“…you can hear whatever you want to hear in it, in a way that’s personal to you.”

James Vincent MCMORROW

Qualités de la musique

intense (74) soigné (74) groovy (68) Doux-amer (59) ludique (59) poignant (59) envoûtant (54) entraînant (53) original (52) communicatif (47) sombre (47) lyrique (46) onirique (46) pénétrant (44) sensible (44) élégant (43) apaisé (42) audacieux (42) attachant (40) hypnotique (40) lucide (38) vintage (38) engagé (35) intemporel (31) Expérimental (28) Romantique (27) frais (27) intimiste (27) orchestral (26) rugueux (26) efficace (25) fait main (25) spontané (25) contemplatif (23) varié (23) funky (21) extravagant (20) nocturne (20) puissant (20) sensuel (18) inquiétant (15) lourd (15) Ambigu (10) heureux (10) épique (10) culte (8) naturel (3)

Genres de musique

Trip Tips - Fanzine musical !

jeudi 27 avril 2017

THE SPIRIT OF THE BEEHIVE - Pleasure Sucks (2017)




O
extravagant, envoûtant
indie rock

Plutôt qu'un groupe conventionnel, il s'agit d'un collectif : au moins deux groupes expérimentés qui décident de lancer ensemble un nouveau projet dont la trame s'entend comme une évolution incessante, d'une écoute à l'autre. Ce que permettent des sonorités jamais définies, mais filant une perspective vertigineuse, n'en finissant pas de s'évanouir, progressant sans origine ni fin au point de paraître immobiles, dans la distance, dans le chaos, quitte à donner la nausée.

Pleasure Sucks commence avec un (dé)collage de field recording, de clavier analogique et de guitare inconstante. Des nappes étrangement mélodiques évoquent du shoegaze, et la batterie mène avec sûreté vers une première apothéose.  L'album (nommé d'après une sorte de thèse défendue par l'album, comme quoi les plaisirs éphémères videraient la vie de sa substance) est déjà très ouvert au départ, et capable de s'ouvrir encore plus, polarisant et agrégeant tout à la fois, défiant les lois de la physique. Ils font frissonner sur Time to Scratch Them All, un moment où se répondent la mélancolie révoltée de My Bloody Valentine et la malice de Pavement. C'est pure espièglerie, ou affectations réelles, mais jamais sabotage gratuit.

Les moments accrocheurs se succèdent, promettant un bon album indie-rock dans le sillage de Deerhunter ou Animal Collective, les tonalités dévoyées encore un cran au-delà. Piano, Heavys Instrument ou Snow on The Moon bâtissent sur cette esthétique d'une déchéance magnifique, ou d'un travestissement acidulé. Les claviers infâmes et totalement assumés apparus dès Pleasure Sucks I reviennent sur Future Looks Bright (It's Blinding).

C'est le sons d'un collectif aux impressions mouvantes, capable d'exprimer l'anxiété ou l'inconstance de leurs appuis, mais qui sait irradier la confiance et l'expérience. Le refrain est pris dans la manne des guitares triturées, audible mais sauvage. Becomes the Truth est comme la poigne d'un maniaque ne voulant pas lâcher les derniers effets semblant le retenir à la réalité. Toutes les choses concrètes reconnues ailleurs comme repères sont inefficientes pour empêcher The Spirit of the Beehive de dériver dans un délire musical, parfaitement maîtrisé, sur Big Brain. On pense au vertige de Zappa, mais alors, qui dirige cet ensemble ? Mono Light Crash, à son tour, laisse se dégager un misch-masch de bruits sur une rythmique locomotive, avec une réverb' copieuse, telle qu'on se croirait chez Kurt Vile. Un véritable amour des guitares se révèle d'ailleurs pour sublimer un peu cette débâcle de sons surprenants. Très présentes, d'abord comme nappes assourdissantes (Twenty First Road Trip), elles carillonnent avec Cops Come Looking.

C'est un maelström où l'on repère une volonté d'agréger des sensations plus profondes reliées à des lieux, à des temps, et de tout recracher dans l'instant. L'intérêt d'un tel album, hormis sa vulnérabilité bien gardée, et la brillance paradoxale de sa production, c'est de pouvoir observer les pièces trouver leur cohésion par-delà le sens commun, comme l’œuvre unique qu'il devient, en perpétuel transit. Comme des formations expérimentales exigeantes des années 90 (Stereolab...), il gagne lentement en épaisseur.

mercredi 19 avril 2017

SLOWDIVE - Slowdive (2017)



OOO
intemporel, apaisé, pénétrant
shoegaze, rock, pop alternative

Alors que le shoegaze semblait s’attribuer de plus en plus à un certain public et à des pronostics échangés sur internet, Slowdive vous incite, comme jamais ils ne l'on fait en leur premier temps, à sortir de votre PC et à vivre. Dans le temps en question, internet existait à peine. Ces années passées à ne pas jouer ensemble, puis à se retrouver en 2014, leur ont fait regagner une chance d'avoir une place dans le paysage, profitant aussi la défection d'Oasis, de Blur, des Libertines, de Franz Ferdinand... Ils ont attendu ce moment où les fans les retrouveraient, ceux-ci remisant leurs espérances pour rejoindre le groupe dans les concerts et façonner ensemble de nouvelles fonctions émotionnelles pour le monde, changé, de l'année 2017. Une date que le groupe s'approprie en jouant un rock vivant, entraînant, et simple.

Certains diraient que leur son a 'bien vieilli', mais a t-il été suffisamment écouté par le passé? Il arrive jusqu'à nous, sourd et langoureux, souterrain, identifiable comme celui d'un groupe revenant de loin et pourtant palpable.

Slowdive sait surprendre, et donner plusieurs dimensions à leur musique. Ils ne reposent pas seulement sur une texture aérienne mais arrimée, même si c'est une belle qualité que d'être si direct et statique sur Sugar For The Pill. Ils réussissent un disque enlevé, avec des changements de rythme au cours des morceaux, et où les thèmes communs avec leurs anciennes chansons – les dernières en date remontent à 1995 - ne se jouent pas au détriment des plus récentes. Ils ont montré en concert une volonté de régénérer leur répertoire, revisitant notamment des chansons réputées impénétrables de Pygmalion (1995), Crazy For You et Blue Skied An' Clear, en guise de douce revanche contre le temps et le music business qui aurait pu leur retirer, dans le cas où les contraintes auraient été les plus fortes, l'envie de s'aventurer de nouveau dans leur rock à l'aura nimbée de lumière.

Don't Know Why, une mélodie rappelant Machine Gun, est la première apparition notable de Rachel Goswell sur l'album. Elle réitère la même forme d'émanation sur Everyone Knows. Les arpèges de Falling Ashes font écho à Daydreaming, la chanson de Radiohead. Slowdive parvient, comme cet autre quintet britannique, à rester concret et attrayant pour le plus grand nombre malgré ses explorations. Le charisme insoupçonné de Neil Hamstead, qui troque son mal-être adolescent pour une maturité radieuse, hisse Slomo et Star Rowing bien au delà de ce que leurs trames laissent présager. C'est peut être lui qui évite à Slowdive de sembler engoncé dans son ancien désarroi.

Mais tout le groupe évolue de façon audible, comme ils l'ont fait entre leurs trois albums passés. Ils réitèrent le grand saut effectué entre chacun d'entre eux. Pour nous, le regret d'avoir attendu aussi longtemps est balayé par la réalisation que c'est de cela dont il s'agit, en musique : pas un timing, rapide et régi par des exigences fonctionnelles, mais plutôt un tempo, s'entendant selon des lois naturelles et le cœur de chacun. Sans encore élucider le message véhiculé par cet album, on en profite déjà pleinement. Les paroles méritent de rester inexplorées, admirées pour leur grain et l'endroit d'où elles émanent, aussi irréel que le sentiment que ce n'est pas un aboutissement, mais les signaux d'une présence intemporelle qui s'offre à nous. Les éléments vocaux et instrumentaux se combinent avec une grâce jamais attente auparavant sur un album de Slowdive, jusqu'aux chœurs finaux de Falling Ashes.

mardi 18 avril 2017

SEAN ROWE - New Lore (2017)





OO
Sensible, soigné
Folk rock, americana

Le dépouillement singulier de la guitare sur Gas Station Rose, en ouverture de cet album, est le fruit d'un choix artistique important et continuel chez Sean Rowe. « Je retourne toujours au désir de débarrasser ce que je crée de tout artifice. Dans la lignée de ce que j'écoutais à 18 ans et ce à quoi je reviens encore. Je ne suis pas impressionné par grand-chose dans la musique de maintenant. Le plus gros de ce que j'entends, c'est du pareil au même, pour moi. » Ainsi, il se lance pour défi d'aménager une intensité, une sincérité habitée de doutes et d'humour, à la manière de Tom Waits dont il partage le label, Anti-. Dans son ambition, et dans son approche spirituelle de la vie, où les rencontres provoquées entrent en collision avec un environnement fantasmatique, il fait penser au maître des bas fonds modernistes, visionnaire, la fibre politique en berne, pourtant, dans le cas de Sean Rowe. Il se 'contente' d'un matériau intime, comme issu d'une contemplation apaisée de la nature humaine plutôt que d'une envie de catharsis.

Sa poésie du dénuement le pousse à s'épanouir dans des mélodies entêtantes et des refrains éclairant les couplets construits autour d'eux. Le timbre rare de Rowe fait oublier peu à peu le classicisme de sa musique, et le positionne dans la lignée de poignants expérimentateurs comme Blake Mills et de son album Heigh Ho (2014). Le New Yorkais, jouant l'aller retour tendu entre ce classicisme en enregistrant à Memphis dans le studio mythique de Sam Philipps. Entraîné par sa guitare percussive, s'emploie à isoler un ton spécial, cela s'illustre à chaque seconde sur New Lore : les chœurs opulents sur The Salmon, soutenus par un refrain exalté, où il surprend un fois de plus en quittant sa voix de baryton pour une inflexion plus aiguë.

New Lore l'inscrit pour de bon dans la durée, il parvient à donner une façon finalement touchante à des moments quand Madman (2013) le voyait se confronter à des épreuves formelles au détriment du fond. Il sait se faire dans le sentimental hautement calibré comme Hayes Carll (It's Not Hard To Say Goodbye), John Murry (I Can't Make a Living By Holding You) ou Josh T. Pearson (Leave Something Behind), c'est dire qu'il sait s’inscrire dans ce qu'on appelle l'americana.

Il sait revenir dans un temps ou la ballade au piano pouvait couper le souffler d'une assistance de buveurs, et le hisser au dessus de ceux dont il semblait auparavant partager le goût de la boisson. Son ivresse n'est que mélancolique. Promise of You est aussi proche de Satellite of Love (Lou Reed) qu'elle est d'une sérénade de Waits jouée après minuit dans un diner. En voulant forger un album cohérent, il fait preuve d'un esprit de synthèse où Newton's Craddle joue le rôle du sursaut funky, le genre de ressort narratif insolite dont Tom Waits s'est fait une spécialité en changeant d'accent d'une chanson à l'autre.

dimanche 9 avril 2017

# Morceau : DEVIN TOWNSEND - Stormbending (2016)





Un album est toujours plus intéressant s'il fait passer un message, et parfois beaucoup plus valeureux s'il s'octroie une mission. Transcendence souffre peut être de contenir presque autant de conclusions que de morceaux, et plusieurs intentions ou missions. L'une d'elle est de faire s'exprimer le groupe, et de montrer que The Devin Townsend Project est une entité en 3 dimensions. En tant qu'êtres humains, ils ne sont pas seulement sur le pied de guerre pour nous combler les oreilles, mais se tiennent à nos côtés quelle que soit notre place sur la planète, pour tous les combats universels. A l'image de Stormbending, qui évoque pèle-mêle le pouvoir presque divin des cordes de son instrument et celui de produire de toute son âme un futur désirable.

Lorsqu'on écoute Devin Townsend on change aussitôt d'échelle. Ce qui était infime devient capable de mettre Kong K.O., ce qui était déjà passablement grand devient galactique. C'est, amplifié et statufié, l'effet de la petite marionnette Ziltoid, conçue en 2007 à l’effigie d'un créateur alors déprimé par l'état du show-business et consumé par son propre appétit de musique. Au business, Townsend a contribué à lui rendre son aspect décomplexé, présentant au Royal Albert Hall son mini-opéra autour de la marionnette. Son état maniaco-dépressif, qui l'empêche de rester stationnaire bien longtemps, l'a poussé dans de nouvelles aventures.

Mais il a aussi pris soin de se demander, a avec chaque nouvel album, s'il avait encore quelque chose d'utile à partager avec le groupe et avec ses fans, si sa musique pouvait, avec toujours la même pertinence, conforter et agréger ses états moraux plutôt que de les laisser en apesanteur au risque de le hanter éternellement. Sans cela, il n'aurait peut être pas gagné sa place d'artiste singulier érigé tout contre les cohortes de groupes metal sans leur ressembler, innovant et unique au monde, et donc, selon les règles de son humanité, dans l'univers tout entier.

Car s'il existe des consciences ailleurs, leur éveil a été très différent du notre, cette façon de s'attacher à des objets au départ insignifiants pour leur donner une plus grande force évocatrice que les choses de la nature le même. Townsend est le songwriter de ceux qui aiment les exploits sincères accomplis par l'homme et souhaitent le voir enfin trouver sa place dans la nature. Il est pour ceux qui apprécient la gravité quand elle passe avec fantaisie. Même dans la vidéo apocalyptique et (sans doute) volontairement très académique de Stormbending, ses fans décèlent le jeu qu'instaure Townsend, le décalage toujours présent dans sa façon d'être au monde, et qu'il éprouve à travers la musique comme aucun autre. A chaque fois, c'est comme de le voir de nouveau pousser son premier cri, accouché par sa mère. Il a ce type de lien avec une matrice, qui est soit la terre espérée soit un système plus grand et fantaisiste comprenant aussi l'espace.

R STEVIE MOORE & JASON FALKNER - Make It Be (2017)




O
ludique, extravagant, vintage

Power pop, lo-fi

Un album qui agite les neurones et donnera envie à ce qui ne le connaissaient pas de sonder R Stevie Moore - ou pas. Dans sa cinquième décennie de musique, le chantre de l'amateurisme pop, dont certaines mélodies ont été capables de rivaliser avec les groupes les plus doués, mérite sa place dans votre set-list. Il s'occupe seul, ne demande presque pas de soins. Et il peut ramener à la maison un ami de temps à autre. Une fois que vous aurez fait l'expérience du résultat, vous n'aurez plus rien contre. L'un pondéré et l'autre hyper spontané, encore précoce à son âge, la paire Falkner/Moore semble profitable aux deux d'entre eux, et en résulte un album qui ne se résout jamais. « I accept the risk of nocturnal emissions. » chante Moore sans bonhomie, pour une fois, sur le monocorde That's Fine, What Time ?

Make it Be passe avec vous un contrat de réciprocité que vous seriez bien en veine d'accepter. Ou bien ça vous ferait rater I Am The Best For You, capable de dresser les cheveux sur votre tête. Falkner use au mieux de l'excitation de Moore en lui adjoignant des power-chords. Ce n'est comparable à rien de charitable, mais ils ne sont pas là pour s'excuser. La participation de Falkner s'apparente tout du long à une forme de connivence enchantée, voir par exemple Another Day Sleeps Away. Ailleurs, le pastiche ridicule de Stamps précède l'excellent pouvoir sixties de Horror Show, à écouter aussi fort que les Who pour chasser les forces du mal tentant de s'installer face à chez vous (sous forme d'affiches hideuses préparant l'élection présidentielle). Dans ces cas là, on a toujours envie de voter pour le plaisir de l'instant.

R Stevie Moore puise sa meilleure énergie dans la décennie de la libération sexuelle, et joue du contraste de toutes ces libertés suggérées et de paraître un nerd enfermé dans sa chambre en train de compulser sa guitare et l'informatique musicale. La culture du sample et du loop l'avait éloigné peu à peu de l'écoutable. Il démontre qu'il sait toujours faire dans l'ambivalence avec le très réussi I Love Us, We Love Me. Il ne change pas sa manière de procéder : s'il a envie de caser une reprise de Huey Piano Smith and the Clowns sur son album, il le fait. Don’t You Just Know It nous ramène à la fête et à la rue mieux que les Doors de Strange Days, et montre un disque bien nommé, faisant exister le tracklisting absurde que d'autres ont à peine osé imaginer.

Inutile d'être trop précis quant à qu'il convient de dénoncer, noblesse et respectabilité, quand on est capable de finalement faire converger l'auditeur, par des mimiques et l'énergie consumée, dans une sphère intime où se devine la révérence profonde envers des groupes comme Big Star et Thunderclap Newman. Même dans le lo-fi, cette classe au son écorché, les chansons ont la possibilité de devenir intemporelles si elles sont bien conçues à l'origine. En témoigne Play Myself Some Music, réenregistrée maintes fois par Moore et reprise ici par Falkner. Elle est la preuve ravivée du triomphe de cette esthétique pop différente.

« We got to get out of here if it's the past thing we ever do ! » braille Moore d'une voix de pochard. Politique, paranoïa, pollution, tous les sujets ennuyeux présumant la disparition lente et certaine de notre humanité sont moqués comme d'affreuses bondieuseries. On perdrait notre temps à argumenter. Il y a un esprit de fun et de liberté, une envie de tout bazarder qui nous gagne, dès l'entrée en matière I H8 PPL (lire I Hate People) et c'est un sentiment enivrant.

DEVON SPROULE - The Gold String (2017)



O
frais, apaisé
folk rock jazzy


Quand on trace le chemin parcouru depuis le superbe Keep Your Silver Shined (2007), on réalise que Devon Sproule a développé, en toute quiétude, les armes lyriques qui l'on fait devenir discrètement l'une des plus brillantes dans son domaine. Lorsqu'elle évoque le jazz, c'est pour en reprendre ses éléments les plus volatiles, laisser sa parole porter dans un flow poignant, avec une once de fantaisie. C'est le cas sur la chanson titre, où Sproule part d'une voix presque monocorde, son phrasé indolent soulignant finalement la subtilité harmonique du morceau. Elle y évoque la vie au contact de la nature dans une île sauvage, la contemplation bucolique et celle des gens. Outre les harmonies, l'électronique est elle aussi révélatrice d'une plénitude. Elle est chants d'oiseaux sur la chanson d'ouverture Listen To This. Le sens de l'exploration musicale de Devon Sproule se confond avec ses textes, pénétrés de ce qui l'entoure, créant un amalgame singulier.

Après avoir révélé au fil du temps, des tons différents, des variations et des façons d'affronter la musique folk sans réellement en faire, Devon Sproule a finit par se tenir aux abords de l'expérimentation tonale, jouant de sons et de productions éthérées et profondes. Mais davantage encore, c'est le disque d'une personne ayant su s'intégrer, à sa façon, partout où elle a vécu, depuis les villages hippies de Virginie où elle a grandi, jusqu'au Canada, où elle a vécu dans plusieurs provinces puis enregistré cet album, en passant par New York et l'Europe. Elle est capable d'établir des connections décalées avec tout ces lieux et les personnes qu'elle y dépeint, qu'elle définit comme des tribus.

Devon Sproule dégage un charisme inattendu dans sa manière de figurer ses chansons sur scène. Cette expérience se reflète dans l'aisance de son album, une maturité qui se ressent dans la production, bénéficiant de la participation de son mari Paul Curreri. En atteste, par exemple, la diversité de textures des couplets sur Jana, puis le solo de guitare. Curreri chante et joue sur l'album également.

samedi 8 avril 2017

ARTÚS - Ors (2017)







 OO
audacieux, original, intense
Rock

On a affaire à une expérience audiovisuelle, où la musique prend le relais des histoires traditionnellement racontées au cœur des montagnes pour chanter l'ours. Et si la gorge se noue parfois, devant les sentiments partagés de joie et de tristesse que nous procure ce dieu païen, les parties instrumentales, riches en crescendos et en moments de tension, font preuve d'une audace dévorante. Magnifique pochette rouge et noire, suggérant la force vitale et le mystère, à l'image de la musique : de l'intensité sauvage à l'élégie funèbre, à l'image d'un disque jazz de grand maître, Ors ne perd pas un instant sa magnitude. La valeur narrative de l'album trouve tout son sens sur La Hòla : c'est reformuler des histoires étranges, réinventer à chaque chanson une relation en tension dramatique entre l'homme et son démon, pourtant si innocent.

« Le fait est qu'il n'existe, pour ainsi dire, aucune chanson traditionnelle sur l'ours […] A l'heure actuelle, ces chansons restent à découvrir et à inventer » nous confie le groupe. Pour ce faire, Artús imagine des morceaux-sarabandes, avec des moments dont l'austérité nous renvoie à un temps de superstitions, de nature insoupçonnée, ou l'on éprouvait l'urgence de protéger son âme des intrusions néfastes et de mettre les bons esprits de son côté. La force tutélaire de l'ours devrait le ranger dans la deuxième catégorie.

Il est célébré parce qu'il incarne une tutelle contre l'agression, en l’occurrence celle de l'être humain, qui se trouve divisé entre sa culture et sa volonté de comprendre la créature. Dewsvelh démarre In Media Res. A travers les morceaux rythmés et progressifs de Ors, Artús décrit la descente quasi mystique de l'homme, essayant pourchasser ses pires penchants et de piéger ses propres préjugés. C'est un rêve collectif pour une nature incarnée en images et en sons. Six musiciens s'y mettent de toutes leurs forces, nous surprennent par leur utilisation des percussions, du violon, sur un lit de guitares électriques et de baisha, et l'habileté qu'ils mettent à contourner l'agressivité, combattue par leur poésie. La culture de l'animal n'a pas frontières, et il faudrait peu pour qu'on se retrouve dans les confins de l’Asie avec cette musique originale.

Auròst devient danse chamanique, essaie de réconcilier l'étranger et celui qu'il redoute, intervertit les rôles, comme un appel à la personnification de l'ours, ou à la transformation de l'homme en créature d'instinct. La peur éprouvée d'un côté, la curiosité de l'autre, et la joie chez le spectateur de ce face à face, pour solder cette rencontre.


http://hartbrut.com/


mardi 28 mars 2017

CINDY LEE BERRYHILL - The Adventurist (2017)






OO
audacieux, apaisé, soigné
Folk rock, pop


« Love could bring us together/and love can pull us apart/you better check your weather/and the weather things of the heart ». Ça sonne comme une évidence, un essai sur les émois relationnels éprouvé mille fois, mais le temps du disque, il devient clair que cette tentative révèle un geste d'une grande amplitude et force, visant à relier les volontés éparpillées de Cindy Lee Berryhill pour la réassoir au cœur d'un certain pouvoir de création. The Adventurist, enchaînant fantaisies et fulgurances de l'imagination, est consacré à recoller Berryhill, lui permet de restituer aux autres le support émotionnel récolté malgré elle. Longtemps elle fut retenue aux côtés de son mari handicapé par une attaque cérébrale. Il s’appelait Paul Williams et il s'agissait d'un journaliste renommé. En retour de son expérience où les mots n'étaient peut être pas aussi importants que les attitudes et les gestes, où le bonheur avait tendance à se déliter, elle agglomère de quoi nous subjuguer.
Il y a quelque chose d'alerte et de vif dans la voix de Cindy Lee Berryhil, elle fait penser à celle de Kristin Hersh ou Tanya Donelly de Throwing Muses. On l'entend fermement décidée à donner le maximum, à faire s'entrechoquer les années écoulées depuis Beloved Stranger (2007). Les mélodies prennent une place particulière pour donner au disque sa clarté, sa liberté de ton et de style, et son émerveillement, avec l'utilisation de nombreux instruments à cordes.
The Adventurist embrasse le monde, invente et élargit les possibilités d'une vie dans laquelle Berryhill n'a plus envie d'un jour se ressemble. Elle exauce les vœux, fait des percées subtiles et franches, profitant d'une musique profondément ancrée et soulignée par la gravité du violoncelle, à l'image du blues Horsepower. « You got the weight of the world on your hands ». Cette phrase résume l'album, il y a cette envie de tout impliquer, et cette sensation d'un poids qu'il faut supporter avec soi, en soi. Passer dix ans de sa vie à faire le deuil de la vie d'avant alors que la personne qu'on aime est pourtant toujours là, d'une certaine manière. The Adventurist est un triomphe personnel, que Cindy Lee Berryhill réussi à transformer en moment magique pour nous aussi. Après quelques mesures d'orchestre pénétrant, Horsepower se termine dans une luxuriance improvisée. Le marimba y produit une autre couleur que le vibraphone.
La désinhibition est à l’œuvre, et les émotions sont réécrites dans un langage très singulier faisant l'originalité de l'album. Une impressionnante cohorte de musiciens y ont participé. Probyn Gregory (banjo, basse, guitare acoustique, cor) et Nelson Bragg (batterie, percussion, vibraphone, instruments fabriqués de toutes pièces) viennent du groupe de Brian Wilson (Beach Boys), et sont parfaits pour enjoliver ce qui devient des scénettes à caractère de plus en plus harmonieux et nécessaire au fil de l'album. C'est l'impression renvoyée par Gravity Falls, avec cor, violon, violoncelle. Pourquoi se répandre autant, si ce n'est pour se rendre au besoin impérieux d'être aimé et de chérir la vie avec fougue, un emportement tempéré par la conviction de l'importance vitale de son propre combat. Même si elle chante « vous », on comprend « nous tous », et elle a l'honneur d'être la première, celle qui produit l'étincelle du sentiment : “You can’t fight the feeling/Like a mountain on fire starts with a spark/Not a matter of reason, an affair of the heart.” sur An Affair of The Heart

On revient à Somebody's Angel :  elle exprime la passion qui ne se tarit pas. But I’m still young enough to want someone to hold through the night.” 

dimanche 26 mars 2017

SORORITY NOISE - You're Not As... As You Think (2017)



OO
intense, sensible
pop, indie rock, hardcore

Un album concis, prenant le parti d'aller directement vers ce qui provoquera chez leurs jeunes auditeurs le réconfort au milieu de leur désarroi. Sorority Noise abandonne toutes les poses indie rock, les prétentions par lesquelles beaucoup d'autres tentent d'être pris au sérieux. Ce qu'ils ont à faire est tourné vers l'intérieur, nous parle de résolution et de résilience. Et pour bien se situer, entre ses pensées les plus sombres et l'auditeur, le chanteur Cameron Boucher semble émerger à contrecoeur d'un sommeil difficilement gagné. « The last week/ I've slept eight hours total. » commence t-il sur No Halo. Il embrasse la mélodie mieux que jamais, chose remarquable étant donné le ton qu'il prend, celui d'une conversation morne. Ce décalage caractérise la plus belle qualité de l'album, le peu d'efforts qu'il met à atteindre des sommets. Sorority Noise humanise les sentiments que d'autres se contentent d'interpréter. La production atmosphérique, presque douce par moments, fait briller les moindres revirements et donne un relief vertigineux à des chansons pourtant réduites au plus strict nécessaire. Ils excellent avec les tempos lents et suscitent une sérénité sourde avec First Letter From St Sean ou Leave the Fan On

Cameron Boucher a vécu avec une impuissance encore plus grande, question de génération, ce que Neil Young avait exprimé avec Tonight's the Night : les dommages létaux de la drogue sur son entourage. Plus un suicide, certains diront que ça revient au même, mais pas ici. Chaque cas dépeint dans ces chansons de pop hurlée est éprouvé avec une distinction et une délicatesse que l'on imagine aisément entrer en résonance avec le public 'trash' sensible américain. Cameron Boucher sait pourtant si bien nous engager, à chaque hurlement. Avec l'art d'être frontal tout en nous donnant l'impression d'une apaisante maîtrise, cet album est un tour de force.

samedi 18 mars 2017

ALL STRINGS ATTACHED - Incantations For Strange Folk (2017)





OO
engagé, communicatif, original
Gypsy rock


Leur style bohème repose sur une candeur et une franchise sémillantes, et leur force festive reflète parfaitement quelque chose de typiquement australien : des groupes-orchestres taillés pour produire des concerts super excitants et distiller une rage artistique bienvenue. Dans le monde exalté de All Strings Attached, quintet opérant à Sunshine Coast, nord de Brisbane, c'est carnaval toute l'année, on se réveille déguisé pour le petit déjeuner, on ne sait plus très bien quand a commencé la performance mais on ne s'imagine plus retrouver la vie monotone d'avant. Ils se réclament du gypsy folk d’Europe de l'est et le combinent au punk et au hard rock, sans ciller. Mais que peu donner sur disque cette musique dénaturée, qui mêle riffs agressifs, rythmes endiablés de polka et violon gitan ? Ce serait maigre sans cohésion mais elle est là, dans le style charismatique, mais en plus progressif, de Gogol Bordello et de son cabaret punk gitan ukrainien, grâce à la présence et à l'inspiration hyper-communicative de leur chanteuse violoniste. Les refrains appellent à la générosité, au retour à la vie réelle.

On commence à vraiment prendre part à leur fantaisie sur All Strings Show. La plantureuse tranche de violon, viola et violoncelle terminant le morceau semble être ponctuée par un aboiement de chien ! La variété et la qualité des mélodies nous rassurent rapidement, cet album n'aura pas le défaut de répéter la même formule et de nous lasser. Au contraire, ils explorent des tempos différents. Sur Keep it Stupid ils commencent à évoquer System of a Down. C'est le guitariste-chanteur, dont la voix curieuse sert essentiellement de contrepoint au cours de l'album, qui y tient le rôle majeur. Son coffre de pirate abreuvé de rhum du pacifique vient donner de la texture à l 'ensemble. 


Le refrain de la chanson suivante, nous exhortant encore à retrouver notre humanité, est l'un des plus beaux de l'album. Le talent du groupe à écrire y égale celui à agiter le public. Encore une fois, les guitares servent de muscle et permet au violon de jouer du rock, comme dans un tour de magie. Tout au long de l'album, le groupe, par ses messages, reste assez grave pour éviter de basculer dans la farce ou l'absurde. Même les moments les plus burlesques, le pont de Behind the Couch, par exemple, sont emprunts d'une vitalité guerrière jamais superflue. Le carnaval est de retour avec un je ne sais quoi latino sur Forgotten Skies. Caving In montre un groupe encore plus novateur, entre guitare épicée et violon mélancolique. Enfin, Where the Answers Grow conclut avec l'une des chansons les plus immédiatement familières, l'une des premières composée par le groupe. L'une des belles découvertes de ce début d'année, et plus de détails à suivre sur ce groupe encore peu présent sur le web.

http://www.allstringsattachedband.com/


Possibilité d'envoyer l'album par We Transfer en échange d'une adresse mail à redon@hotmail.fr


vendredi 17 mars 2017

WALDORF & CANNON - Old Dogs New Tricks (2017)



OO
intense, ludique, fait main
Rock, blues rock

Old Dogs News Tricks, un titre évident pour cet album blues rock enregistré par un duo irlandais déjà au milieu de leur carrière, hors de leur zone de confort, ce qui leur permet d'échapper à l'ennui et, fatalement, d'enregistrer un disque hyper communicatif. « Tout ce que je fais semble t'ennuyer » démarrent t-ils justement sur la crâneuse Bore You, l'un des deux singles primitifs servant d'étalon à l’œuvre. "Je ne peux pas m'empêcher/d'être complètement désorganisé/complètement libre. » Leur chant choral gonfle le son, nous précipite au cœur d'un album rebelle. La désorganisation, le temps d'un revers de baguette, devient révolution.

Philip Wallace et Oisin Cannon traversent ce disque avec un talent de débusqueur, un flair ultra performant et une spontanéité que seule leurs propres méthodes pouvaient aussi bien préserver. Wallace a enregistré et mixé l'album, tandis que même la pochette a été réalisée sans aide extérieure. Cela a pris un certain temps, mais le contrôle artistique est total.

Les « nouveaux tours » dont il est question dans la chanson titre, redonnent un sens au processus d'enregistrement. Sur un jeu ultra rythmique guitare/batterie, ils ont monté une psychédélisme funky, du punk rock au hard rock, arrachant avec les dents leur slogan à la Rage Against the Machine : Omit the Logic. Une petite phrase récurrente trahissant le manque de principes de l'expérience. L'enregistrement, chose épineuse démantelée en trouvant de nouvelles voies pour jouer et cerner la musique. Le bonheur audible laisse soupçonner qu'un secret fût percé au cours du processus, expliquant leur provocante facilité.

Les contraintes – jouer d'instruments inhabituels pour eux, chanter pour la première fois – sont balayées dans la production finale, elles n'ont pas eu le temps de poser problème que les voilà surmontées et enhardies. On pense à Buke and Gaze, un autre duo astreint à jouer sur le ressort le plus physique de leur musique par défi technique. La batterie conçue pour être entièrement jouée à l'aide de pédales, cymbales comprises, est l'exemple d'un instrument qui n'a pas seulement vocation à apporter un son, mais à produire un challenge.

La production variée – violoncelle, chœurs, saxophone fou, renvoie au rock décomplexé de certains performers dans les années 70. C'est David Bowie, époque Hunky Dory, sur la ballade Bring You Down. Le duo a le goût sûr, ils pensent à ce qu'ils peuvent restituer sur scène, tout en nous surprenant en contournant la formule minimaliste. Le blues hypnotique et poisseux du Mississippi, ils y combinent des refrains mélodiques sur Echoes of the Sacred. L'harmonica y ajoute un supplément de malice. End of The Line évoque les Stooges. 

https://waldorfandcannon.bandcamp.com/album/old-dogs-new-tricks-2

mercredi 15 mars 2017

DA CAPO - Oh My Lady (2017)





OO
lyrique, sensible, lucide
Pop rock, jazz

Déroutant au début, tant il n'est pas ancré dans un endroit bien cerné, mais vole au contraire vers de vagues étendues, par touches enfiévrées. La tension, le magnétisme d'une guitare acoustique sont retranscrites et amplifiées, prenant au départ un essor à l'exaltation académique, puis les amarres lâchent, guidées au son d'une voix nuancée dans la lignée de celle de Conor O'Brien (Villagers). Les amarres, c'est parfaitement en phase avec le sentiment de transit du refrain, We have been waiting here for too long. Il y à la fois la tension statique, contenue dans un orage de saxophone et de trompette, et le mouvement nébuleux d'aspirations aériennes. Puis une guitare espagnole. 

Da Capo semble rechercher la voie charnelle en même tant que l'élan vers les choses diffuses. Le chanson titre offre un virement surprenant, nous place dans une situation plus délicate, tourne un sentiment tragique en instants qu'il faudrait saisir en funambule. On pensera plus loin au funambulisme de Robert Wyatt. A. Paugam pousse ses contemplations vers l'insolite. Le refrain, rassemble les fractions éparses dans une mélodie bizarre et réussie. 

L'évocation de l’Espagne est de retour, comme le thème d'un voyage abstrait, avec You Really Don't Know. Voyage fait de ressentis et progressant par vibrations sourdes, dont la fraction évidente est dans la veine pop folk classieuse. Les chœurs rappellent l'album A Church That Fits Your Needs, de Lost in the Trees, un trésor américain que je conseille chaleureusement aux français de Da Capo. Il y a la même propension à faire pénétrer les chansons en territoire païen mais sacré. 

On pense à Villagers surtout sur le plus enlevé I Fell in Love, A. Paugam joue du timbre de sa voix à gorge déployée, c'est un instrument dont il restitue toute l'émotion et le désarroi. On l'imagine, les yeux fermés, se rendant à la note juste, la tête inclinée, les coins de la bouche relevés, figés un instant en une expression de dévotion et de félicité. 

Dès lors, on se laisse amener au gré des arrangements, par exemple sur la très intense Heal Me, qui assoit l'élégance et la verve jazz de Da Capo. On a l'habitude, dans la pop, de cuivres ; mais ici, rejoints par d'autres sonorités, ils vont plus loin, consument l'énergie, absorbent notre rythme de marche et nous laissent flotter pour atteindre des lieux idéels.


https://dacapo1.bandcamp.com/album/oh-my-lady

mardi 14 mars 2017

MARTIN WORSTER - You (2017)




O
fait main, contemplatif, vintage

Pop rock

You est de ces albums, qui, même imparfaits, nous affectent par leur beauté inattendue, la passion qu'ils véhiculent, s'attardant, explorant des temps ralentis, des époques de façon tellement passionnée. Le britannique Martin Worster a bien fait de combiner ses chansons les plus personnelles, les plus anciennes, à des productions années 80. La gravité dans sa voix comble le temps écoulé.

Du point de vue technique, You aurait pu sortir au alentours de 2003. L'informatique qui y est utilisée s'arrête à peut près là : ensuite, commencent les fantômes, le vague à l'âme, traînent les passions pour des groupes des années 80, mieux réutilisées que prenant la poussière. L'album n'est pas un simulacre des tentations d'aujourd’hui, mais émule des souvenirs de triomphes pop introspectifs. Faire revivre des sons qui nous ont fait vibrer, une mélancolie, un certain romantisme définitivement arrêté quand Radiohead sortit Ok Computer. On entend des sons, des productions nous évoquant des souvenirs que nous ne sommes pas sûrs d'avoir réellement : des rêveries spatiales. 

Words Unsaid nous affecte comme Ed Askew dans son dénuement, la façon dont sa voix recherche un timbre, une mélodie, quelque part, aussi, dans la lignée synthétique de New Order. Les sonorités froides ne l'empêche pas de produire des morceaux chaleureux. Des tonnes de sentiments à partager, depuis son studio, et il y parvient, parachevant les meilleures compositions de soli de guitare rétrospectifs. 

Comment tirer des frissons du temps passé devant votre PC ? Même là, vous pouvez avoir du fun, même s'il faut de la patience et deux-trois écoutes. Ne pas rater Helping Hands et Old à la fin, où Worster semble imaginer une suite à The Division Bell.

https://martinworster.bandcamp.com/album/you

samedi 25 février 2017

CHUCK PROPHET - Bobby Fuller Died For Your Sins (2017)



OO
Romantique, vintage, engagé
Rock


Ian Hunter et Alejandro Escovedo ont tous deux sorti un bon album en 2016. Chuck Prophet s'y met à son tour, et il partage avec eux le mérite de jouer comme si les trente dernières années n'avaient pas eu lieu, ou presque. Sa voix, cependant a cette urgence contemporaine, et une référence à la mort de Bowie permet de mettre en évidence à la fois l'époque et l'ambiance, riche en hommages, de cet album.

Pourtant, Chuck Prophet ne cherche rien de mieux qu'à contourner la célébrité. Il médite en apparence simplement sur le destin de quelques stars, à travers la propre fascination de Bobby Fuller pour Elvis Presley dans les années 50. En surface, il moque la célébrité, tout en montrant souvent une admiration sincère, peut être candide (If i was Connie Britton) avec une élégance possible seulement parce qu'il s'ébat dans l'originalité de ses propres chansons.

Chuck Prophet est la figure du rocker intègre, qui ne se vend pas pour un clip à la télévision et reste tapi dans l'ombre des médias. Il y restera, la pochette n'est qu'un canular. Au moins jusqu'à ce qu'on découvre pourquoi le titre claque. Il fait bien de s'y représenter ; cet album vit principalement à travers sa personnalité piquante, qui se range princièrement du côté du vrai rock n' roll. Dans l'immédiat, Prophet semble se délivrer de l’impératif d'un commentaire de l'actualité.

Depuis combien de temps n'avez vous pas ouvert le cellophane d'un disque, pas lu des notes de pochette et des paroles ? Ce n'est pas la seule chose que Prophet fait compulsivement, mais il s'y emploie et c'est pourquoi, enregistrer des albums cohérents pour les gens qui en achètent a de l'importance pour lui. Même si vous n'êtes pas dans son prochain concert, ce que je vous conseille, il jouera comme si la moitié du pays s'y trouvait.

Bobby Fuller Died for Your Sins semble effacer non seulement les années 2000, mais les albums de Prophet parus dans l'intervalle. Parce que la modernité de The Hurting Business (2000) et The Age of Miracles (2004) était une chose, mais elle laisse de marbre le hard rock de Alex Nieto, une chanson où l'on comprend subitement le penchant un peu noir que l'album cache en sous main. Il y évoque l'assassinat en 2014 du bouddhiste d'origine mexicaine Alex Nieto, et le décrit de façon insistante comme un pacifiste. C'est un peu comme s'il faisait un gros doigt d'honneur à une bonne partie des flics de San Francisco. Un mise à mort hasardeuse et on réalise que Bobby Fuller a sans doute, lui aussi, été supprimé en 1966. Prophet exhume un polar inespéré : l'affaire n'a jamais été résolue.

C'est la dernière chanson, mais désormais, on croit être parvenu en un clin d’œil à cet état de fait. C'est désormais l'album d'un type qui sait qu'il doit continuer d'échapper à l'égarement existentiel, sport régional de la côte ouest quand il ne s'agit pas tout bonnement de violence explosive. C'est en composant avec qu'il trouve sa façon toujours pressante de délivrer quelque que soit le type de rock qu'il emploie. Sa capacité à basculer de la pop au hard rock, du punk au rockabilly laisse Prophet à la marge d'une culture qui a bien besoin de musiciens comme lui. Une chanson romantique comme Open Up Your Heart est sans doute la meilleure chose possible à la radio quand on assiste à des violences policières et à l’idolâtrie de stars fabriquées. « Some people carry grudges you know / For something you never did” Le sentiment de culpabilité nous projette beaucoup trop vite vers notre destin.

On e retrouve en full retro mode sur Jesus Was a Social Drinker, l'une des chansons les plus attachantes du lot, moquerie parfaite avec son final grandiloquent au synthétiseur. In The Mausoleum (For Alan Vega) est peut être plus excitante encore, pleine d’opiniâtreté. Même quand il ne nous incite pas à ralentir, Prophet semble nous indiquer le bon sens, l'exaltation exaltée.
Les facéties et les accolades personnelles qui constituent l'album sont comme une lumière dans un monde qui privilégie le faux sur le vrai. Avec toujours cet espoir, comme il s'agit de musique, de transformer l'humeur plombée de ceux qui l'entendent en un instant. Les figures de cet album brandissent les avertissements pour autant de revirements possibles. S'arrêter, repartir de plus belle en sens inverse. Renoncer à commettre des idioties. Un infléchissement illustré dans le changement de tempo sur Coming Out In Code, par exemple. Pour ces fonctions, il se rapproche des deux dernière livraisons du songwriter, Temple Beautiful (2012) et Night Surfer (2014). La même capacité à faire fi des difficultés, souvent des choses que l'on s'impose par manque de réflexion. S'il faut aller à la bataille, autant écouter un bon disque avant de se décider si c'est une guerre utile. La fonction du rock reste celle là, reconsidérer ses actes, que ce soit à l'échelle d'un club, d'un quartier, d'un état, d'un pays. 

NOVELLA - Change of State (2017)



O
soigné, vintage, pénétrant
pop rock

Enregistré avec une économie de moyens, Novella se démarque de nombre de prétendants. Le quatuor londonien se joue des apparences de banalité et trace une voie de plus en plus évidente au fil des écoutes. On apprécie la production aérienne, capable d'introduire les éléments progressivement et des idées intéressantes jusqu'à la fin. On croirait entendre se développer une conversation, d'abord anecdotique, mais qui bien rapidement évoque des sentiments forts, gagne en intensité (la chanson titre), nous incite à vraiment écouter. Le choix de la méthode d'enregistrement, du producteur et du studio démontrent que Novella savent exactement où ils veulent aller avec leur son. Tout se combine pour rendre Change of State stimulant, autant qu'il est poli et étudié. Les époques musicales s'y entrechoquent candidement, surnagent, tel ce clavier analogique sur Four Colors.

On se retrouve propulsé par la suite dans les sentiments en formation, on pense à Slowdive, ou l'aspect juvénile et la fraîcheur active est balancée par des zones d'ombre mélancoliques. La batterie, détachée, les guitares envoûtantes et mélodiques évoquent les expérimentation de Rain parade (Elements). Mais les voix chorales de Holie Warren, la guitariste Sophie Hollington et la bassiste Suki Sou les démarque sur le plan de l'originalité pop. La voix de Warren et s'impose définitivement sur A Thousand Feet, avancée par le jeu resserré du duo basse/batterie. Les guitares percent pour un effet shoegaze dans la deuxième moitié du morceau. avant que l'album ne redémarre avec encore plus de pulpe mélodique. Dès lors, c'est une inertie faisant que, même lorsque l'album perd de son énergie, c'est pour mieux flotter et se rendre agréable.

MICHAEL CHAPMAN - 50 (2017)






OOO
poignant, envoûtant, apaisé

Folk rock

La musique de Michael Chapman peut vous arrimer solidement au sol, comme si vous plongiez des racines dans la terre. Comme il était plus utile de compter l'expérience en termes d'année de carrière qu'en matière d'albums, difficiles à dénombrer, celui-ci, paru en 2017, s'intitulera simplement 50. Cinquante ans de musique, au fils d'albums homogènes en termes de qualité mais divers de point de vue des productions. A l'apogée du folk rock british orné (Fully Qualified Survivor, 1970), dénuée d'artifices (Deal Gone Down, 1974) avec boites à rythmes mais au charme pourtant tenace (Life on the Ceiling, 1979), puis, de plus en plus, valorisant les temps et les silences suscités par la guitare de plus en quête des grands espaces. Enfin, rendue limpide grâce à une production atmosphérique.

Dans sa musique, beaucoup d'histoires s'entrecroisent : celles des fans de la première heure qui continuent d'affirmer son importance, celles des musiciens d’aujourd’hui qui reprennent avec un certain succès sa formule libre et audacieuse, celles de Chapman concernant Mick Ronson, David Bowie, Nick Drake, puis les rée inventeurs de la guitare acoustique depuis les années 70. Chapman a cependant beaucoup de particularités qui le rendent précieux. Il n'a jamais été à Londres pour faire carrière. Son intérêt pour le bûcheronnage dépasse celui pour le music business. Et il a vite nuancé les mélodies d'inspiration celtique pour laisser son cœur se gagner à l'ouest américain. Sa voix abat les accents distingués, ne laisse aucune affectation, rocailleuse.

Michael Chapman, c'est cette voix, et le talent d'un photographe. Il joue de la guitare avec l'humilité de l'un d'entre eux, conscient de ne faire qu'emprunter un paysage, parfois. Il a toujours vécu dans un cadre pittoresque, étrangement photogénique, dont la ruralité est en décalage étrange avec celle qu'on attend d'un homme fêtant cinquante ans d'une vie musicale essentielle. Ce décalage a permis à Steve Gunn, artiste de l'année dans le fanzine Trip Tips 29, de produire 50 un peu différemment.

Il s'est autorisé un duo céleste avec le maître, sur Rosh Pina. Son propre album sublimait les contrastes des sonorités de guitares, étouffées, éventées, saturées, résonnantes, il reproduit cette alchimie poétique ici. Cette précieuse liberté, respiration palpable de la musique, qui nous y fait revenir toujours.

Chapman construit des albums sans se soucier de passer à la radio. Il le fait en retravaillant certaines compositions qu'il joue automatiquement en concert : The Mallard, poignant parallèle entre les vestiges d'une femme et ceux d'une locomotive légendaire reliant le nord et le sud du pays, Memphis in Winter, une chanson dévastatrice en termes de mélodie et de texte, avec cette tendresse fracassée par la colère. Les versions sur cet album vont droit au but. The Prospector est retravaillée à son avantage, bien plus ample désormais. Il faut être attentif, pour entrer dans un passionnant jeu d'incarnations. Lorsqu'il chante « my friend », on peut se demander si c'est le prospecteur qui s'adresse à lui avec condescendance, ou si Chapman lui même s'en réfère à nous qui l'écoutons. Enfin il y a That Time of Night, où Chapman se fait crooner émouvant dans la veine de Richard Hawley. L'origine en demeure la guitare, un accord sublime.

Parmi les nouvelles, on trouve A Spanish Incident (Ramon and Durango) et Sometimes You Just Drive, dont les narrations s’imbriquent et s'arrêtent sur ce refrain à double sens : «J'attends toujours ma récompense ». Elles font dire à la maison de disques, Paradise of Bachelors, que le songwriter enregistre là son album américain. La première est une vaste cavalcade avec banjo et piano de bar, et avec une mélodie vocale accrocheuse. A l'opposé du spectre, Falling From Grace sublime l'intimité de Chapman, remue des sentiments plus spécifiques, évoque un dénuement mélancolique très anglais. « I'm beginning to feel like that man in the park/who can make the kids cry and the dogs start to bark. » Il suffit d'imaginer ce que le Chapman de 1971, période Wrecked Again, aurait dit de celui de 2017, pour se persuader de la portée émotionnelle de cet album. Hors dans le folk, comme l'isolement, cette affection est un moyen de lutte.

samedi 11 février 2017

{archive} MICHAEL CHAPMAN - Navigation (1995)






OOO
onirique, varié, apaisé

Folk-rock songwriter

En 1995, Navigation nous faisait passer une heure en compagnie de Michael Chapman, et il semblait alors en bout de course. Uncle Jack irradie de sérénité : mais bientôt, la voix abîmée du chanteur apparaît, sur une ode fougueuse à Bert Jansh, It Ain't So. « J'étais très malade au début des années 90. J'ai eu une crise cardiaque et je n'ai pas pu travailler pendant un an, les gens m''avaient un peu oublié, ainsi j'ai du tout recommencer. » Difficile au départ, d'y voir une renaissance. L'album crépusculaire ressemble plutôt à un souvenir amer, étirant à l'envi des jours passés, attisant douloureusement des souvenirs. Navigation aurait pu clore de guerre lasse trente ans à jouer du ragtime, du folk, du blues avec un talent qui fait de Chapman l'égal des plus grands. Heureusement, l'aventure s'est poursuivie. L'album remise au passé une décennie, les années 80, où la vigueur créatrice s'est tarie, l'artiste éteint peu à peu par la boisson. 

Désormais, les ramifications sont prêtes à se plonger encore plus loin, à tel point que les inclinaisons musicales de Chapman, se destinent peu à peu au monde entier, et que s'il reste si peu célébré aujourd’hui, il mérite plus que jamais d'être écouté partout, sa guitare trouvant des échos dans toutes les cultures. « Cudgegong seems so far away », chante t-il accompagné d'un chœur féminin, comme Leonard Cohen au crépuscule de sa vie. C'est un hymne à une rivière, semblable à mille autres rivières, peut-être l'une de celle prenant leur source au Népal, traversant l'inde, mais en réalité au Pays de Galles, Chapman y livre sa prose avec cette voix d'assoiffé, en peine de breuvage mais pas de spiritualité. Il en insufflera toujours à des chansons rejouées inlassablement, pour certaines, dans la confidentialité de chaque concert. Difficile de raconter un musicien sans ne livrer qu'une seule bonne raison de l'écouter, quand toutes les bonnes raisons son réunies. Écouter Chapman demande une volonté de faire table rase du jour d'hier, et de se prêter, plusieurs semaines, à n'écouter presque que cela. Parce qu'il en vaut la peine.

La musique de Chapman n'est pas immédiate, mais elle est totale. Il explique, avec sa modestie habituelle, que « c'est la chanson qui dicte la musique ». La réalité est plus riche ; car beaucoup des compositions se passent de mots, se placent au delà de narrations circonscrites. Là aussi, pourtant, Chapman tente de nous faciliter les choses ; la plupart de ses instrumentaux sont en fait reliés spirituellement, à une image particulière, une anecdote bien précise.

La complexité à saisir les chansons de Chapman, au premier abord, est due en partie à la façon disjointe dont elles ont été assemblées par le passé. Navigation n'échappait pas à cette règle : il offrait une heure de musique éparse, et cette sensation qu'il existe entre chaque chanson un monde, que les silences qui s'interposent nous déplacent de lieu en lieu. Le tout forme une carte, sans autre limites que notre endurance à écouter, encore et encore, et à se découvrir dans un endroit nouveau. Il y a un formidable sens du mouvement. Little Molly Dream est un instrumental flottant, à la fois superbe méditation sur l’Angleterre des siècles révolus, et projection onirique. The Mallard, ensuite, parallèle entre les souvenirs d'une femme et les visions d'un train anglais légendaire reliant Londres au nord du pays. Les accords utilisés, émouvants, seront répétés à chaque concert, comme la rumeur d'une machine ravivant le pouvoir de l'imagination. Il l'a notamment jouée en compagnie de l'un de ses amis les plus chers, Ehud Banai, résident à Tel Aviv. « Il peut m'amener, musicalement, dans des lieux ou je n'irai pas même dans un million d'années, car il utilise des accordages différents de ceux emploiyés dans la musique occidentale. » The North Will Rise est un moment plus enlevé, en droite ligne de ce qu'il a produit sur Wrecked Again (1973). Puis la chanson titre, qui lutte superbement, aidée en cela par une production aérienne, entre son penchant mélancolique et son envie de lumière. Rare et précieux, Navigation est un chapitre marquant de 50 ans de carrière dévoué à la guitare et à l'écriture de chansons ferventes. C'est là qu'on peut commencer, pour ensuite mesurer, à travers d'autres disques, la vigueur et toutes les qualités du musicien Michael Chapman.

Vingt ans plus tard, après la mort de Bert Jansch, John Renbourn, John Martyn, Townes Van Zandt, qui reste t-il, hormis Michael Hurley et Michael Chapman, pour allier virtuosité et complète liberté ?

lundi 6 février 2017

{archive} TOM RUSH - Take a Little Walk With Me (1966)




OOOO
ludique, attachant
Folk rock

Tom Rush n'est pas le songwriter habituel : au moment de cet album, il n'a écrit qu'une seule chanson, On the Road Again. Les albums suivants consolideront la réputation de celui qui, sur une reprise de Joni Mitchell, Urge For Going, façonnait une americana si proche de celle de Bill Callahan bien plus tard. Sa voix grave n'est pas la moindre de ses particularités. Take a Walk With Me garde ma préférence, du fait de sa fraîcheur – il a été enregistré en 5 jours - , et du petit jeu tendre que Rush y mène. 

Inutilement comparé à Dylan sur Highway 61, si cet album évoluait à une autre échelle, ce n'est pas en sa défaveur. Inspiré par Bring it All Back Home, peut -être, mais avec une limpidité toute personnelle. On s'attache à la malice caustique de Money Honey et Turn Your Money Green, et au charme de Love's Made a Fool Of You ou Sugar Babe. Il reprenait à son compte des chansons de Chuck Berry, Bo Diddley, The Drifters, Buddy Holly, et le sémillant Eric Von Schmidt. De quoi jouer pleinement le hâbleur, surtout qu'il y adjoint certains musiciens des sessions de Dylan : Al Kooper, Bruce Laghorne et Harvey Brooks.

Dans la seconde partie de l'album, les chansons sont t-elles réellement plus profondes ? En apparence, peut-être, mais ces histoires rendues comme dans un vieux livre sont peut-être un beau coup de bluff, comme seul cet art si particulier de l'interprétation, de la mise à distance, en est capable. Quoi qu'il en soit, Joshua Gone Barbados et Galveston Flood nous habitent à chaque nouvelle écoute. Rush brouille les pistes au point de faire croire à son propre talent narratif, après avoir enchaîné des chansons démonstratives de leurs traits d'esprit et leur habileté. Un album abouti, qui laisse entendre un enthousiasme non seulement pour les chansons, mais pour l'effet qu'elle doivent produire ; la voix crâneuse sur Who do You Love ne doit rien au hasard. L'album d'un gentleman un peu dévoyé, érudit et drôle. You Can't Tell a Book by The Cover capte ces deux penchants et la joie du studio dès la première seconde ; et c'est la dernière chanson a avoir été enregistrée, avec un groupe parfaitement détendu.



samedi 4 février 2017

RICH HOPKINS & THE LUMINARIOS - My Way Or The Highway (2017)



O
intemporel, romantique, attachant
Rock, americana

L'americana s'affichant aussi ostensiblement depuis son titre passe pour une brave déclaration d'autonomie au pays de la liberté d'entreprendre, mais les choses deviennent bien plus riches quand on découvre finalement un musicien comme Rich Hopkins. Comme peut l'être Alejandro Escovedo avec un certain son texan, il est considéré comme l'inventeur de son propre rock du désert. Un 'pionnier', avec son groupe les Sidewinders, dans les années 80. Un véritable ouvreur de territoires qui n'opère pas seul : aujourd’hui avec  les Luminarios, avec qui il a déjà produit un quinzaine d'albums, dont l'écriture forme une chronique étourdissante de cette partie de la carte.

Il s'y trouve, notamment, la chanteuse et songwriter Lisa Nowak, qui est aussi sa femme. A leurs côtés, des musiciens chevronnés d'Austin, Texas et de Tucson, Arizona. Le dicton tout trouvé de cette ville du grand nulle part : Quand on vit là, il y a forcément une raison. Et si c'était, d'écrire sa propre histoire de la création du monde ? Leur écriture méticuleuse, l'amplitude des paysages et des traversées qu'ils décrivent, cette détermination, dès le premier instant, de continuer à révéler les merveilles du territoire, ne peuvent pas être seulement là pour sublimer les américains qui les habitent et leur sacro-sainte authenticité. Presque inévitable est le message de paix et de fraternité. Peut-être la part de création la plus féconde naît de l'attitude toujours juvénile, de ce son incroyablement ouvert. Pas innocent dans une contrée où il faut plus que jamais décider comment affirmer son identité : en s'ouvrant aux autres ou en restant entre soi. Du moins si le fric n'était pas le seul enjeu. 

Si les ballades sur My Way or the Highway profitent particulièrement de la guitare désinvolte et grandiose et des accords simples de Hopkins, le rock texan attaque avec Gaslighter. La voix est plus éraillée, la leçon du temps passé répartit de façon cinglante. A la manière du Crazy Horse, Rich Hopkins trouve sa meilleure jouvence dans le fait d'approcher la guitare avec une candeur adolescente. Quand Nowak chante sur Want You Around, on croirait entendre Slowdive revisiter la chanson qu'ils ont écriture quand ils avaient 20 ans, alors qu'ils tombaient amoureux l'un de l'autre en même que de la musique. L'impression d'un son quasi shoegaze est soulignée par la production soignée, bien plus lisse, que leurs impressionnants concerts, les effets sinusoïdaux appliqués dans If You Want to, 8 minutes de fraîcheur ou authenticité rime avec pureté de la passion. L'ardeur est bien celle de l'émergence d'un nouveau rock dans les années 90, mais le son s'est arrondi, presque compatible avec la country pop des radios locales. L'instrumental de folk latino Lost Highway semble une méditation sur le sort incertain des routes de frontière. 

Partout l'amour triomphe, à mille années lumière de l'insolence télévisée. Plus loin, I Don't Want To Love You Anymore est animée de la même éternelle jouvence. Elle culmine dans cette démonstration d'un son profondément personnifié sous son apparence assez générique. Hopkins véhicule cette idée que la musique peut tout, il s'amuse à prouver encore une fois à quel point elle est indispensable à sa vie. A découvrir si on aime déjà Chuck Prophet.



CANCER - Totem (2017)





OO
apaisé, naturel, fait main
Indie rock, soul, pop

Une certaine relation avec James Vincent McMorrow, Anohny, King Krule, Real Estate et Lou Bond. Le passé et le futur réunis. Des fragments de nature, d'impressions de voyages, de tentatives pour échapper aux souvenirs. Enregistré sur un île danoise avec beaucoup d'imagination et d'intuition, de variété dans son instrumentation, et mention spéciale pour la batterie parcourant les morceaux avec mollesse et fluidité. Un mélange serein de folk électrique modeste, de collages sonores invisibles, de mélodies onctueuses. La fabrication, le jeu des phrases répétées, là pour construire, toute trace d’affirmation ploie superbement par la grâce de la contenance, de la détente qui se dégage de cette musique. Ploie mais donne à l'album sa force.

Manifestation d'une bouleversante pureté soul dans cette pop secrète, comme celle du piano à queue dans la pièce centrale, les presque 7 minutes de Mr Exorcist. A partir de là, Totem affecte encore plus, tandis que les titres s'allongent, plus intenses dans leur volonté d'échapper aux appréhensions. Le duo de Nikolaj Manuel Vonsild et Kristian Finne Kristensen et chante à l’unisson. « La nature autour de nous semblait elle aussi vouloir exorciser ses démons » commente Vonsild de leur enregistrement. A écouter Totem en entier, les pièces se confortent les unes les autres, ne laisser rien filtrer de la tempête hivernale qui rugissait à l'extérieur. Ce n'est pas anecdotique – un moulin à vent sur le toit leur fournissait l'énergie nécessaire à la captation de ces expressions. Non seulement les chansons les unes par rapport aux autres se fortifient, mais chaque élément trouve peu à peu, dans notre oreille, sa juste valeur, ce qui semble l'attrait des choses simples et lentement essentielles. 

A propos de Tak for Nu, Vonsild s'exprimait ainsi pour le site The Line of Best Fit : 
« People stowed away. Put in boxes - stored. Constant signals sent from heaven to a world of receptors and appliances. Each individual must play their part, not only in relation to others but also in relation to the man-made machine hungry for power. Here – trees are replaced by power lines- and streetlights. Satellite communities consisting of fifteen stories of grey with no natural shade to seek cover in. A melody travels from section to section - "Your love is a wheel. Your love probes". »

mardi 24 janvier 2017

THE ANGELUS - There Will Be No Peace (2017)





O
contemplatif, lourd, envoûtant
Slowcore, doom 


Une affirmation récurrente dans les forums de musique américains : « C'est comme ça que le rock chrétien devrait sonner », pour peu que la musique en question ait une qualité spirituelle, ou que ses instigateurs semblent prendre à cœur le musique parce qu'ils y trouve une chance. La possibilité même de s'exprimer à travers leur art leur devient symbolique. Ils recherchent une certaine noblesse, un lignage, et sont en général dépourvus du moindre humour. C'est par des gestes et des paroles prompts à être interprétés de mille façons différentes qu'ils bâtissent leur art, et leur art autour de leur vie. La quête de sens n'est que secondaire ; il s'agit avant tout de voir comment ils seront accueillis par le public et comment on se souviendra d'eux. Ils s'inscrivent dans un présent déjà obsolète, gravent leur contribution comme une icône de foi, ou bien une silhouette forcément allégorique, à l'image de cette colombe sur la pochette de There Will Be No Peace. Il faut rester attentif pour détecter dans leur art la trace du palindrome, elle s'y trouve inévitablement. Seul le recommencement perpétuel apporte un sens et un courage à leur attitude. Inutile d'aller jusqu'à imaginer Sysiphe heureux : ce que leur fardeau leur rapporte, c'est une foi inquiète.

Le trio de Denton, Texas, s'inscrit dans l'héritage de Lift to Experience et Midlake, originaires du même coin des Etats-Unis. Ils voient la musique comme un cycle dirigé vers toutes les résolutions, y compris la réalisation que le labeur de leur vie ne les conduit pas à être sauvés, que la clairvoyance acquise en échange des expériences vécues ne leur permet pas de s'arracher à la mélancolie. It's a Hell of a Climb et The Other Side of The Mountain laissent penser que c'est réellement un album-concept autour de la figure de Sysiphe. Auparavant, There Will be No Peace a culminé dans An Interceding, As I Live and Breathe et A Man Alive, Alone. Il est vain de vouloir départager ces morceaux, tant les sentiments s'y confondent. L'accordage original des guitares se remarque. La mélancolie est la plus intense sur la chanson titre de huit minutes qui termine l'album, une belle litanie ou le trio basse/guitare/batterie consolide tout ce qui a été joué avant. Les sons sont magnifiés, les paroles prennent un écho intemporel. Dans le reste du disque la cadence des morceaux a été travaillée pour les écourter, car autrement The Angelus aurait naturellement tendance à offrir des ruminations plutôt que des chansons de rock.



Il en résulte une densité mettant en valeur leur dévotion mutuelle. Ils sonnent soudés, rapprochés par une motivation spirituelle parfaitement logique. Le tableau de Jean François Millet qui leur a donné l'idée du nom L'Angelus du Soir, convient à l'impression qu'ils donnent d'une procession statique, d'un recueillement. Plutôt que d'alterner la sensibilité et la rage, The Angelus opère avec une constance qui les démarque de beaucoup d'autres.

http://store.theangelusband.com/
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