“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (74) soigné (74) groovy (68) Doux-amer (59) ludique (59) poignant (59) envoûtant (54) entraînant (53) original (52) communicatif (47) sombre (47) lyrique (46) onirique (46) pénétrant (44) sensible (44) élégant (43) apaisé (42) audacieux (42) attachant (40) hypnotique (40) lucide (38) vintage (38) engagé (35) intemporel (31) Expérimental (28) Romantique (27) frais (27) intimiste (27) orchestral (26) rugueux (26) efficace (25) fait main (25) spontané (25) contemplatif (23) varié (23) funky (21) extravagant (20) nocturne (20) puissant (20) sensuel (18) inquiétant (15) lourd (15) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

lundi 29 février 2016

Sélection - Février 2016 !


JOSEPHINE FOSTER - No More Lamps in The Morning (2016)










OO
envoûtant, original, intemporel

folk, alt-folk

Partager s'apparente à un acte magique quand il s'agit de faire découvrir Josephine Foster ! C'est un moment rare que d'entendre pour la première fois sa poésie vénéneuse, dispensée en prêtresse de son propre culte. Les instruments tintent, carillonnent, grincent. La guitare fait preuve d'un doucereux psychédélisme. La voix hante, se fait suave (Garden of Earthly Delights). Cette atmosphère inqualifiable de liberté est renforcée par la mise en chansons de textes par le grand Rudyard Kipling (que Mark Twain considérait comme le plus grand de ses contemporains) et James Joyce.

Ce que le duo français Midget a fait, Foster le réitère avec son mari, Victor Herrero. Dans leur cas, en reprenant des chansons qui ne sont pas neuves dans son répertoire. Dans un dénuement retrouvé, étrangement isolé, chaque son de ces chansons sonne comme en provenance d'un passé historique, chaque instrument comme arraché au temple secret où il était retenu et intimé à raconter une nouvelle genèse. C'est une exploration non seulement de son passé en temps qu'artiste, mais aussi d'un passé musical qui remonte presque jusqu'au début du XXème siècle. Elle partage avec Marissa Nadler cet capacité à envoûter en suggérant un passé lointain et les racines de ce que le folk représente de beau et de rituel. A chaque nouvelle écoute, croit t-on redécouvrir des environnements sonores moins épineux, et finalement sereins (My Dove, My Beautiful One). Délicieux...

EMMA POLLOCK - In Search of Harperfield (2016)








O
soigné, lyrique

Rock alternatif, folk 

Malgré certains défauts, la voix un peu trop « blanche » d'Emma Pollock et des paroles qui manquent de tranchant pour se distinguer de leur écrin musical, ce troisième album de la songwriter écossaise a de quoi ravir !

La pochette représente le père d'Emma, Guy Pollock, travaillant la terre, et Harperfield, dont le titre évoque la recherche, est la maison où ses parents vécurent quand il étaient un jeune couple. Sa mère et sa grand-mère sont décédées en février 2015, à 7 heures d'intervalle.

Pollock a une approche biaisée, l'inspiration familiale ne suffisant pas sa volonté artistique. Elle semble tantôt adresser son propre passé et son héritage – Cannot Keep a Secret, Parks and Recreation – et ailleurs décrire plutôt des états émotionnels génériques, pas forcément reliés à sa propre expérience. Le plus souvent, la frontière n'est pas clairement définie, ce qui donne une sens de l'énigme à ses chansons. Dans In Search of Harperfield, chaque chanson se départit de la précédente, changeant de direction et de ton dans une construction ingénieuse, qui réserve pour la fin les moments plus introspectifs (Dark Skies, Monster in the Pack, Old Ghost) où Emma Pollock se met véritablement dans la peau d'une chanteuse de folk, agile et plus affirmée que jamais. Le violoncelle lui sied bien. Old Ghost semble résumer l'album sur un note réflexive.


Ce sont les arrangements qui hissent cet album et lui assure de produire un impact. Réalisés en partie par Paul Savage, son mari et ancien des Delgados, groupe dont elle fut membre, ils insufflent par exemple à Intermission l'austérité nécessaire pour ancrer l'album dans nos mémoires, et offrent toutes les nuances en regard des paroles exaspérées et parfois transies de Pollock. Parfois étouffés et frêles, souvent plus enveloppants et capables de la porter nerveusement au-delà de ce qu'elle était en droit de projeter.

dimanche 28 février 2016

FREAKWATER - Sheherazade (2016)





OO
country alternative
envoûtant, sombre, pénétrant


Voici le nouvel album d'un duo du Kentucky qui a réussit le tour de force de demeurer, à vingt ans révolus, excentrique et de finir par devenir le meilleur projet de de country traditionnelle issu des années 1990, où ce genre de musique ne s'est pas vraiment épanoui. L'un et l'autre de ces arguments sont liés : si elles ont pu rester les mêmes que sur Feels Like The Tird Time (1995), c'est en semblant sourdes au bruit des conventions qui les entouraient. La tradition sait revêtir les apparences, et sait en jouer. Sheherazade renferme une musique pleine de chausses trappes, et le sol peut aisément se dérober sous vos pieds à chaque fois que vous espérez trouver votre confort, car cette musique prête plutôt à garder l'oreille en alerte.

Le ton est dramatique, les voix de Janet Bean et Catherine Irwin rivalisent de liberté. C'est particulièrement évident sur The Asp and the Albatross. Bolshevik and Bollevil emprunte un ton à Lucinda Williams, cela laisse une idée de profondeur et de la maturité que dégagent les chanteuses. Comme celle-ci, elles ont leur lôts de fantôme à écluser en chansons, sous l'incantation parfois gutturale des guitares (Falls of Sleep). Elles nous font ressentir intensément combien la vie est une pente glissante, les arrangements plus atmosphériques et chaotiques donnant l'impression de chanter des murder ballads biaisées à leur façon disjointe, pour des résultats sans concession (Down Will Come Baby). La guitare électrique apporte ainsi son lot de dissonance à l'occasion comme un souvenir du punk dont son issues ces filles. Elles partagent la capacité d'envoûtement des cinématiques Dirty Three, et le violoniste Warren Ellis apparaît d'ailleurs en invité, dès les premières secondes de cet album. C'est par leurs propres moyens qu'elles sont troublantes, inégalables sur un terrain qui se dérobe. Velveteen Matador fait triompher une bonne fois pour toutes les guitares, Number One With a Bullet est particulièrement entêtante.

MALCOLM HOLCOMBE - Another Black Hole (2016)





OO
rugueux, envoûtant
country-rock, blues rock, roots rock


Découvrir un nouvel artiste demande parfois un réajustement. La musique de Malcolm Holcombe, vénérable insurgent originaire de Caroline du Nord, sur son douzième album, a un tempérament indompté fait pour déstabiliser, puis pour conforter, dans l'entrain des refrains (Another Black Hole, To Get By) ou dans une ballade (September) ou sa voix se fait plus épaisse que le fond de la rivière. Tout est hors des conventions avec Malcolm Holcombe, qui laisse couler les couplets suscitant des chansons.


La concision, simplicité, inventivité, Holcombe maîtrise et sait s’entourer de merveilleux musiciens venant rendre ses blues palpables et lancinants. Si vous pensiez que la voix de Tony Joe White était déjà bien ébréchée, elle apparaîtra celle d'un jeune loup à côté grondement traînant de Holcombe. On entend celui-ci haleter sur Another Black Hole, soulignant, un peu théâtral, ce que la vie a d'infréquentable - et non pas lui ! La guitare de White ajoute d'ailleurs encore une autre dimension à cet album tout en suggérant son côté inamovible, irascible. Don't Play Around en profite particulièrement. Cependant, elle évitera trop de présence, Holcombe cherchant, sans ostentation, son propre son roots. Sur Papermill Man, il semble menaçant comme Steve Earle dans certaines de ses meilleures chansons. Celui-ci est d’ailleurs fan de Holcombe. Way Behind clôt l'album sur l'intensité émotionnelle d'un Leonard Cohen, ponctué par les notes austères de la basse. Les chœurs chers au Canadien sont bien sentis sur Heldenberg Blues.


mardi 9 février 2016

SCOTT WALKER - Bish Bosh (2012)






OOO
Audacieux, sombre, expérimental
Songwriter

Scott Walker est de retour ! Et il n'a jamais aussi bien chanté ! C'est ainsi que j'ai ressenti l'arrivée de cet album, paru dans la 70 ème année de son créateur. Il est vrai que de tout temps, le moyen le plus innocent de faire écouter Scott Walker à ceux qui ne le connaissent pas est de vanter sa voix. Mais avec Bish Bosh cela ne fonctionnera pas complètement. 

Qu'est ce qui est le plus beau chez Scott Walker ? Ce n'est pas la question qu'on se pose le plus souvent le concernant, du moins depuis sa tétralogie d'albums remontant aux années 60. Ce serait plutôt : le plus déconcertant. La pochette de Tilt ? Les images du clip où s'orchestre un ballet étrange de créatures et de personnages. Bien la pochette de Tilt ou les images de la vidéo représentent la même chose, comme il est de rigueur dans un art totalement absorbé à la tâche. Il y a là un jeu de masques funèbres, pour celui qui met, dans ses chansons, les masques mortuaires aux dictateurs et traces les contours d'une silhouette humaine à la peinture fraîche. Méticuleusement construite, son œuvre l'a conduit avec Bish Bosh à enregistrer sur une période de plusieurs mois, dans des conditions compliquées. 

Les chansons de Bish Bosh finissent par capter notre attention parce qu'elles se révèlent plus immédiates que prévu, même Corps de Blah, malgré ses dix minutes, ce qui est un tour de force. Walker multiplie les éléments permettant à l'auditeur de se repositionner, se rassurer, de se dire, je reconnais là quelque chose qui a déjà été fait ailleurs. Arrivé sur le cosmologique SDSS14+13B (Zercon, a Flagpole Sitter), on est pleinement entrés dans le domaine du divertissement de haute qualité. Peu importe les métaphores, Bish Bosh nous fascine par la cadence qu'il impose, les moments de silence et les indications qu'il semble nous donner, entre temps, pour nous aguerrir. Arrive Epizootics, et nous sommes en ordre de bataille. Si la séduction sonore est à l’œuvre sur Bish Bosh, sa charge émotionnelle est inattendue. Elle survient surtout avec The Day The « Conducador » Died, une chanson à propos des derniers jours d'un dictateur, sujet de prédilection de Walker. L'album se termine ainsi sur une version de Jingle Bells. 

Les pistes pour ramener tous les narrateurs de Bish Bosh à un seul ne seront jamais refermées, tant il ouvre de possibilités et transforme les chambres cinématographiques en vastes étendues virtuellement impossibles à figurer. «Si la merde était de la musique, tu seras un brass band ! » assène t-il dans un ostentatoire moment de solitude humoristique, ressemblant à ce que dirait Ignatius, le héros de la Conjuration des Imbéciles. S'il était un auteur de bande dessinée, Scott Walker en serait aussi le personnage. Ce serait Chester Brown dans 23 Prostituées. En fait, dire que tout cela est drôle en retire tout l'humour, comme si j'aspirais la moelle des os avant de vous les donner. Nous sommes contents d'adopter là un esprit canin, éprouvant un seul sentiment, une seule pensée à la fois, car l'écoute de Scott Walker ne permet pas autre chose : elle accapare nos sens. 

Imaginez, maintenant, qu'on s'amuse à rendre la musique de Bish Bosh en envoyant des tweets pour transmettre notre enthousiasme à chaque nouveau détail amusant ou glaçant que contiennent ses chansons. Dans monde sans concentration, de commentaire continu, où tout est partagé avant d'avoir existé, où la création est rendue impossible par la parole et l'écriture de messages ininterrompus et inutiles via les nouvelle technologies, Scott Walker est une plongée dans un monde qui n'est pas effrayant, mais réconfortant. Réconfortant de voir ce que la pensée affûtée peut encore créer, quand elle est libérée de besoin débilitant de rechercher l’approbation d'un autre que lui. C'est une leçon cinglante. Il n'y a qu'à entendre les sabres sur Tar, un morceau direct et simple une fois accepté que sa trame est constitué de machettes frottées l'une contre l'autre en prévision d'une décapitation. C'est le pouvoir d'un esprit qui, comme celui des dictateurs, n'a qu'une idée en tête et tous les moyens à sa disposition pour y parvenir. 

Les expérimentations de Scott Walker en studio apparaissent, au vu du résultat, étonnamment sensées et conduites dans un but, au delà de celui de remplir le néant : provoquer un contraste idéal entre beauté et cynisme. Avec des cordes d'orchestre comme dans les années 60 ou aujourd’hui, cela au moins n'a pas changé. Certes, on pourrait penser que Walker a toujours gardé le ressentiment de se faire oublier dès ses trente ans, mais quarante ans plus tard, il a fait de tout son ressentiment un crocodile dont nous sommes des Pulvians fluviatiles auxquels il ne laisserait pas que les restes mais toute la proie en état de grâce ante mortem. 

Sa volonté de songwriter n'a jamais été battue. Il fut un modèle pour Bowie jusqu'à l'avant dernier jour de sa vie, celui où parut Blackstar (2016) sonne comme une tentative de jouer dans la veine de son aîné (de trois ans). Écouter Nite Flights (1978) permet de s'en convaincre plus avant. Il reprend la chanson titre avec élégance sur Black Tie White Noise (1993). 

L'image la plus forte de Scott Walker ? Celle fournie par Mojo, où on le surprend dans une librairie londonienne, la casquette vissée sur la tête, dans une situation bien banale. Pourtant, qui connaît sa silhouette énigmatique, la personnalité élusive de cet étrange britannique originaire de l'Ohio, et son aura dans la musique pop anglo-saxone aurait le sang qui ne ferait qu'un tour en l’apercevant. Mais pour expliquer pourquoi, il faudrait commencer par en faire un portrait non pas comme simple silhouette, mais comme créature humaine au parcours hors du commun.

Plus que l'album, c'est l'homme qui mérite l'étiquette de référence dans le paysage musical des cette fin/début de siècle. 



TINARIWEN - Imidiwan : Companions (2009)





OOO
engagé, pénétrant, hypnotique
Blues touareg

Tinariwen est un groupe culte de notre génération, ils ont un son magique, mélange d’instruments acoustiques et électriques, qui est comme le soupir du désert. Ils emportèrent avec eux, partout où ils furent révélés, leur musique centrée sur la guitare électrique et ses drones (et il est facile de voir comment ceux qui enregistrent une telle chose gutturale que Tahult In ont inspiré Dylan Carlson de Earth), autour de laquelle s'orchestre un mélange de sonorités traditionnelles maliennes, de blues noir-américain réinterprété et d'épices moyen-orientales. 

Mais leurs plus beaux secrets doivent être expérimentés sur place, au Mali et dans les terres changeantes qui comprennent l'Algérie, la Libye, le Niger. Voir des pierres cambrées battues par les vents, entendre les échos du roulement minéral dans les cavernes rocheuses sous le sable, et les cordes de guitares électriques branchées à leurs amplis gronder sous la seule direction du vent. Parmi tous les combats, leur musique naturelle évoque ainsi celui contre la société technologique que nous adorons ou abhorrons.

Va t-on parler bientôt de matrimoine, et plus seulement de patrimoine ? L'un des chanteurs de Tinariwen, Ibrahhim ag Alhabib « Abraybone », ferait office de figure paternelle d'exception dans cet album qui donne envie de s'écrier : patrimoines de tous pays, unissez vous ! Sa responsabilité, restituer le son de la communauté culturelle tout entière. En comparaison d'autres albums du groupe, Imidiwan : Companions comprend plus de chœurs, notamment dans sa première partie. La deuxième partie contient un élément plus lancinant, un plus grand dénuement et des riffs qui n'auraient pas été déplacés sur un album de John Lee Hooker (Ere Tasfata Adounia).

Il y a là le paradoxe d'un message élusif partagé par le plus grand nombre, et toutes les générations. C'est un chant de vie dans toute sa complexité autant intérieur et ombragé que propre à être partagé. Cette vie est aussi vaste que des mots intraduisibles, tels assuf, qui signifie la nostalgie de sa maison, la solitude, la tristesse. Assuf ag Assuf est une chanson hypnotique, sa guitare improvisant un chant poétique rarement porté à ce niveau dans un morceau de Tinariwen. 


C'est qu'après avoir avec Aman Iman (2007) affirmé le message urgent de rébellion et de survie du peuple et de la culture des Tamasheq (touaregs), après avoir dispensé leur musique dans le monde, Imidiwan : Companions célèbre leur retour au désert, terre des hommes, qui n'appartient à aucune superstition, qui ne se soumet pas, mais s’embellit et se révèle sous le charme de la musique et des émotions de Tinariwen. Plus que jamais, cet album donne envie de considérer Tinariwen non comme un groupe aux frontière délimitées, mais comme une grande famille d'artistes dont l'esprit tout en variantes et nuances nous imprègne graduellement.


dimanche 7 février 2016

BETH ORTON - Daybreaker (2002)








OO
hypnotique, lyrique, doux-amer
Folk, indie folk


La timidité de Beth Orton, britannique du Norfolk, est marquante en concert. Mais la façon dont elle la dissimule sur ses albums, et en particulier dans celui-ci, n'est pas anodine non plus. L'écouter, c'est comme exhumer un chapitre déjà lointain de la carrière d'une artiste alors parvenue à sa pleine maturité, et qui n'a, malgré la vie, pas tant changé depuis lors. Elle a alors déjà écrit trois albums, et Daybreaker est accueilli sans excitation par la critique. Il est facile de voir pourquoi. La contribution des Chemical Brothers (Daybreaker, Mount Washington) donne un aspect électronique malvenu quand la fraîcheur acoustique sied tellement mieux, à une chanteuse immortalisée par sa façon terriblement émotive de s'accompagner à la guitare, les doigts ancrés, rigides. Les participations de Ryan Adams ou Emmilou Harris ne sont pas impressionnantes, même si elles débordent de professionnalisme.  Daybreaker se veut, peut-être trop, un album adulte.

Pourtant, l'album prend sa dimension 'Ortonesque' sur Carmela, un morceau que l'on aimerait dire 'à l'ancienne' même si on sait qu'il préfigura son chef d'oeuvre paru 10 ans plus tard, Sugaring Season. Elle y  capacité à basculer dans un versant bucolique enchanteur. La chose est vraie aussi sur This One's Gonna Bruise, délicatement soulignée par le picking appris de Bert Jansh, dans la plus pure tradition folk. Matiné de violoncelle, c'est le contrepoint le plus attendu de l'album. On est revenu là en premier lieu pour le timbre particulier de Beth Orton, l'intensité de cette voix à l'élasticité magique. 

Mieux, Daybreaker est un album sombre comme il faut, Ted Waltz, si fluide et limpide, pour maudire le soleil et le ciel 'vicieux'. Traditionnellement, ce n'est pas avant le dernier morceau, et sans s'éloigner de la rythmique bossa nova qui parcourt tout l'album, l'optimisme remplacer l'appréhension. Beth Orton suscite une sensation physique chez l'auditeur attentif, celle d’éclaircir le ciel, de repousser les nuages. Elle est pilote et la musique est son jet. Daybreaker, n'est-ce pas cette sensation de percer à travers les nuages? Le terme anglais, tant qu'on ne le traduit pas est plein de possibilités. Beth Orton nous embarquait et nous promettait d'y croire. Sugaring Season a été l’atterrissage, évoquant les choses de la terre. Pendant l'intervalle, elle nous a fait rêver comme des enfants, et continuera encore, on l'espère. 

D'ailleurs, son album suivant s'emparera de cette image en faisant figurer un arc-en-ciel sur la pochette de Comfort Of Strangers. Les grooves, les cordes, la basse électrique gonflée tracent des lignes qui propulsent Beth Orton hors de son orbite, pour nous donner de beaux refrains tels que sur Anywhere, chanson bossa-nova que l'on croirait produite à Chicago, avec un big band en bordure. Rien ne parvient à terrasser cette voix au moment où elle cherche le plus à s'affirmer. Paris Train est une autre réussite, avec ce piano porteur de mouvement, quelques notes entêtantes. L'orchestration, avec cornet lointain et voix pleine d'écho, est enivrante comme un premier voyage. 

Il est certain qu'elle a voulu en faire un album plus gros, capitalisant sur les promesses distillées par les deux premiers, quitte à développer un art de la dissimulation, qui scintille de mille feux à la fin de Mount Washington. Cette chanson de plus de six minutes a beaucoup fait finalement, pour présenter l'humeur sombre de l'album. 

# Morceau - HEY LUCINDA (2016)



Qui n'aurait rêvé d'entendre un duo entre Kurt Wagner (Lambchop) et Lhasa de Sela, songwriter d'origine mexicano-canadienne qui nous a enchantés avec trois albums jusqu'à sa mort le premier jour d'année 2010. Elle a une voix pareille un peu enfumée, jamais mieux portée que lorsqu'elle évoque le manque, la nostalgie. Stuart Staples fait son meilleur Wagner et la met dans un contexte à la fois assez nostalgique et anodin croire qu'il s'agit du monde de tous les jours, dans lequel une des chanteuses les plus bouleversantes des dix dernières années est encore vivante. Le commentaire d'un auditeur disait : C'est ma deuxième chanson préférée comportant une occurrence de Lucinda. C'est la deuxième occurrence d'une chanteuse qu'on croyait bel et bien disparue. 

ATLANTER - Jewels of Crime (2016)





O
soigné, groovy
Rock alternatif, rock progressif

Un groupe suédois dont c'est le deuxième album. Ils évoquent par l'éclatement de Jewels of Crime, la construction peaufinée et complexe de leurs chansons, les danois de Efterklang, mais aussi les circonvolutions classiques de Genesis ! Ils en gardent l'idée d'une boite à musique dont peuvent surgir des surprises, les inspirations surprenantes d'un voyage trans-continental. 

Enregistré et joué avec une intelligence presque excessive, Atlanter sait pourtant se rendre à la joie et à l'entêtement, nous faisant danser sur le morceau titre, où la rythmique particulièrement réussie rappelle l’exubérance du morceau Reflektor d'Arcade Fire. L'album est galvanisé par des moments extatiques et qui retiennent l'attention, Lights, le single Jareeze ou le petit hymne Let it Fade, où Jens Carelius, charismatique, envoie son meilleur David Byrne et Talking Heads. L'ambiance y est chorale, voire tribale, avec des voix qui se mêlent à l'arrière plan du morceau. 

Human vs Human laisse intervenir des ambiances plus progressives et échappées, la batterie étant, mieux que chez les Besnard Lakes, par exemple, à la hauteur de leurs ambitions de transformation incessante. Leur metronomie leur permet de repousser leurs frontières jusqu'au krautrock de Wear the Rag – là, on pense à la modernité de Gitead. Les voix, les guitares, les claviers d'une autre époque sont traités comme des field recordings, captés, importés et intégrés puis prêtés au dynamisme très contemporain du groupe. Mais si les parties instrumentales subjuguent, on sent que les paroles ont été tout aussi méticuleusement taillées.

vendredi 5 février 2016

SCOTT NOLAN - Silverhill (2016)


-





OOO
Poignant, communicatif, intemporel
Country rock, Americana


A écouter Si­lverhill, on sent la facilité avec laquelle les musiciens se sont glissé dans la musique imaginée par Scott Nolan, un soir particulièrement inspiré où il participait à une fête. Ils n'ont pas besoin de se mettre en condition autrement qu'en buvant ce fameux cocktail d'Alabama à base de whisky de maïs, déjà décrit par Grayson Capps dans sa chanson Coconut Moonshine. Une boisson suffisamment douce et exaltante pour apprécier à leur juste valeur le simple plaisir de jouer ensemble, comme une version plus solaire de Tonight's The Night (Neil Young) ou des Basement Tapes (Bob Dylan). Ce que vous entendez sur ces albums, des artistes (Capps, mais aussi Will Kimbrough entre autres) enregistrant sans rien pour s'interposer entre leur âme de musiciens et l'auditeur qui redécouvrira toujours ces albums comme des moments de studio on toute humanité semblait possible, on le rencontrera sur chaque chanson de Silverhill. La combinaison de ces musiciens talentueux rend leur musique comme venue du fond des âges. Ce n'est pas seulement les instruments qu'ils jouent, mais la façon si authentique avec laquelle ils contribuent de leurs voix. En comparaison, l'album rutilant de Grayson Capps semblait forcé, mettant l'accent sur les riffs de guitare et produisant un personnage convaincant de rocker sud-américain, parfois au détriment des textes. Scott Nolan réussit à être captivant et touchant de bout en bout, jamais mieux que dans la chanson titre finale, qui décrit cette brise traversant le sud américain et le plaisir d'avoir trouvé des frères d'inspiration ici, bien au sud du canada, d'où il est en réalité originaire. 


Il opère en félicité, laissant les chansons découler d'une atmosphère bienveillante, un son organique et capté au cœur des histoires. Nolan suscite des collaborations inespérées qui lui feront dire que c'était l'album qu'il a attendu de faire toute sa carrière. Il n'y a qu'à écouter la longue Trouble in Love, créée avec une grande songwriter, Mary Gauthier, qui illumine le cœur du fond de son vague à l'âme et nous rappelle que si la musique trouve le bon rythme, celui permettant de nous gagner, nous nous sentons liés à ces musiciens, investis d'une part de responsabilité à partager cet enchantement. A mi-chemin de l'expérience, Nolan reconnaîtra se sentir profondément changé. Les participations de Hayes Carll, habitué du country rock serti d'une auto-dérision du meilleur goût, et de Jaida Dryer sont délicieuses. C'est l'album de vagabonds souriants et mélancoliques, capables de refaire de la musique une force enveloppante, affirmée mais pourtant raffinée.

A découvrir aussi, Mary Gauthier, de la génération de Lucinda Williams et aussi bouleversante. 

jeudi 4 février 2016

NATALIE MERCHANT - Homeland (2001)




OOO
soigné, lyrique, lucide
Songwriter

Motherland est un point de départ idéal pour écouter Natalie Merchant. Sur son troisième album solo, elle chantait mieux que jamais. Ses chansons peaufinées semblaient capables de prendre une nouvelle signification au fur et à mesure des événements. This house is on Fire par exemple, qui prit une autre dimension après l'attaque des Twin Towers, et une autre encore si l'on considère les incendies qui ravagent aujourd'hui les Etats-Unis, incapables de préserver leur environnement. La pulsation reggae de cette chanson dramatique, combinée à une mélodie arabisante, provoque une sensation de surélévation presque mystique. On s'attend à un message universel. 

Le titre de l'album, Motherland, la 'terre mère', pouvait servir d'enseignement, comme presque tout ce que contiennent les chansons de Merchant. Des sensations avisées, des avertissements auquel on pense assister comme spectateur, avant de se sentir directement touchés. Par le tour que prenait ses histoires matinées de douce désillusion, mais pas de renoncement, sa musique prenait cette capacité à nous hanter longtemps après que cet album soit terminé. Elles transmettent une histoire et l'illustrent, donnant une perspective parfois vertigineuse à des thèmes enfouis en nous, parfois depuis l'enfance, et sondés dans ce qu'ils ont de profondément adulte. Il est question de maturité, de dissimulation, de pouvoir à se diriger soi-même das la vérité ou dans l'illusion. 

Merchant nous donnait le sentiment de participer à un mauvais jeu, mais jamais de miser contre notre intérêt. Une certaine froideur se détachait désormais de chansons comme I Put a Lawn on You, si parfaitement maîtrisée, avec orgue hammond et saxophone. L'aspect nourricier et spirituel dont elle pare discrètement chacune de ses œuvres est donné ici par l'apparition, sur deux chansons, de Mavis Staples, dont le honky tonk racé de Saint Judas.

mercredi 3 février 2016

SELECTION - Janvier 2015


NATALIE MERCHANT - Tigerlily (1995) + Paradise is There (2015)





OO
Lyrique, apaisé, soigné
Pop

Tigerlily est resté dans les mémoires comme un album déjà parfaitement formé. Natalie Merchant n'est pas du genre à faire une musique 'tentative' même s'il s'agit du premier album où elle encourt un véritable risque, celui de se méprendre sur la manière d'exprimer ce qu'elle ressentait. Ce n'était pas tant ce qu'elle ressentait le problème, mais les mille et une manières qui se présentaient à elle pour le formuler, car il fallait qu'elle échappe à cet 'eden' constitué par un groupe où elle s'était sentie si confortablement aux commandes, sans pourtant se risquer seule dans les décisions artistiques. S'il semblait mature, c'est qu'elle savait déjà quelle position elle devait adopter. Le détachement du poète qui l'avait éveillée aux mots et marqué son enfance. Comme dans un poème, elle managerait de petites surprises, des choses intrigantes, mais dans un format prévisible, délimité.

Lorsque Natalie Merchant écrit, qu'elle arrange une chanson, c'est pour la rendre insensible au passage du temps. Mieux, elle sont faites pour défier notre esprit à travers le passage du temps, das ce monde d'instantané. Quelques instruments utilisés avec parcimonie mettaient l'accent sur l'aspect révélateur de sa voix, dont l'auditeur a le plus grand mal à se détacher. Piano, Rhodes, guitare encore galvanisés par une batterie jouée comme dans une version acoustique de morceaux des 10 000 Maniacs. Elle a depuis appris à faire survenir une beauté à la fois plus radieuse et étouffée de ses chansons, comme un gris iridescent. Sa musique semble en phase d'ouverture, déjà composée dans une emphase imbattable, comme une volonté qui ne trébuche jamais, quitte à paraître faussement hésitante. Le titre, Tigerlily, censé représenter à la fois la fougue et la candeur, indique l'état d'esprit qui est celui de Natalie Merchant à 30 ans. A l'époque, la palette de couleur et de goûts n'était pas complètement arrêtée, mais le pouvoir envoûtant des paroles, leur retenue jusque dans leur aspect précieux, ondoyant, rayonnant d'un halo fervent. La sentimentalité ne sera jamais mieux exacerbée que dans River, son hommage à l'acteur River Phoenix. Le refrain reste l'un des plus moments les plus beaux et lyriques de l'album est de la carrière de Natalie Merchant.

Tigerlily est vingt ans après, encore l'objet du mouvement le plus étonnant de la carrière de Natalie Merchant, plus encore que lorsqu'elle a rassemblé des poèmes et s'est documentée de manière approfondie sur leur initiateurs pour Leave Your Sleep (2010). Elle est l'une des rares artistes, sans doute, à avoir décidé de ré-enregistrer complètement des chansons qui déjà étaient faites pour durer. Sur Paradise is There, les différences, voire les améliorations, sont évidentes. Dès San Andreas Fault, et sa cadence décontractée, on croit être en train de l'observer en concert, sous une lumière tamisée, ne révélant plus rien de sa présence que nous ne connaissions, se ressaisissant de ce répertoire finalement ancré dans son cœur, alors qu'il était en premier lieu, en comparaison, un simple catalogue. L'émotion est patinée de sagesse. River est maintenant comme une élégie pour son propre fils. Sans ses guitares électriques, l'emphase est plus forte encore dans Wonder. Et quand la guitare réapparaît, sur I May Know the Word, mêlée de cordes, c'est à peine agressif. Dans son drôle de charme cathartique, Paradise is There évoque les dernières œuvres de Beth Orton, telles que le très beau Sugaring Season (2012). Notamment, encore, sur Cowboy Romance, avec son arrangement de violon remarquable. La musique, dépouillée, nous incite plus que jamais à porter notre attention sur la qualité des paroles, et à s'interroger sur la singularité de cet art que Natalie Merchant fait perdurer depuis toutes ces années. Comment considère t-elle la musique ? Comme une activité à laquelle elle se livre quand elle n'est pas tout simplement en train de vivre. Elle n'a jamais particulièrement réclamé notre attention, et pourtant elle a toujours fait de la pop ; elle l'a fait par conviction, parce que les rythmes et les mélodies se mariaient aux mots d'une façon toujours fraîche et simple, nous attachant directement à sa personne, elle qui nous prend la main pour nous encourager à écrire à notre tour notre propre histoire.


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