“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

soigné (78) intense (77) groovy (71) Doux-amer (61) ludique (60) poignant (60) envoûtant (59) entraînant (55) original (52) communicatif (48) lyrique (48) sombre (48) élégant (48) apaisé (46) audacieux (46) onirique (46) pénétrant (46) sensible (45) attachant (43) hypnotique (43) vintage (42) lucide (41) engagé (38) Romantique (31) intemporel (31) orchestral (30) Expérimental (29) frais (29) intimiste (29) spontané (29) efficace (28) rugueux (27) fait main (26) contemplatif (25) varié (25) extravagant (23) funky (23) nocturne (23) puissant (21) sensuel (18) inquiétant (17) lourd (16) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (5)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

samedi 30 mai 2015

JONATHAN WILSON, DAWES, CONOR OBERST, FATHER JOHN MISTY, JACKSON BROWNE - Article



Scène Californienne

« Vintage ». Ce terme, utilisé souvent pour décrire le deuxième album de Jonathan Wilson, l'imposant Fanfare (2013), évoque sans doute les fringues usées, mais, dans l'art, il n'a pas de connotation négative. Pour ce qui concerne la musique, la démarche 'vintage' suppose une certaine élégance. Des artistes aussi variés que Lord Huron, Tom Brosseau, JDMCherson, Eilen Jewel, et beaucoup d'autres, sont décalés, pris dans leur temps. Ces artistes évoquent parfois un certain rockabilly des années 50, de Johnny Cash. Mais chaque décennie peut inspirer une tradition vintage différente. Pour la scène folk pop Californienne de la fin des années 60 et du début des années 70, consacrée par Joni Mitchell, par Crosby and Nash, par Jackson Browne parmi tant d'autres, vintage est un terme destiné à remplacer le péjoratif hippie. Puis vintage, par la suite, qualifie sans doute tout ce qui semble s'inspirer à la fois de Pink Floyd, de Jackson Browne, de Grateful Dead. Tout ce qui vient de l'ouest, et donc du passé, dans un mouvement chronologique immuable, dans une culture nourrie aux icônes, aux anges déchus, à ceux qui ont reformulé leur temps en consommant des drogues les précipitant dans leur propre passé.
Très peu pour Dawes, le jeune quatuor de Los Angeles, tout ça. Ils réfutent l'adjectif, craignent trop d'être pris pour une nouvelle mouture de ce qui se faisait – même de mieux – dans les collines aux alentours de Los Angeles et de son immédiateté grisante en 1970 . Que craignent t-il vraiment, au juste ?
Leur rock doux dégage l'expression d'une bonne volonté presque suintante, et bien sûr, leur attention pour la musique elle-même, la façon dont ils jouent, est tout de suite évidente. Il y a un charme, un sens du détail et une attitude décontractée dans leur musique qui rappellent à chaque minute pourquoi ils sont si proches de la scène Californienne d'une époque, à leur corps défendant. Les soli chaleureux, les harmonies vocales, les paroles narratives, et surtout leur relation prédestinée avec un producteur qui, par amour pour le beau jeu, est en train, depuis son studio de Echo Park, de donner à voir le renouveau d'une scène. Cette scène là s'est formée d'amitiés, au fil des improvisations, des jams – cela inclut le renouveau pour des artistes qui enregistrent depuis vingt, voire quarante ans. Où David Crosby  et Jackson Browne, des membres des Black Crowes et des Heartbreakers rencontrent Conor Oberst, et aussi Dawes. Dans ces conditions, il est irrésistible de goûter à la séduction du Laurel Canyon nouvelle mouture. On prend les mêmes et on continue, avec une passion intacte, d'enregistrer des disques analogiques, de brouiller les frontières entre la scène et le studio.

Pas entourés d'amis


Pourquoi favoriser la scène, quand le studio semble le lieu de tous les excès, propre à ressusciter les chambres à écho, et gonfler la qualité hi-fi dans des proportions qu'esthétiquement on avait tout simplement oublié de trouver enivrantes ? Dawes choisit d'exister d'abord sur scène pour se libérer de la placidité à laquelle l'esthétique pourrait réduire leurs élans de jeunesse. Même si la moitié du public ne différenciera pas ce batteur qui s'entraîne 3 ou 4 heures tous les jours d'un autre, ne fera pas de distinction entre ce groupe dévoué à l'apprentissage de l'excellence et un autre, il y a ceux qui remarqueront. Le public compte plus que les critiques, qui se sont, aux débuts du groupe, emparés de ce groupe comme de la pièce de musée à ajouter aux côtés de Jim Morrison, Buffalo Springfield ou les Byrds dans le mirage de la 'scène de Laurel Canyon'. Tout ça parce qu'il s'y étaient égarés quelquefois pour des improvisations, des 'jams'. « Je n'y vais jamais là bas », proteste le chanteur de Dawes, Taylor Goldsmith. Il se pose d'abord en observateur. Et pourtant, malgré sa jeunesse et son attitude 'take and run', quitter la grande ville a été, de son aveu, difficile. « Nous sommes très attachés à Los Angeles nous sommes fiers d'en être. Mais nous avons pensé que cela pourrait être bien pour nous d'être quelque part où nous nous ne sommes pas entourés d'amis et de comparses musiciens, qui affectent l'enregistrement».

Peut-être qu'après tout, la possibilité qu'a eue le groupe de grandir avec Jonathan Wilson, à peine plus âgé, leur a permis de dépasser les références aux sensibles Eagles ou Jayhawks qui les motivaient pour trouver leur propre son. Avec ou sans lui, ils ont, de toute façon, ce côté 'Californie ensoleillée' qui favorise les harmonies délicates, comme ils ont le sens du travail bien fait qui a attiré Wilson en premier lieu. En concert, sur My Way Back Home, un des classiques du groupe, c'est lorsque Goldsmith se lance dans un duel de guitares avec Wilson, invité pour l'occasion, qu'il s'éloigne de cette corde sensible pour accélérer le mélange des inspirations et des consciences. Ensemble, Jonathan Wilson, producteur de leurs deux premiers albums, et 'son' groupe pour la soirée, fusionnent, forment une unité imbattable une demie-heure durant, tout en détours et en élégance. Le songwriting faussement simple de Dawes rejoint souvent la formule de Wilson accusé à tort d'enregistrer de la musique 'progressive' alors qu'il enregistre simplement de longues chansons prises dans un seul mouvement. Dawes ne voulaient pourtant pas tomber sous sa coupe, entre plus avant dans un champ de conscience qui n'était pas le leur mais celui des journalistes. Ressemblant de plus en plus à un gourou, ou un bouddhisme new age, Wilson révélera en 2014 avoir pris du temps sabbatique, « avec cinq guitares seulement », dans une retraite du désert de Joshua Tree, pour 'écrire des chansons et lire dans l'avenir'.


La blessure et l'exultation

Les paroles du groupe sont supposées les mettre à l'écart des comparaisons. Sous leurs dehors résolument en rupture avec le monde, elles évoquent pourtant une façon de faire à l'ancienne, choisie pour interpeller ceux qui se trouvent dans la même pièce qu'eux, racontant des histoires avec une relation quasi-dédaigneuse au songwriting. Sur la première chanson de All Your Favorite Bands (2014), « Levons un verre à tout ceux à qui on ne parle pas » chante Goldsmith par exemple, dans une attitude grinçante qui rappelle une époque où les chanteurs pouvaient régler leurs comptes à travers les chansons qu'ils écrivaient, dans un flot ininterrompu de conscience. « Je quitte Oakland pour un regard critique derrière moi/Et faire quelques changements dans mon plan de combat » chante t-il avant avant de terminer dans un réalisme acerbe « Les choses se produisent de toute façon... » C'est ce pragmatisme qui empêche Tim Goldsmith et Dawes de se laisser briguer par une étiquette. Rien ne doit se mettre entre la musique, proche des leçons du quotidien, et les gens. « Et maintenant la seule opinion qui continue de m'aider/c'est qu'une nouvelle idée en détruit une dans le passé. » Des leçons souvent à recevoir comme des avertissements, soulignant l'inconfort d'être soi, en dépit des autres. Sur Time Spent in Los Angeles : «Mes amis ne semblent me reconnaître/que ma valise à la main/et quand je reste sans voyager/j'ai l'impression de disparaître. »
On pense aussi à la façon dont Conor Oberst a été injustement comparé à Bob Dylan, alors que celui-ci s'inspirait d'une dense mythologie historique tandis qu'Oberst s'en tenait à la rationalité de son expérience émotionnelle débordante. Hors, Conor Oberst enregistre Upside Down Mountain (2014) en compagnie de Jonathan Wilson. Un album dans lequel ses textes sont mieux mis en valeur par une production limpide, ensoleillée (ces rythmes caribéens sur Hundreds of Ways!) et efficiente. En écoutant cet album, l'un des plus beaux dans la longue discographie de Conor Oberst, d'abord avec Bright Eyes puis en solo, en écoutant ceux de Dawes, ou de Wilson, puis de leurs héros, en premier lieu Jackson Browne, quoi de plus évident que leur amour de la musique ?
Les trémolos dans a voix de Conor Oberst maîtrisent mieux qu'avant la blessure et l'exultation. A la percussion, à la guitare, aux claviers, aux choeurs, Jonathan Wilson fait preuve d'un l'équilibre et d'un tact impressionnants. « L'amour est le message.. un point c'est tout », «Notre amour est un poison protecteur », « Il n'y a pas de dignité dans l'amour ». Il décline avec un sens de la formule les façons de l'amour, avec la même exhaustivité qu'emploie Wilson dans sa démarche d'enregistrement. Soutenu par les vibrations du studio et par les choeurs du duo de chanteuses suédoises First Aid Kit, il semble désormais moins chercher notre appui à nous dans ce qu'il chante, n'a plus jamais besoin de béquille. Enola Gay est une évocation provocante, Governor's Ball une moquerie.


Chacun sa voix

Si la voix de Oberst est propre à secouer les émotion à fleur de peau, à railler les conventions du cœur languissant comme les postures politiques, celle de Jonathan Wilson, beaucoup plus douce, se prête à la paix, à a méditation, proposant un son plus absorbé, baissant le volume dès qu'il se met à chanter, utilisant les harmonies vocales de Crosby et Nash, de Omar Velasco ou Josh Tillman. A côté du mordant, de l'audacieux romantisme et de l'élégance nouvelle de 'Father John Misty' Tillman, dont il a produit I Love You, Honeybear (2015), Jonathan Wilson paraît plus effacé. Facile d'imaginer les tentations de Wilson quand il s'est consacré à étudier toutes les possibilités sonores chez Father John Misty, artiste projeté au pinacle pince-sans rire entre la soul de Marvin Gaye et les douches froides pop façon John Lennon. Si la musique, c'est se réinventer, Tillman se réinvente en enfant terrible de l’Amérique avec panache sur Bored in the USA et Holy Shit.
En compensation des faiblesse d'évocation, son absence de punch grinçant, Wilson a développé une pâte sonore qui tire plus souvent vers la hi-fi polyphonique de Pink Floyd sur The Dark Side of The Moon (à l'image du morceau-titre de son album Fanfare) que des jams insensées de Grateful Dead. Quand l'album se recentre sur sa prose, c'est à Roger Waters que l'on pense, dans les moments les plus émouvants de The Wall. Pavé de mélodies fascinantes, c'est dans sa partie finale, avec le funky Fazon, le folk bouleversant New Mexico (écrit avec l'anglais Roy Harper, un autre ami), Lovestrong et enfin All the Way Down que l'album laisse filer ses moments les plus imprégnés de magie. C'est avec ces chansons qu'on peut finalement affirmer que l’ornementation musicale n'est pas une distraction aux chansons et que Wilson possède bien sa propre voix au delà de ses qualités de producteur.


Habileté et abandon

Josh 'Misty' Tillman a sans doute été influencé par la démarche de Wilson quand il a décidé de remettre le piano au centre de sa musique – et comme il ne faisait pas les choses à moitié, das le cas de Wilson c'était un énorme Steinway à côté duquel il a fallu aligner d'autres instruments plus puissants que la normale. Le piano accompagnait aussi beaucoup Jackson Browne sur Standing on the Breach (2014), un album inspiré où l'instrument clarifie le message à la fois intime et politique, permet tous les écarts. Comme dans Bored in the USA de Tillman ou Lovestrong chez Wilson, l'instrument produit une limpidité, placé au centre d'effets de théâtre qui seront dévoilés par le talent de ces chanteurs aux intentions proches.
Alors que la guitare est l'instrument de l'action, le piano ressemble plus à celui de l'abandon. « Je veux marcher dans le vent hurlant/jusqu'à ce qu'il disperse toutes mes pensées/M'asseoir seul au bord de cette rivière/Jusqu'à ce que j'oublie que je peux parler. Seulement écouter », chante Conor Oberst sur la chanson Time Forgot. En dépit du travail intense, l'abandon n'est pas une attitude étrangère à cette musique particulière, qui mérite avant tout d'être écoutée plus que commentée. Cette musique dont le chaos contrôlé reproduit les forces d'un cosmos intérieur. C'est l'ésotérisme touché du doigt par Tim Goldsmith quand il décrit le tournant ris par le groupe sur son troisième album. La confiance nuancée, l'envie d’intégrer les rythmiques et les riches harmonies d'autres cultures. Chez Browne, c'est aussi l'habileté de faire des transitions entre l'environnementalisme et les questions politiques, au cours d'une chanson poignante. Ailleurs, Wall and Doors est la conversion d'une chanson Cubaine de Carlos Varela. Et partout, la même humilité. Les Beatles et les Byrds sont lointains désormais, même si Paul McCartney reste pour Jackson Browne une grande source d'inspiration - comme Denis Wilson pour Jonathan Wilson.
Browne se permet aussi un prêche dans la tradition de Willie Guthrie (dont il reprend par ailleurs une chanson ou Bob Dylan : sur Which Side are You On, des fondations gospel soulignent un message de résilience inspiré par le sort d'HaÏti : « Même si le monde peut trembler et ses fondations vaciller/Nous allons tous nous assembler et nous les remettrons d'aplomb. » Dans le même geste de solidarité, sur Enola Gay Conor Oberst disait : « Le monde est cruel et le devient de plus en plus/Alors pourquoi dois tu toujours tout ramener à toi ? » Il ne s'agit pas de tenir le haut de l'affiche, tous l'on bien compris.

jeudi 28 mai 2015

LOCAL NATIVES - Hummingbird (2013)




O
lyrique, intimiste, efficace
indie rock

La musique New Yorkaise passe toujours très bien l'atlantique, et c'est plus rare que des sensations telles que Other Lives nous enchantent depuis l'Oklahoma. Ce grand pôle concentre énormément de talents, musiciens du cru, ou bien aillant déménagé pour profiter d'une émulation, d'une vibration particulière. Pour New York, on peut penser à The National, au franc succès qu'à remporté ce groupe en France. Leur leader Aaron Dessner est l'un des parrains de la musique de Sharon Van Etten, qui aurait pu très bien figurer dans cet revue aux côtés d'Other Lives (si je ne lui avais pas consacré un article de 3 pages).

Sur leur deuxième album, trois ans après Gorilla Manor, le groupe développe un son mélancolique et mélodique basé sur les rythmiques inventives et très expressives de Matt Frazier. Le groupe, plutôt que de se contenter de perdre leur bassiste en 2011, se voit retrouver un cinquième membre en la personne de leur producteur Dessner, propriétaire d'un studio à Brooklyn. La présence de Dessner est partout dans cet album au son détaillé, où le travail vocal de Kelcey Ayer est spectaculaire, qui profite du moindre moment de nudité pour étirer une chanson de façon bouleversante. Il suffit d'écouter Three Months pour s'en convaincre. Il y a une interaction addictive, de l'ordre de la régénération perpétuelle, entre le chanteur et son groupe, une élévation palpable sur chaque falsetto. Le groupe ne cherche pas à contrôler chaque note, laisse échapper des imperfections qui font partie de l'émotion, si on les compare aux anglais de Wild Beasts par exemple. La musique des Local Natives n'apparaît jamais comme une thérapie de groupe, comme c'est le cas pour d'autres artistes d'indie folk mélancoliques, mais se jalonne de célébrations telles que Wooly Mammoth. Le son vaste, détaillé, profond, la consistance mélodique, presque pop, et la tension de ce disque en font presque oublier la subtilité lyrique. Des chansons plus rapides sont tendues vers le dénouement de Hummingbird, sa raison d'être, la chanson Colombia, adressée à la mère du chanteur, qui est décédée pendant la création de l'album. On pense alors à la démarche valeureuse de Ari Picker, chanteur de Lost in the Trees. La capacité de Local Natives à transformer l'émotion et l'intimité en panorama, à lui donner des tonalités élégiaques, qui ont lui fait marquer un grand pas vers les sommets de l'indie folk sur Hummingbird.

OTHER LIVES - Rituals (2015)





OO
élégant, soigné, 
Indie folk, orchestral

L’attente accumulée pendant les quatre années qui ont suivi Tamer Animals semble avoir déboussolé les amateurs du groupe, qui s’attendaient peut-être à ce que la tension cinématique de cet album suscite un grand mouvement passant les codes et les mythologies de l’Amérique rurale au filtre d’une élégance éperdue. S’il y a une confirmation, c’est qu’Other Lives persistent dans l'élégance éperdue' et endossent l‘autre facette de l’homme , animal 'le mieux dressé' qui est de se laisser entraîner, dériver, divaguer. Ce n’est presque pas une surprise, si, prêtant une oreille distraite à ce disque, il est si déroutant, sans début ni fin.

En comparaison, Tamer Animals (et son single hanté par l’ambition d’un personnage de cinéma, For 12), était limpide dans son Americana, évoquant un western existentialiste. L’album marquait la nécessité de choisir son camp, du point de vue musical et émotionnel. L’indie folk ne contient chez Other Lives qu’un fil ténu de séduction et d’humour, remplacés par une pleine mélancolie et une résignation passant par toutes les teintes de l’ocre jaune du désert aux sépia de la poussière. Cet album-là, dû à un quintet, décrivait leur vie dans l’Oklahoma. Le groupe a déménagé, emporté leur talents multi-instrumentistes et leurs passions pour des musiques non ‘populaires’ – leur charme autant que leur malédiction - avec eux. Pour ce désormais trio, l’essentiel était de rester centrés sur leur identité naturelle, définie par le mouvement, l’ailleurs, l’homme en lui-même et confronté au grand dehors.

« I could never decide » chante Jesse Tabish sur Beat Primal, une de ces mélopées explorant les multiples facettes de l’Homme, comme dans une tentative de figer l’indicible condition en une sculpture sonore de trois minutes et demie. Trois minutes et demie dans un album de près d’une heure, et cette question : combien de temps, cette fois, le groupe a-t-il pris pour choisir quelle musique enregistrer, et comment superposer les strates si nombreuses qui sont leur façon de faire – chaque chanson contenant par exemple entre 20 et 30 trames de percussions différentes ? Le groupe tient son talent de la volonté d’utiliser les sons comme des couleurs. C’est une contrainte qui peut donner des résultats illimités. Décrivant ce nouvel album, Jesse Tabish l’a qualifié  de vaste, étrange et multicolore – juste à l’image de la pochette, tout semble propulsé à partir de couleurs primaires se mélangeant en de longues traînées irisées. Dans une prouesse sous-estimée, ils plient une narration grandiose en une transe d’ethnologie lyrique.


Il ne faut pas trop se laisser happer par les profondeurs vertigineuses auxquelles nous convient le groupe et les douze musiciens invités à apporter des arrangements gracieux à l’album. Chaque chanson pourrait être définie par ce qu’elle tente de produire chez l’auditeur, et ce qu’elle provoque vraiment. Fair Weather et Pattern ne semblent qu’un avant-goût, puis vient la déclaration d’intention, Reconfiguration, qui dans sa vidéo sublime le thème du duel - ou de la dualité. New Fog et 2 Pyramids, au cœur de l’album, sont à chaque écoute une source d’émerveillement ; English Summer et ses arpèges précieux rayonnent, puis For the Last et ces notes évoquant celles de l’homme à l’harmonica dans Il était une Fois dans l’Ouest donne une dimension presque grandiloquente à cette beauté. S’il fallait ne retenir qu’une seul repère, on peut se saisir de l’affirmation de Tabish que nous sommes des ‘créatures de rituel’ sur la chanson-titre à la fin, une réflexion complémentaire à l’observation que nous ne sommes que les ‘animaux les mieux dressés’ sur le précédent album.  Quelques repères de plus seront nécessaires pour pleinement profiter de cette œuvre foisonnante, montrant un groupe à l’encontre des tendances, qui se laisse porter par sa propre maestria.  

jeudi 21 mai 2015

Un article en préparation...


FIELD REPORT - Marigolden (2014)




OO
élégant, lyrique, doux-amer
indie folk, songwriter

La musique de Field Report est tout de suite très américaine. La pedal steel, emblématique du far west, de Marigolden a été enregistrée par Ben Lester dans un studio qui s’appelle le Unicor Ranch, le ‘ranch de la licorne’, si on en doutait. C’est une Amérique parfois spécifique, mais pas géographiquement délimitée.

Sur ce disque qui a nécessité 10 mois de travail, la scène la plus horrible de l’album survient lorsque le fils du sheriff, dont Christopher Porterfield  souffrait la méchanceté quand il était jeune, se suicide en se tirant une balle sur un green de golf. Il y a toujours cet avertissement presque grinçant de ce que peut donner la vanité de pire. Ce sont des situations de film policier données à la contemplation.  Ce chanteur-là, que l’exigence lyrique place dans les fleurons de l’indie folk américain, nous faits parfois penser à John Grant, par sa façon aussi de suggérer qu’il n’a pas la moindre valeur tout en s’en donnant une finalement, morale, triomphante. Sauf que les grands coups de synthétiseurs de Pale Green Ghosts (2013) de ce dernier sont tenus ici par des touches bien plus aériennes. La comparaison tient puisque John Grant est signé aux Etats Unis sur Partisan Records, le même label que Field Report.


Hormis que tout le groupe a changé depuis le premier album éponyme (2012) qui était comme le grand saut que Porterfield s’autorisait enfin, après toutes ces années d’attente, dans la poésie et l‘âme humaine, Marigolden sonne quasi pareil que son prédécesseur. Les innovations électroniques ont été contenues dans un faux minimalisme, assez vaste et détaillé, à l’image de Wings, la première chanson de la deuxième face – puisque l’album est clairement structuré en side a/side b. C’est le producteur de Feist aux manettes. Wings, c’est l’un de ces moments où la musique devient aussi propre à Porterfield que les paroles, qui décrivent le chanteur en Icare moderne. « Soaring close to god until his love melts my wings and the emptiness of space smells like parafin and gasoline… » La chanson-titre a le dénuement et la touche d’Americana suffisante pour entrer dans les clichés du Nebraska. Les paroles sont, comme toujours, ce qui retourne le monde et semble nous le présenter dans le bon sens pour la première fois. Les synthétiseurs qui sont devenus la marque de fabrique de Field Report nous entrainent dans un flottement jusqu’à Michelle, une chanson encore plus ambitieuse, bâtie autour de quatre couplets qui ne laissent inexploré aucun recoin de la psyché. Porterfield est dans un élan qui produirait des tragédies quasi antiques s’il transposait son sens narratif au cinéma. Mais pour rester en termes musicaux, c’est comme si un Neil Young affecté version Tonight’s the Night chantait dans les ambiances de Harvest Moon.  C’est une poésie si concrète, presque agressive, qui se révèle après plusieurs écoutes, quand les moments apparemment moins valeureux deviennent terriblement attachants au-delà de leur seule élégance. Summons tient une note d’espoir et montre une tenue qui gravite autour de la résilience. « If you fall in love again while i’ve been away… » L’album, superbement construit, commençait, ou presque, par  “Le corps se souvient de ce que l‘esprit a l’oublié” pour se terminer, ou presque, par le retour à la maison d’un homme, qui, s’il n’est pas complètement palpable, est moins malade qu’il aurait pu l’être. 

FIELD REPORT - S./T. (2012)





OO
élégant, doux-amer, lyrique
Indie folk, songwriter

Chronique écrite dan le cadre d'un article à paraître dans Trip Tips 26. 

Il y a des gens dans la vie qui sont plus doués pour explorer les failles humaines, les fragilités, que pour vendre des appartements, travailler dans un commerce ou dans une société quelconque. Par humilité, ils décident d’étudier ce qu’ils connaissent le mieux : leur propre cas. Mais avec une petite astuce : quand tu vas t’adresser à eux, ils te parleront à la deuxième personne, comme si tout ce qu’ils ont traversé était applicable à toi. C’est le moyen qu’ils ont trouvé pour se vendre.

Christopher Porterfield s’attache à croire, et à nous persuader, que ce qu’il chante, c’est ce qu’éprouvent beaucoup d’hommes autour de lui, qui peuvent ainsi se reconnaître dans sa musique. Si c’est le cas, un artiste est vraiment aussi important qu’un médecin, et la musique remplace les médicaments pour arrêter de boire, ou ce genre de trucs. Il n’y a rien de maniéré chez Porterfield, mais c’est pourtant un gentleman. Un rejeton issu du même moule que Justin Vernon de Bon Iver ou Phil Cook de Megafaun, deux artistes indie folk qui ont remporté un grand succès depuis le milieu des années 2000, tandis que Porterfield continuait de jouer dans des endroits petits et vides et de faire les premières parties de ses acolytes. La différence de poids, (un poids sur le cœur, mélancolique), c’est que Porterfield mais l’accent sur les mots, sur la confidence plutôt que sur la musique. Il ne ressemble pas aux plus ornementé des groupes indie-folk : d’ailleurs, son ‘groupe’ change entièrement entre ce premier album et le suivant, Marigold (2014) qui réinvente le mythe d’Icare Californien comme Bill Callahan a réinventé le rider texan (Porterfield ne cache pas que son album favori entre tous, c’est A River Ain’t Too Much to Love (2005)).

C’est une musique très américaine, et pourtant, c’est cela d’une homme dans le dénuement de la marche plutôt que de celui qui fait des distances à cheval. Porterfield a pris sa vie en main à trente ans passés, saisissant selon lui le fait que le moment était arrivé de ‘sauter dans le train’, et il trouve immédiatement un équilibre exemplaire entre ce qui est personnel, ce à quoi on peut s’identifier, en tant qu’auditeur et rêveur, ce qui est général, et ce qui est précis, comme le souvenir de ce qui s’est passé la semaine dernière, mais transformé chose élégiaque. Pour le reste, le simple fait d’avoir fait de son projet l’anagramme de son propre nom en dit long. Il y a un peu de l’humour noir, aussi, de Bill Callahan, un artiste auquel Porterfield mérite vraiment d’être comparé, et c’est rare. Ses chansons sont faites pour vous mettre un peu mal à l’aise, mais la brillance mélodique qui vous gagne sur Intercommunicado ou Circle drive, au cœur de l’album, finit par vous conduire dans les endroits où vous avez toujours rêvé d’être. Là, dans son aspect le plus émotionnel (‘Someday we do the best we can’), il arrive qu’on pense aussi à Conor Oberst. Je ne sais pas pour ce dernier, mais Porterfield doit encore écluser une jeunesse complexe et en partie gâchée par la boisson et la solitude qui en découle.

Cette musique prend une dimension cinématographique sur Chico the American. Il décrit des psychés déphasées par la célébrité, plaque les avec une profonde assurance la poésie humaniste sur le surréalisme d’un rêve, jusqu’à évoquer plus largement tous ceux qui sont morts trop jeunes. L’un de ses héros, Jason Molina, en fait partie. Les instruments sonnent jusqu’à la fin dans une isolation quasi spectrale. La partie de synthétiseur qui parcourt tout l’album devient peu à peu inestimable. 

samedi 16 mai 2015

EFTERKLANG - Piramida (2012)




chronique écrite dans le cadre d'un article à paraître dans Trip Tips 26.


OO
soigné, lyrique, onirique
Pop, Indie folk, orchestral


Ceux qui cherchent dans les manifestations de mélancolie de grand mouvements, et des tournures originales, devraient écouter Efterklang, qui le font d'une façon assez détachée pour rappeler des parangons de la musique électronique comme Matthew Dear, jamais Sigur Ros et rarement Bon Iver. Il m'es arrivé de songer, comme modèle du chanteur Casper Clausen, à Mark Hollis, du groupe pop Talk Talk, à sa manière un peu détachée et froide. Une chose qui frape en voyant Caser Clausen en concert, c'est son allure de grand échalas, résolument penché au-dessus de ce qu'il chante. A ce point de la progression du groupe, critiquer la façon de chanter de Clausen – particulièrement peu démonstrative – revient à tenter inutilement de causer une mutinerie sur un navire en critiquant son capitaine. Plusieurs membres d'Efterklang ont d'ailleurs déjà quitté le navire, pour que le groupe se retrouve désormais sous a forme d'un trio - souvent bien entouré (Nils Frahm au piano, Peter Broderick au violon...). Il ont raté les retrouvailles de Clausen avec la mélodie vocale, ici, sur Between the Walls surtout.
La richesse de cet album se mesure en termes conceptuels et musicaux. Musicalement, c'est une profondeur sans exubérance, basée sur la qualité de sons (sur la finale Monuments par exemple). Et que penser de la façon dont le concept - isolement dans une ville fantôme - se transforme en méditations lyriques affectées ? Leur nouvelle marque de fabrique, en comparaison avec Parades (2007) et même Magic Chairs (2010), est une force minimaliste basée sur une rigueur un peu triste.
Told to Be Fine démarre dans le feu de cette ferraille frappée, transformée en percussions hétéroclites comme celles des premières nations, figurant un travail à l'unisson, les musiciens faisait désormais office de mineurs à la place de ceux qui ont quitté Piramida, la ville polaire slave, depuis longtemps. Ces marimbas improvisés produisent des sons réticents à se mélanger, enfermés chacun dans leur propre résonance – ils produisent une forme de vide et de beauté dont on ne prend la mesure qu'au fil des écoutes. Told to be Fine se termine par des chœurs, non pas ceux d'une chorale de 70 femmes, cette fois, mais du trio, qui répètent « Told you it's ok/keep me away » « Je t'ai dit que ça irait/de me laisser à l'écart. » Au final, la chanson ne laisse pas une impression très physique, mais plutôt celle d'émotions lointaines renfermées, de lieux sacrés que la lumière de cette musique pop moderne dénature. Les méditations de Clausen, ses refrains répétés discrètement, sont autant de moments emblématiques du disque dans ce qu'il contient de détachement. C'est dans l'écart entre ce qu'on entend et ce qu'on verra, une fois le groupe sur scène, que réside aussi l'intérêt d'Efterklang, un groupe capable de se réchauffer au fur et à mesure que des musiciens de talent se mettent à jouer, au fur et à mesure que le public joue à se perdre dans leur mélancolie sophistiquée.

vendredi 15 mai 2015

BEN HOWARD - I Forget Where We Were (2014)



OO

sensible, pénétrant, sombre
indie folk

En musique, le sentiment de mélancolie suscite bien plus un plaisir agréable, comme celui qu'on peut éprouver tandis que le soleil se couche et nous éclaire sereinement à travers les branches agitées d'un arbre, que d'une sensation de désespoir. L'attitude en retrait d'un artiste qui enregistre ce genre de musique n'a souvent rien à voir avec la générosité qu'il produit. Ben Howard, raide et sombre sur la pochette de son deuxième album, ne laisse pas imaginer toute la grâce virevoltante qu'il met par moment dans ses chansons, et jamais mieux qu'au milieu de la chanson titre. Les roulements de batterie nous emportent loin.

La mélancolie est aussi un sentiment particulièrement pur, dans cet album excellent ou tout sonne si juste, que l'influence du folk et de la musique ambient des seventies de John Martin saisit dans toute sa vérité intemporelle. Dès lors, ceux qui regretteront l'apparente létargie qui s'installe peu à peu dans l'album, en comparaison avec le folk plus heureux de Every Kingdom, rangeront bien vite lers regrets au placard. Howard expérimente ici avec les harmonies, crée un son vaste et original, qui retranscrit un saut dans l'inconnu. Au est précipités par la grand porte, dès Small Things, qui répète de façon frappante 'His the world gone mad, or is it me/All the small things that gather around me, gather around me...' On peut vraiment ressentir avec lui les forces contradictoires qui l'encerclent, dans un sentiment de solitude face aux éléments qui a tôt fait de donner à l'album un côté américain.

La gravité du jeune Howard ont incité à la comparaison avec Justin Vernon, par exemple, au moment où Every Kingdom remportait des prix et se vendait en grosses quantités. La voix de Ben Howard n'a sans doute rien d'extraordinaire, au delà de la belle lassitude qu'elle exprime. Il ne fait pas penser, comme son héros, du folk sur Solid Air (1973), au folk-soul transcendant de Terry Calier, même sa sensibilité exacerbée lui donne un charme particulier. Il s'assure que la production de son album bâtisse sur le folk du passé des canevas qui s'étirent et se transforment en prenant leur temps (Time is Dancing, End of the Affair) La première des deux est envoûtante, la seconde prouve que I Forget Where we Were est un album d'ambiances, capable de prendre son envol sous l'arbre agité au crépuscule comme dans la nef d'une cathédrale. On pense à Again, la chanson d'Archive, surtout lorsque Howard s'époumone directement dans le corps de sa guitare.

Dans cet enchaînement construit , chaque chanson semble apporter ce qu'il manquait à la précédente, la complétant qu'il est facile d'oublier où elles commencent et se terminent, se déroulant comme dans un fondu enchaîné. On retient en particulier comment la guitare acoustique réapparaît sur In Dreams, une C'est l'intelligence de cet univers dans lequel plonge la musique de Howard qui donne par contraste, à sa voix un aspect hanté. On pense à A. A. Bondy un autre merveilleux esthète de la mélancolie en forme de voyage. Si on en doute, pour le voyage, il suffit d'écouter Conrad. On ne décroche pas d'un tel album !

lundi 11 mai 2015

DRY THE RIVER - Shallow Bed (2012)




O
efficace, lyrique, 
rock alternatif, indie folk

Texte provisoire  extrait de l'article à venir dans Trip Tips 26.


La voix de Peter Liddle, le chanteur de ce groupe, évoque par ses trémolos des chanteurs folk tels que Paul Simon et Art Garfunkel, que sa mère lui faisait écouter petit. Les harmonies chantées avec le guitariste Matthew Taylor et le bassiste Scott Miller, les arrangements riches, parfois pompeux, les structures ambitieuses, en tensions mélancoliques, de leurs chansons en font un groupe rafraîchissant à aligner aux côtés des pourtant moins fougueux Other Lives. Rapprochement intangible peut-être, mais pour un article rassemblant six artistes/groupes, et après en avoir écouté beaucoup d'autres, je me permets cet écart intercontinental.
C'est la vidéo d'un concert à Brighton, où le groupe mélangeait les morceaux de ses deux albums, qui m'a révélé aux subtilités d'un groupe capable si malignement de s'exporter. Car comme le décrivaient Britich Sea Power (pressenti pour figurer aussi aux côtés d'Other Lives), dans l'album The Decline of British Sea Power, le déclin de la nation britannique est irrémédiable, et pour les groupes de ce pays, c'est essentiel de pouvoir créer du lien au-delà des océans. La morale, la science (humaine) et la religion sont ici creusées par des paroles paradoxalement complexes que des fleuves de cordes tentent un peu trop vainement de faire passer bien qu'une grande majorité du public du groupe (qui ont troqué Mumford and Sons pour celui-ci) ne cherchera pas à comprendre. Dry the River attire sur lui les avanies et les peines du monde alternatif et interchangeable du rock d’aujourd’hui : beaucoup de gens les considéreront avec suspicion, n'entendant plus, sur un album construit autour de refrains et moments fédérateurs, la transmission de foi du groupe et son attitude de recherche.
Ils avaient trouvé, avec Shallow Bed, un producteur américain capable, mais Dry The River méritent dans le futur d'être poussés dans de nouvelles voies avec leur musique. Comme les meilleurs groupes, leur identité vient de ce que chaque musicien écoute et apprécie des genres musicaux différents, jusqu'à la country pour l'un des guitaristes. Constitué de chansons jouées depuis les débuts du groupe en concert, Shallow Bed fait désormais la cartographie de leurs débuts. Il y a les chansons écrites à 15 ans par Liddle, telle Weight & Mesures, qui avec trois accords et, en sa qualité de relecture post-adolescente, se consume pour créer un formidable pont avec la culture folk. Elle est, d'ailleurs, le mieux reçue lors des concerts aux Etats-Unis. Il y a aussi l'accueil déconcertant d'enthousiasme des fans réservé à No Rest, une chanson qui concentre e paradoxe, la bipolarité du groupe entre des paroles d'abord complexes. Et puis, juste après avoir hésité un peu sur une dernière contemplation, 'Our hearts are a herd', elle débouche sur un refrain si facile à scander, dont le climax est atteint sur le pourtant beaucoup moins excitant 'Did you see the light in my heart?

samedi 9 mai 2015

LORD HURON - Lonesome Dreams (2013)





O
vintage, romantique
Indie folk, americana

Chronique écrite dans le cadre d'un article pour Trip Tips 26

Sur cet album, Time to Run profite d'une coda où le rythme d'un train répond à des choeurs lointains. Lord Huron est un groupe ancré dans le passé, dans un monde la communication passait par le télégraphe et les relations amoureuses revenaient à scander son amour impossible face à la vallée. Heureusement, Lord Huron fait en sorte de rendre chaque couplet entraînant, chantant dans un tempo soutenu. On pense parfois à la pop d'un autre monde telle que l'a imaginée Animal Collective. La simplicité initiale de Lord Huron les apparentent sur Lonesome Dreams à des répliques moins fabuleuses des Fleet Foxes, comme eux perdus dans le temps. C'est dû au fait que le parolier Ben Schneider, comme Robin Pecknold, est du type à poursuivre des obsessions naturalistes. Si aucune autre inspiration équivalente à cette contemplation maniaque et tétanisante ne vient la recouper, la vapeur que le groupe dégage à couvrir ces distances finira par faire détraquer la locomotive, et le groupe s’essoufflera. Mais comparer le groupe aux Fleet Foxes dont ils se rapprochent beaucoup – harmonies, structures des chansons – ne doit pas servir des critique, les Fleet Foxes étant d'ailleurs suspendus depuis l'existence de Lord Huron dans un lieu incertain, et leur musique n'était désormais plus qu'un lointain souvenir de ce qui a pu fonctionner. Pourtant, la légèreté d'une chanson comme The Man Who Lives Forever avec des percussions et tonalités exotiques, fait renouer le groupe avec un style de pop plus affirmé. Tout en faisant inexorablement progresser la thématique temporelle de l'album. On pense aux sonorités fantaisistes de Memory Tapes. Lullaby continue dans un ambiance plus insulaire encore apportant avec son marimba la preuve que la frontière mexicaine a été largement traversée, jusqu'en Amérique du sud. C'est le cas de toute la deuxième parie de l'album, séquencé comme un voyage, si bien que les textes finissent par apparaître ce qu'ils sont sans doute : un prétexte à embarquer.  

vendredi 8 mai 2015

BJöRK - article (2011)



THE UNTHANKS - Mount the Air (2015)





O
apaisé, orchestral, élégant
folk

La musique des Unthanks, 10 ans au cœur de leur carrière, est un vrai défi pour l'auditeur. ce n'est pas seulement en termes d'envergure, car les plus longues pièces rappellent les meilleures folies de Joanna Newsom arrangée par Van Dyke Parks (la harpe est présente), mais aussi la lenteur et la mélancolie chevronnées dont fait preuve ce quintet qui a la particularité d'être mené par deux sœurs. Leur appartenance à la nation britannique ne fait aucun doute, par la façon d'articuler chaque syllabe, d'en extraire chaque nuance de retenue et d'élégance. Pour le reste, un adjectif so british, 'pillowy' semble pouvoir assez bien décrire l'ambiance à la mélancolie comme enregistrée sous les cieux qui traverse cette collection. C'est comme de sentir sa tête posée sur un oreiller. Dans l'ensemble, ça reste moins ennuyeux que Vulnicura, l'album de Björk. 
Le piano (parfois rhodes) est l'instrument de prédilection, mais le rythme n'est jamais celui de la pop de Kate Bush. C'est un folk lent, qui nous perd facilement dans les profondeurs de mélodies traditionnelles, la musique jouant comme une voix lugubre. On commence par une longue litanie folk de plus de 10 minutes, sur laquelle une trompette solitaire (jouée par Tom Arthurs) rappelle Chet Baker, tandis que l'autre morceau de bravoure, Fondling, elle va même jusqu'à faire penser aux transes de Rock Bottom (impossible d'oublier Little Riding Hood Hit the Road). Diversions, Vol. 1: The Songs of Robert Wyatt and Antony & the Johnsons - Live from the Union Chapel, London reprenait entre autres Free Will and Testament, l'une des chansons emblématiques de celui-ci. Baker et Wyatt, deux trompettistes qui sont passés par la fenêtre. Bardé d'oreillers comme on a l'impression de l'être, on veillera à ne pas finir aussi mal. 

JAMES BLACKSHAW - Summoning Suns (2015)




O
envoûtant, intimiste
folk

Loin est le psychédélisme tapageur des très bons Temples et leur Sun Structures. Dans le jeu enchevêtré de cette guitare anglaise, des  harmonies capable d'évoquer Slowdive sont contenues. Les chansons sont de longues dérives, arrimées par un jeu terrien, et Blackshaw pourrait bien ne pas être les seul à en jouer. Brièvement, on entend de la pedal steel, la guitare country, sur son duo avec Annie Nilsson, la fille de Harry Nilsson. La légèreté des deux premiers morceaux garde la complexité harmonique et la mélancolie, imbriquées l'une dans l'autre, pour ces chansons qui rapprochent Blackshaw d'Elliott Smith : Failure Flame, caressante sur presque 6 minutes. C'est très volatile, presque déconcertant, et l'album ne se consolidera à notre oreille que si l'on se laisse bercer jusqu'au final 12 corde de Winter Flies, ou peuvent voler les influences de Bert Jansch et John Renbourn, les deux grands héros de la guitare anglaise. Sur Nothing Ever After, la voix évanescente et pleine d'affection de Blackshaw rappelle celle, si attachante, de Neil Hamstead, avant que les cordes de violoncelles ne s'élèvent dans une rigueur élégiaque. Le musique semble toujours en révérence et en retenue. Il y a aussi une chanson chantée en japonais sur une mélodie de berceuse, Towa no Yuma. La chanson titre en fait un peu le Steve Gunn anglais. Sa guitare est à ce point remarquable.

TERAKAFT - Alone (Ténéré) (2015)







O

entraînant
blues touareg, world music


Le désert laisse des questions auxquelles on ne peut répondre. Terakaft ('la caravane') est une valeur sure, un groupe indissociable Tinariwen, on y retrouve les mêmes 'frères' musiciens. Ils distillent ingénieusement, dans un groove serein, les mystères que même le voyageur ne pourra qu'entrevoir. Il nous reste à danser au son de cette musique impénétrable, cela vaut mieux que de faire le déplacement pour ne revenir qu'avec un article portant vainement les traces du rythme lancinant de la vie quotidienne, de la violence troublante, ou avec une interview laconique du leader Kedhou ad Ossad , 'le géant', qui vous dira que forcément, le 'message artistique' que vous avez voulu voir dans leur musique se confond, par la force des traditions et par souci de rassemblement, avec le message du peuple touareg tout entier. Ce message s'écrira et se chantera en Tamasheq, la belle langue Touareg ; parfois en français. Terakaft sont, comme les autres groupes Touaregs, des porte-parole. Dans un jeu étourdissant, il complètent l'aventure Tinariwen, baptisant par exemple un de leurs albums '...le lait c'est la survie' (Akh Issudar), pour terminer l'adage de Tinariwen, qui avaient commencé par appeler l'un de leurs propres albums Aman Iman, 'L'eau c'est la vie...'. Désormais produit avec des étrangers, le blues Touareg, avec ses percussions et ses longues phrases guitare électrique, est de plus en plus une inspiration en dehors du Mali, un pays où la musique est centrale et plus moderne que jamais aujourd'hui. 

samedi 2 mai 2015

JAMES YORKSTON - The Demonstrations of the Craws (2015)






O

envoûtant, intimiste
folk, pop

Le folk du britannique James Yorkston a beau n'être toujours délivré que dans un murmure, il est résolument moderne et trouve le moyen d'attirer votre attention et de vous affecter par la combinaison envoûtante de sa simplicité et de sa densité lyrique. Qu'est ce que le lyrisme, au fond, sinon la douce osmose qui réunit les textes écrits avec l'atmosphère si particulière qui est développée dans une chanson ? Yorkston met l'emphase sur des examinations curieuses (Guy Fawke's Signature) ou subjugue par la dentelle de son jeu de guitare (Thinking About Kat). Sensible à l'aspect fait maison de la musique (il a enregistré un album de reprises du spécialiste de la cassette Daniel Johnson), il a aussi planté son folk en terrain fertile, avec une dizaine d'albums en 13 ans de carrière,la plupart signés sur un gros label 'indé', Domino. Cet album est une compilation de démos, et n'a été disponible que pendant quelques heures le 18 avril dernier, sans doute, avant que les 500 exemplaires mondiaux ne soient écoulés, mais à l'oreille de celui qui l'a téléchargé, il sonne comme une superbe introduction aux talents puissants de son auteur, pour une fois seul, sans ses ami(e)s. 

http://mp3rally.com/2015/04/21/james-yorkston-the-demonstrations-of-the-craws-2015/

vendredi 1 mai 2015

Sur Facebook



Message de la page "Fanzine musical éclectique Trip Tips. 




JIMBO MATHUS - Article (2015)

Version provisoire 

L'aventure musicale de Jimbo Mathus a commencé dans une tradition communautaire, dans un mélange de liberté et de destinée comme seuls les États-Unis en produisent. Et cela s'est prolongé jusqu'à ce qu'il rencontre sa compagne par le biais d'un guitariste, Matt Pierce – d'abord un ami, puis son beau frère. Après avoir réalisé que Jimbo Mathus et sa sœur «semblaient tous deux avoir besoin de quelqu'un dans leur vie », il donna le numéro de Jennifer Pierce à Mathus, le rockeur sudiste dont tous les musiciens dans la scène entendent désormais parler.
A cette époque, en 2004, sa sœur revenait d'Irlande, de retour en Arkansas, d'où leur famille était originaire. Dubitative quand Mathus l'a appelée, elle a fini par accepter qu'il vienne la rencontrer. « Il était prêt à conduire une heure et demie depuis chez lui dans le Mississippi jusqu'à Jonesboro, dans l'Arkansas. », reconnaît t-elle. « J'ai senti que je ne pouvais pas refuser ». Un jour d'été, ils partirent pêcher ensemble et attrapèrent une perche. Un mois plus tard ils étaient fiancés.

Affaire de famille

Toute l'historie est facile à imaginer, car Jimbo Mathus a tout du cow boy au grand cœur, un peu magicien, plus gentleman que cul terreux et cet acte d'union symbolique au travers deux états à l'identité forte ressemble à la passion qu'il a mise à fusionner des musiques de traditions un peu défiantes les unes envers les autres. Mathus connaît le sud, de la Caroline ou il a passé une dizaine d'années, jusqu'au Mississippi – il possède un studio à Clarksdale, un haut lieu du blues du delta, une ville à moitié abandonnée par l’Amérique moderne, loin du musée qu'est devenu Memphis. Désormais, il parle de lui comme le 'gendre de l'Arkansas. Des musiciens de cet état et du Tennessee composent The Tri-State Coalition, le groupe le plus important de sa carrière.
L'importance du lien communautaire, dans ces cultures traditionnelles, n'est pas à prendre à la légère. Un homme va d'apprentissages en renaissances artistiques à travers le soutien de sa famille élargie, un cercle de relations privilégiées qui reste protégé par des principes. Même si de généreux donateurs issus de campagnes Kickstarter, peuvent aussi être invités à passer un bon moment dans un bouge du Mississippi ou Jimbo Mathus a ses habitudes, la règle, c'est pas de business. «C'est une affaire de famille. Quand j'ai commencé, pour tous ceux avec qui je jouais, mes oncles, mes cousins, et mon propre père, la musique était un hobby. C'était une passion pourtant prise au sérieux, mais tous avaient d'autres jobs. Je n'ai pas joué de façon professionnelle jusqu'à ma vingtaine. L'argent n'a jamais eu de place dans ma philosophie. C'était une chose qu'on faisait car c'était fun, cela permettrait de se joindre à d'autres gens, de faire jouer la communauté. C'est la chose la plus importante que j'ai apprise. Les autres m'ont enseigné différentes techniques que j'ai prises en compte, que j'ai tenté d'émuler ou de appréhender, mais je suis très patient à ce sujet. Ca va me prendre 10 ou 15 ans pour comprendre comment marche la musique de Charley Patton t ça ne me pose pas de problème. Je n'ai aucun besoin de me me mettre à le copier comme ça.

Traducteur du blues

Charley Patton, considéré comme un fondateur du delta blues, dès les années 1910, et Jimbo Mathus, c'est aussi pratiquement une histoire de famille. Un peu comme s'il évoquait son grand père. C'est ce que reporte une interview rare de l'intéressé par le webzine Early Blues1 (interview exceptionnellement protégée par les droit d'auteur, ce qui est rafraîchissant sur Internet). Oui, alors la fille de Charley Patton était la nounou de Mathus. « Elle était très pieuse ne parlait jamais de son père, qui était musicien, errant dans les maisons de jeu, les maisons closes, consommait de l'alcool, les petites salles, qui est mort tôt (à 43 ans). Elle n'aurait jamais, jamais envisagé d'évoquer ça car pour elle c'était littéralement la musique du diable, elle allait à l'église Pleasant Valley Baptist Church à Duncan, dans le Mississippi, et ainsi ce n'est pas avant le milieu des année 1990, juste avant le disque que j'ai enregistré, Play Songs for Rosetta (1997), qu'elle a été redécouverte comme étant la fille de Charley Patton. Tout ça à cause d'un petit label japonais qui la recherchait pour lui reverser des royalties dues à l'utilisation de la musique de son père. » Pour Mathus la découverte que sa nounou ait pu être la fille d'un célèbre musicien de blues va être un choc, et lui donner l'envie de jouer cette musique blues, de participer à des improvisations fécondes en public, comme si la bienfaisance fortuite de la vieille femme Noire à son égard pendant tant d'années, elle qui faisait partie de la famille, qui avait gagné sa place au sein de la sacro-sainte communauté, lui avait donné le courage d'incarner, lui un Blanc, cette culture qu'il pensait réservée à d'autres, aux Noirs.
La mort de Rosetta Patton coïncide avec le début de sa collaboration avec Buddy Guy pendant les quatre prochaines années. Et en particulier sur le moite Sweet Tea (2001) bien inspiré par le blues de Junior Kimbrough, un parangon du blues du delta. Mathus sera non seulement crédité à la guitare mais comme 'traducteur' du blues plus charnu habituellement prisé par Buddy Guy en blues rythmique lancinant et affecté. Le percussionniste Spam, partenaire du bluesman local T Model Ford (1920 - 2013), et l'inspiration laissée chez Jimbo Mathus par des amis comme Robert Belfour (1940 - 2015) contribuent à en faire de cet album une anomalie dans le catalogue du Guy. Junior Kimbrough avait par ailleurs fait paraître certains de ces plus célèbres disques sur Fat Possum, le label que rejoindra plus tard Jimbo Mathus, mais c'est une consécration tellement logique pour celui qui a produit des musiciens et enregistré tant de musique dans la passion du blues local c'est presque anecdotique. La rencontre de Jimbo Mathus avec les fameux Luther et Jim Dickinson (The Black Crowes – The Nort Mississippi Allstars...), démarre un autre pan de sa carrière, en solo, pour assumer pleinement ses passions et rendre autant qu'il a reçu. Ainsi le courage de Mathus vient du blues, mais sa musique ne va cesser d'habiter différents genres caractérisée par sa versatilité, son côté ludique et sa générosité.

Le dernier des troubadours

Après Jimmy the Kid (2009), la grande force des albums de Jimbo Mathus (quels que soient les musiciens qui l'entourent, c'est d'aborder des styles variés et de produire des séquences qui ne lassent jamais l'auditeur. Ce qu'on pourrait reprocher aux albums à la belle écriture de John Moreland, par exemple, leur monochromie, ne viendra jamais à l'esprit en écoutant des disques qui se bâtissent sur les points forts accumulés dans divers domaines. La ballade country (le mieux représenté par Tennessee Walker Mare, une chanson ou se mêlent la tradition country de Memphis et la poésie pastorale), puis dans la soul sudiste, le rythm and blues et le rock and roll qui a des accointances avec les Rolling Stones période Sticky Fingers ou Some Girls. La facilité avec laquelle Mathus convoque les genres reste une source d'admiration pour ceux qui le connaissent le mieux.
Du côté de l'Arkansas encore, un de ces amis là bas, sacré 'meilleur guitariste de l'état' par l'Arkansas Times2 en 2012, Greg Spradlin, dit de lui qu'il est 'le dernier des troubadours du Mississippi'. Un entertainner plongé dans les traditions musicales avec tant de malice et de fougue qu'il bluffe tout le monde, et même le producteur mythique Jim Dickinson, faisant de lui 'la voix de Huckleberry Finn', en référence au personnage de Mark Twain. Contrairement à celle de son alter-ego de fiction, ses salopettes et vestes en jean sont toujours impeccables.
Imaginer Jimbo Mathus comme un homme enfant remontant puis descendant éternellement le grand fleuve pour revivre des aventures naïves sans un sou en poche est une vision réconfortante, et peut-être fondée. Encore et encore, les journalistes renvoient Mathus à ses souvenirs d'enfance, mais c'est lié à la façon dont sa musique toujours printanière fait appel à ses souvenirs. « Les jours idylliques de la jeunesse, l'eau claire de la White River, les belles truites que nous attrapions en abondance, les gens exotiques et étranges de la montagne et la musique – de vieilles femmes jouant et portant des capelines, les danses sur les scènes en contre-plaqué dans les douces soirées d'été, proches du tribunal, les petites amourettes dans les buissons et le square, les dulcimers, les banjos et les violons qu'on entendait dans tout le pays. »
En choisissant les dix chansons qui constituent White Buffalo (2013), Mathus se comporte exactement comme le jeune homme qu'il fut, sur le point de se rendre pour la première fois au festival folk de Mountain View, dans le nord de l'Arkansas, un lieu réputé pour préserver l'héritage musical des Ozark Mountains. Pour info, le comté de Stone County est un 'dry county' – toute vente de boisson alcoolisée est interdite. Drôle d'endroit pour un festival, et les subtilités des lois locales devaient ajouter à l'ambiance si particulière du lieu. Une matriarche locale se souvient d'un 'petit garçon maigrelet qui s'est hissé sur une souche et a joué Fox on the Run (une chanson composée par le groupe anglais Manfred Mann en 1968 et reprise par le chanteur country Tom T Hall). L'année suivante, il revint avec beaucoup d'autres chansons.
Sur White Buffalo, Jimbo Mathus formalise un peu plus son envie d'aventure, exacerbant son côté pirate à l'abordage des galions du golfe du Mexique qui transitent les styles musicaux. « Le mélange, c'est le vrai truc du sud. Regarder là où le Noir et le Blanc se croisent, où la country et le blues se rencontrent, où la hillbilly entre en jeu – là où l'âme devient immortelle. C'est ce que je veux entendre, c'est ainsi que je veux m'entendre, pour toujours, pour le meilleur et pour le pire. » On imagine des pavillons battant de ces slogans fédérateurs.
C'est dans le paradoxe qu'il est permis à l'artiste sudiste d'avancer. Mathus a poussé ce paradoxe jusqu'à appeler Confederate Buddha le tout premier album enregistré avec le Tri-State Coalition. « Si vous écoutez la musique, vous allez comprendre. Un confédéré une un rebelle anarchiste, et le Buddha est un symbole de paix. »

Odes et légendes du territoire

De l’aveu de Jimbo Mathus, White Buffalo marquait un nouveau départ dans sa carrière déjà riche en sauts d'écureuil et grimpées le long des branches. C'est l'album qui a révélé Mathus à un plus large public à l'approche de la cinquantaine, et qui marque le début de sa collaboration avec Eric "Roscoe" Ambel, dont le rôle auprès des fougueux musiciens du Tri State Coalition ressemble à celui d'un rider en peine épreuve de rodéo. En proposant d'ajouter des claviers, il a nuancé un son jusque là dominé par la guitare télécaster. Comme arrangeur, Ambel va révéler les chansons à elles-mêmes. Il est aussi le premier témoin des avancées de Mathus en temps qu'artiste. « Il a un charisme électrique et croit à chaque mot qu'il chante et à chaque note qu'il joue. »
Parfois, comme sur la chanson titre de White Buffalo, c'est l'occasion de tout lâcher, en apparence ; mais on se rend compte que l'ensemble de l'album est ciselé et ne dure d'ailleurs pas plus longtemps qu'un disque des Stones ou des Beatles sorti en 1963. Tout l'art de Mathus est de quand même ménager des moments d'émotion et, presque, de recueillement puisqu'il tenait à ce qu'il y ait de nombreuses harmonies sur cet album. Les sentiments attrapés là, observations culturelles et mythologies inabouties, sont dépeintes en phrases simples et métaphores presque simplistes, comme cette assertion que cette femme 'aurait du être un diamant' sur Poor Lost Souls (à ne pas confondre avec la chanson du fabuleux James McMurtry). Cette métaphore reviendra dans Shine Like a Diamond, une merveilleuse chanson pop, l'année suivante. Il faut reconnaître que la légèreté et la candeur sont partout parfaitement dosées.
Le découvrir avec Dark Night of the Soul, son album suivant, était impressionnant. Le musicien un peu vaudou figurant sur la pochette ne choisit pas de disparaître dans un nuage d'herbes et de présages, mais apparaît plus enclin à écrire et même à inspirer des chansons (plus de 40 ont servi de base à l'album) qu'il incarnera à sa façon particulièrement intense.
Peut-être est-ce le fait d'avoir travaillé avec Valerie June sur Pushing Against a Stone, mais Mathus devient plus percutant lorsqu'il prend le chemin d'une rédemption sur Writing Spider. En quelques minutes d'éblouissement, enfin seul avec ce dieu si cher aux américains, quand ils finissent par entrer dans l'âge adulte. « Certains disent que Jesus est la réponse. Que c'est Jesus qui peut vous libérer. Je ne vais pas affirmer ou infirmer. Il a pris la faute pour tout, même le pêché originel. J'ai pris la faute tellement de fois sur des problèmes que j'avais. Mais j'ai relativisé... Personne n'a demandé à naître, à se trouver là. Je ne fais que regarder cette araignée, tisser son histoire sur le mur. » Est-ce que ce sont vraiment les paroles de la chanson ? Ou le fruit d'une énième conversation que notre journaliste est allé attraper, en bon samaritain musical, pour donner des allures de pasteur à notre Huckleberry Finn, qui n'a jamais été très pressé de rejoindre la messe ?
Les odes et les légendes du territoire sont évoqués sur deux grandes chansons écrites avec Robert Earl Reed, comme lui élevé dans les nuits étranges ou les aboiements des chiens se mêlent au chant des cigales dans la moiteur de Louisiane. Le second album de Reed, Something Wicked, est paru en 2012, révélant des qualités d’envoûtement qui lui ont valu des comparaisons avec le révérend Nick Cave, ou dans d'autres moments, avec Townes Van Zandt. Les paroles de la chanson titre, Something Wicked, sont aussi celles d'In the Garden sur White Buffalo. Enfin, pour être sûr que ces deux là s'entendent, il n'y a qu'à voir aussi la vidéo qu'ils ont fabriquée ensemble pour Run Devil Run, une chanson psychédélique en diable. Reed y est pour beaucoup, soupçonne t-on, dans la veine cathartique de la musique de Mathus.
Dark Night of the Soul joue la rédemption façon vaudou, et restera un sommet d'intensité dans la carrière de Mathus. Il faut revenir à la chanson titre, où la prise de voix sonne tellement juste et nuancée qu’on garde à chaque fois l’impression que Mathus la chante de nouveau pour nous. La puissance épique de White Angel, le groove marécageux et accrocheur de Fire in the Canebrake ou la fureur de Burn the Ships, qui fait ressembler son groupe au Crazy Horse (la même lâche intensité) sont des moments qui ne s'oublient pas de sitôt. Et à aucun instant on ne perd de vue que l'action se situe dans le delta, nourricier en diable.

Barbecue

Il y a eut-être un livre qui commence ainsi : il n'y a rien de mieux que d'inviter des amis dans beau soir d'été et tandis que la bonne compagnie et les boissons fraîches sont toujours ça de pris, la véritable raison pour se retrouver à un barbecue est simple : la nourriture. De la poitrine de bœuf braisée, des lamelles de porc badigeonné de sucre brun, de poudre de chili, de cumin et de cannelle (sur un lit d’ail et d'oignon et couvert d'un bouillon de poulet), brats (saucisses à hots-dogs), sans parler du poisson-chat. Si on veut parler d'une musique, quand elle prend la dimension festive, en plus d'être incantatoire, on ne peut pas passer à côté d'évoquer l'un de ces barbecues dont les effluves de grillade, de graisse et d'épices s'immiscent dans la culture et dans la création. D'ailleurs, c'est une critique de Blue Healer (2015) qui contient cet éloge au barbecue. En ajoutant avec humour, 'même la salade de quinoa ramenée pas notre copain végétarien remporte toujours quelque succès.' Reste à trouver la place pour le menu végétarien dans un disque aussi charnel que Blue Healer, qui, lorsque il n'évoque pas les tourments de la chair, se tourne vers les esprits et les drogues dures plutôt que la verdure.
Dark Night of The Soul était l'album le plus intense de sa carrière, poussant parfois le chanteur dans ses retranchements, pour notre plaisir, et l'obligeant à chanter mieux que jamais. Sur Blue Healer, les moments de rock intenses prennent davantage l'air de célébrations musicales comparables à ce que déroule Bruce Springsteen en concert. L'essence et la personnalité se dissipent un peu au service du muscle et de l’élasticité, mais rien d'étonnant puisque ce n'est strictement le Tri-State Coalition qui joue, mais un cercle d'amis plus large au fur et à mesure que Mathus étend sa palette jusqu'aux limites du rock mainstream.
Si vous voulez comprendre ce que les américains appellent un groove profond, une définition possible est de prendre la chanson titre de cet album. Elle pose une ambiance poisseuse à souhait, la voix de Mathus comme altérée par l'alcool et la peur, avec un narrateur visité dans son lit par un ange un peu sorcière. Fallen Angel, Whispering in the Wings, White Angel, ce n'est pas la première fois qu'il y a un ange au tableau. Les influences surnaturelles sont aussi l'ingrédient d'une bonne chanson, une façon imagée à l'extrême de décrire les émois de l'âme.
Mama Please est une nouvelle collaboration avec Robert Earl Reed, qui en a enregistré, comme souvent, sa propre version bien plus roots. Il leur offre avec Thank You et Coyote, les évocations les plus profondes de l'alum sans plomber son propos de trop de sentiment. Love and Affection est chantée sur un ton léger que le titre ne pourrait le laisser penser. Les choeurs, tiré des meilleures traditions rythm and blues et pop, son bien présents.

Une leçon pour Mathus

On a cité Delaney & Bonnie. Un disque comme celui de Dickey Betts et sa pop sudiste pulpeuse est aussi un point de repère. Jimbo Mathus réussit l'exploit d'être das une sphère bien à lui, parce qu'il met avec tant la vigueur de ses propres compostions en avant, capable de faire table rase de son passé au sein du rétro jazz band des Squirrel Nut Zippers pour s'offrir une ferveur libératrice. Peut être qu'il évoque un aigle du sud tel que Richard « Dickey » Betts, mais aussi la lucidité d'un mec comme Jerry Garcia du Grateful Dead. « Vous savez, fit celui-ci en 1989 à un journaliste de Melody Maker, le business de la musique, c'est comme les ventes de tapis. » The Grateful Dead l'ont aussi toujours vu, le business, comme une famille élargie.
Drôle, mais en 1989, Jerry Garcia avait l'âge de Mathus en 2015. Et le rencontrer à la sortie d'une salle de concert de San Francisco, c'était exactement le genre d'histoire qu'il manque à la légende encore en devenir de Mathus. « Il semblait perpétuellement rire sous cape, pouffer dans son halo chaleureux de fumée de cigarette, totalement à l'aise avec sa légende mais aussi un peu ahuri par l'absurdité de celle-ci. Il jouait de la guitare. C'était sa philosophie. Mais si certains choisirent de l'élire comme une sorte de leader de sa génération, il n'était pas prêt à tourner le dos aux opportunités qui allaient avec l'endroit où il vivait. Ni, en ce sens, les pièges qui allaient avec la célébrité. » A l'époque à San Francisco, il était sans doute difficile d'être pris au sérieux plutôt que pour un imbécile hippie, comme aujourd'hui en Arkansas, il est difficile de ne pas passer pour un rétrograde. Une leçon pour Mathus : ce qu'il faut, c'est tenter de pousser la musique toujours plus loin, par interaction avec sa chimie personnelle. Ne pas jouer pour un monde figé et replié sur ses guerres passées, mais jouer à créer son propre mythe culturel pour les enfants d'aujourd'hui, qu'il puissent dire, comme avec le Grateful Dead : « Tu te souviens de quand on a essayé d'aller à ce concert du Tri-State Coalition et on a crevé deux pneus, et nous avons du faire du stop jusqu'à Mountain View... »
Ce qui compte, assume le journaliste, c'est d'avoir non seulement une interview, mais une vraie conversation avec l'artiste. S'il est suffisamment honnête (et ne parle pas de politique), il ne comprendra jamais pourquoi on veuille s'en prendre à lui. Si en plus il parvient à affûter sa musique jusqu'à en faire un véhicule rutilant et sincère, comme celle de Jimbo Mathus, il n'y a presque plus besoin de rencontrer l'artiste pour avoir l'impression d'un véritable échange de conscience. Au moins jusqu'à ce que les matières politiques soient évoquées. Mais dans un coin du pays où la famille et la communauté ont une telle place, il est permis d'espérer que l'humilité soit toujours le meilleur moyen de faire du monde un meilleur endroit. Il n'est sûrement pas venu le temps pour Mathus de s'assurer que Jerry Garcia voit bien des anges là où il se trouve.

1http://www.earlyblues.com/Interview%20-%20Jimbo%20Mathus.htm

2http://www.arktimes.com/arkansas/the-revival-of-greg-spradlin/Content?oid=2568662
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