à son écriture blanche n'échappe aucun de ces détails recréé avec une obsession baroque. Peu spontané, peu inventif ? Un monde en soi, qui tourne à vide ? Des fans facilement séduits par les attributs flatteurs de chansons tape à l'oeil ? La réponse est à chercher du côté de l'album de la confirmation, Hello Starling (2003). Il montre que Ritter est un artiste qui est arrivé complètement formé sur la scène, après avoir autoproduit ses deux premiers albums et donc pris certains risques. On parle d'un jeune homme qui s'est lancé dans son premier enregistrement à 21 ans, et non plus de l'artiste chevronné qui écrit et produit des albums avec une image très nette de ce qu'il veut réaliser.

Écouter Hello Starling c'est comme de contempler l'arrivée du printemps avant l'heure, de regarder un peu paresseusement les chevaux se réchauffer dans le manège, d'espérer tromper l'un d'entre eux pour partir au galop. Là encore plus qu'ailleurs, Ritter fait office de songwriter idéal en ce début de siècle. Sa musique est légère et pourtant profonde. Est-ce un signe si Wings a été reprise par Joan Baez ? Peut t-il imaginer, Ritter, le moment où l'égérie folk montera sur scène à ses côtés, suscitant l'hystérie du public, dans un instant de félicité scénique.

A sa décharge, il troque la pop pompeuse de mini opérettes de Rufus Wainwright contre des chansons de chair, produites avec les excès d'un indie rockeur cherchant à masquer sa timidité, mais retombant toujours sur la caresse crédible de la guitare acoustique. Pour Ritter, il n'y a pas de différence entre Woody Guthrie, Pete Seeger et des artistes pop comme Hall & Oates ou Brian Wilson. Il s'expriment tous dans ces langages typiquement américains faits de béatitude qu'il tente, de façon simple mais finalement assez profonde, de reproduire. Sermon on the Rocks est le pendant idéal à cet album plus ancien.

Une première ligne

Oui, il est adroit à l'écriture de chansons, ce qui les rend élégantes et donne l'impression qu'elle ne lui coûtent aucun effort. Mais Neil Young ne disait t-il pas que l'essentiel, c'est de canaliser l'inspiration qui vous est donnée, pas de vous tourmenter pour tenter d'arracher une inspiration qui ne viendra pas artificiellement ? « Vous observez quelqu'un en train de jouer, et ça a l'air si facile, et vous pensez, je veux le faire, je sais comment le faire. », se souvient Ritter de ses débuts. « Puis vous essayez, bien sur... mais c'est Neil Young, vous voyez ? Cela vous inspire vraiment. Quand vous pouvez observer un tel type et les bases des chansons qu'il a écrites – il les connaît mieux que personne – quand vous pouvez le voir donner vie à ses chansons ainsi, c'est tellement frais. »

La création est ainsi la fois simple et le fruit d'un processus unique. Josh Ritter décrypte plus avant les sources de son inspiration. « Pour moi, il y a une première ligne.. c'est la première ligne d'une chanson qui me capture. C'est quelque chose de tellement beau. Vous ne savez pas toujours en quoi elle va consister. Vous pouvez avoir une très bonne idée, mais vous n'avez pas encore trouvé la première ligne. Écrire met en action tellement de vous-même, ce n'est qu'une question de chances si vous y parvenez. Et parfois vous êtes chanceux. »

Tandis que Ritter grandit en tant qu'artiste, sa vision se fait plus poétique et spirituelle, mais reste toujours débarrassée des blessures et des inquiétudes qui existent chez d'autres musiciens. « La plupart du temps, vous êtes en train de jouer une chose que vous connaissez déjà, ou des petits bouts de mélodies, et soudain il arrive qu'il y ait un éternuement de Dieu – ou quel que soit ce que vous appelez Dieu – et vous créez la chanson. C'est ainsi que ça se produit, et c'est un sentiment incroyable – c'est le meilleur sentiment du monde quand vous finissez une chanson et attrapez une bière, c'est génial. »

Va t-il revenir à la source de son inspiration ? C'est à dire, l'Idaho... « Il y a tellement de choses qui sont belles dans cet état. Il n'y a pas les désert, et les grandes chaînes de montagnes, mais des champs de blé. C'est un endroit très austère, certainement. Mais il a une vraie beauté, cette beauté de l'ouest. C'est le plus bel endroit qui soit.
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